Beauvoir, Le Deuxième Sexe : naît-on avec une identité ou apprend-on à la devenir ?
Ni destin biologique ni liberté abstraite : le corps est donné, mais sa signification sociale possède une histoire.

Le texte et son utilité#
Référence différenciante
Le texte
- Auteur
- Simone de Beauvoir
- Œuvre
- Le Deuxième Sexe
- Date
- 1949
- Passage
- devenir, situation, altérité, corps, liberté
Pourquoi elle fait la différence#
Avant de lire#
Le passage à connaître#
« On ne naît pas femme : on le devient »
Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, 1949
Huit mots, à condition de savoir les expliquer.
En français très simple#
La thèse#
La thèse
La biologie ne suffit pas à déduire la totalité d’une existence sociale : un être humain devient ce que sa situation, son éducation, les institutions et ses propres choix contribuent à faire de lui.
« On ne naît pas » ≠ « le corps n’existe pas »#
Beauvoir analyse largement le corps.
Mais elle refuse le raisonnement : biologie → destin social automatique.
Le fait biologique n’écrit pas à lui seul le scénario complet de l’existence ; Beauvoir conteste les conceptions essentialistes faisant de certains traits corporels un destin féminin immédiatement donné.
Nature et situation#
Je ne choisis pas tout : je naîs dans un corps, à une époque, dans une société, dans une langue.
Mais cela ne signifie pas que toutes les significations de ma vie sont programmées.
La femme comme « Autre »#
Le masculin a historiquement souvent fonctionné comme neutre universel.
« L’homme » : l’être humain. Puis « la femme » comme catégorie particulière.
L’homme peut ainsi apparaître comme sujet universel, la femme comme Autre.
Beauvoir + Hegel#
Beauvoir + Hegel
Hegel : le sujet se constitue dans des relations de reconnaissance.
Beauvoir : mais certaines relations de reconnaissance sont structurellement asymétriques.
L’homme est posé comme sujet, la femme comme relative à lui : la reconnaissance n’est pas automatiquement réciproque.
Beauvoir + Wollstonecraft#
Beauvoir + Wollstonecraft
Wollstonecraft : une éducation inégale produit certaines différences, puis les présente comme naturelles.
Beauvoir analyse beaucoup plus largement les mécanismes par lesquels la féminité devient une situation vécue : de l’éducation à l’existence entière.
Beauvoir + Rousseau#
Beauvoir + Rousseau
Rousseau : l’homme est perfectible ; la société transforme ses capacités et passions.
Beauvoir : une catégorie aussi apparemment naturelle que « femme » doit elle-même être examinée comme devenir social et historique.
Naît-on humain ou le devient-on ? Les deux, mais pas au même sens.
Beauvoir + Fanon#
Beauvoir + Fanon
Fanon : le monde racial transforme l’expérience vécue du corps.
Beauvoir : le monde sexué transforme la signification vécue du corps.
Dans les deux cas, le corps est à la fois donné et historiquement interprété. Mais race et sexe ne sont pas des phénomènes identiques : le rapprochement porte sur la structure du problème, pas sur l’identité des histoires.
« Devenir » n’est pas une fabrication#
Non : très mauvais contresens.
Beauvoir reste existentialiste.
L’individu ne reçoit pas passivement une forme : il vit, assume, négocie ou conteste des significations sociales. Construction sociale n’est pas programmation totale.
Le Deuxième Sexe et L’humanité#
Voilà pourquoi la référence dépasse largement un sujet sur le féminisme.
Combien de caractéristiques que nous nommons « nature humaine » sont-elles en réalité des possibilités biologiques interprétées et organisées par une société ?
Émotions, rôles, vêtements, métiers, autorité, famille : la question devient immense.
Beauvoir et l’universel#
Un universalisme peut déclarer que tous les humains sont libres.
Mais si la société organise matériellement dépendance, éducation différenciée et exclusion, la liberté reste théorique.
A-t-elle « inventé le genre » ?#
À manier avec prudence.
