Existe-t-il une nature humaine ?
On invoque souvent « la nature humaine » pour expliquer des comportements exactement opposés. Que signifie réellement cette expression ?

1. Qu’appelle-t-on « nature » ?#
Le mot possède au moins deux sens qu’il faut distinguer.
Nature 1 : ce qui est biologique
Notre organisme.
Notre cerveau.
Notre héritage évolutif.
Nature 2 : l’essence
Ce sans quoi l’homme ne serait plus un homme.
Les deux notions peuvent se rencontrer, mais elles ne sont pas identiques.
Une