Sa phrase est souvent présentée comme fondatrice de la distinction moderne sexe / genre.
Mais l’interprétation exacte de la relation entre Beauvoir et les conceptualisations ultérieures du genre fait l’objet de débats : ce qui est incontestable est que l’ouvrage fournit un vocabulaire puissant pour analyser la constitution sociale de la féminité.
Ce qu’il ne faut pas lui faire dire#
La phrase différenciante#
La phrase différenciante à utiliser
Ne dites pas
Beauvoir montre que la féminité est une construction sociale.
Écrivez
La force de Beauvoir tient à ce qu’elle refuse les deux paresses symétriques : faire du corps un destin qui écrirait d’avance l’existence, ou faire de la liberté une abstraction qui ignorerait les contraintes du monde. L’humain se construit dans la tension entre donné, situation et dépassement.
Dans quels sujets ?#
À confronter avec#
Fiche mémoire#
Fiche mémoire
- Auteur
- Simone de Beauvoir
- Œuvre
- Le Deuxième Sexe
- Date
- 1949
- Formule
- « On ne naît pas femme : on le devient »
- Concept
- devenir / situation
- Problème
- corps / société / liberté
- Duo
- Beauvoir + Fanon
- Piège
- « tout est social »
Les références 41 à 45#
- OrwellDétruire les mots et les archives, c’est atteindre la possibilité même de contester.
- VercorsDéfinir L’humanité, c’est déjà distribuer des droits et des exploitations possibles.
- BeckettSans projet ni conquête, restent la parole, l’attente et la relation.
- FanonLe regard social peut descendre jusque dans l’expérience vécue du corps.
- BeauvoirLe corps est donné, mais sa signification sociale possède une histoire.
Le monde entre dans l’homme#
- OrwellLe pouvoir entre dans les motset transforme les possibilités de dire et de contester.
- VercorsLe droit entre dans la définitioncar déterminer qui est humain modifie immédiatement ce qu’il est permis de faire à un être.
- BeckettLe temps entre dans l’existenceet l’homme apparaît comme être qui attend, répète et persiste avec autrui.
- FanonLe regard social entre dans le corpsjusqu’à transformer la manière dont le sujet s’éprouve lui-même.
- BeauvoirLa société entre dans l’identitéen donnant à nos corps des significations, des rôles et des destins que nous pouvons subir, négocier ou dépasser.
L’homme n’est donc pas un noyau naturel pur que la société viendrait simplement recouvrir : il devient aussi humain dans des langues, des catégories, des relations et des institutions qui participent à la manière dont il peut se comprendre lui-même.
Les grands duels du lot#
Le grand duel : Orwell / Beauvoir
Orwell
Les mots disponibles peuvent modifier le champ de la pensée politique.
Beauvoir
Les catégories sociales disponibles peuvent modifier la manière dont un individu apprend à se vivre.
Les catégories que nous utilisons décrivent-elles simplement les hommes ou contribuent-elles aussi à produire la manière dont ils existent ?
Le grand duel : Vercors / Darwin
Darwin
La nature produit continuité et différences de degré.
Vercors
Le droit exige parfois une frontière.
Comment transformer une réalité continue en catégories juridiques sans produire une frontière morale arbitraire ?
Le grand duel : Fanon / Du Bois
Du Bois
Le sujet se voit à travers les yeux d’une société racialisée.
Fanon
Cette objectivation travaille jusque dans l’expérience corporelle.
Peut-on être chez soi dans son propre corps lorsque le monde le transforme constamment en signe social ?
Le grand duel : Beauvoir / Rousseau
Rousseau
L’homme est perfectible : il devient.
Beauvoir
Ce devenir se réalise dans des situations sociales historiquement différenciées.
La perfectibilité est-elle une liberté ou aussi la capacité d’être façonné par un monde que nous n’avons pas choisi ?
Le grand duel : Beckett / Arendt
Arendt
L’homme est capable d’action et de commencement.
Beckett
L’homme peut aussi rester suspendu dans une attente où rien de décisif ne commence.
L’humanité se définit-elle par sa capacité à commencer ou par sa capacité à continuer lorsque rien ne commence ?
Cinq cartouches de méthode#
Sujet : Le langage nous rend-il humains ?
Orwell permet de renverser la question : le langage ne sert pas seulement à exprimer une pensée déjà constituée ; modifier politiquement les mots disponibles peut aussi transformer la capacité d’une communauté à formuler ses désaccords et à conserver une mémoire commune.
Sujet : Peut-on définir L’humanité ?
Vercors montre que cette définition n’est jamais seulement théorique : lorsque l’appartenance à L’humanité détermine qui possède des droits et qui peut être exploité comme ressource, toute définition devient déjà une décision politique et morale.
Sujet : L’homme est-il un être de projet ?
Beckett offre l’expérience inverse de l’homme prométhéen : Vladimir et Estragon ne conquièrent presque rien, mais leur attente obstinée montre une humanité qui persiste encore dans la parole et la relation lorsque le grand projet se dérobe.
Sujet : Le corps est-il naturel ?
Fanon distingue le corps biologique de son expérience socialement racialisée : un corps peut être matériellement donné tout en étant vécu à travers les significations historiques que le regard social lui impose.
Sujet : Naît-on humain ou le devient-on ?
Beauvoir permet de dépasser le faux choix entre nature et liberté : nous naissons dans un corps et une situation que nous n’avons pas choisis, mais leur signification n’écrit pas mécaniquement tout ce que nous pouvons devenir.
Le test « quelle référence rare ? »#
Un pouvoir peut-il gouverner en contrôlant les mots ?
Orwell
Pourquoi la définition de L’humanité est-elle politiquement importante ?
Vercors
Peut-on être humain sans projet ?
Beckett
Le corps est-il seulement une réalité biologique ?
Fanon + Beauvoir
Une différence biologique détermine-t-elle un destin social ?
Beauvoir
Les vingt-cinq références 21 à 45#
| # | Référence | Levier concours |
|---|---|---|
| 21 | Sophocle | puissance ambiguë |
| 22 | Cicéron | communauté humaine |
| 23 | Pic de la Mirandole | auto-formation |
| 24 | Las Casas | civilisation / domination |
| 25 | La Boétie | servitude / participation |
| 26 | Shakespeare | grandeur / poussière |
| 27 | Molière | idéal / hommes réels |
| 28 | Swift | décentrement |
| 29 | Diderot | réciprocité |
| 30 | Wollstonecraft | universalisme / exclusion |
| 31 | Voltaire | critique de l’optimisme |
| 32 | Condorcet | progrès indéfini |
| 33 | Hegel | reconnaissance |
| 34 | Marx | aliénation |
| 35 | Dostoïevski | amour abstrait / amour actif |
| 36 | Tocqueville | individualisme |
| 37 | Hugo | exclusion / devenir |
| 38 | Du Bois | double conscience |
| 39 | Césaire | chosification |
| 40 | Camus | solidarité sans garantie |
| 41 | Orwell | langage / vérité |
| 42 | Vercors | frontière de L’humanité |
| 43 | Beckett | attente / persistance |
| 44 | Fanon | corps racialement vécu |
| 45 | Beauvoir | devenir / situation |
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Œuvres et films
- Marx, Manuscrits de 1844 : le travail peut-il rendre l’homme étranger à sa propre humanité ?
- Orwell, 1984 : peut-on détruire L’humanité en détruisant la vérité et le langage commun ?
- Vercors, Les Animaux dénaturés : où passe la frontière juridique et morale de L’humanité ?
- Beckett, En attendant Godot : que reste-t-il de l’homme lorsqu’il n’a presque plus qu’à attendre ?
Sources
- Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, 1949 - Stanford Encyclopedia of Philosophy : la femme comme Autre, le corps situé et la formule « On ne naît pas femme : on le devient »

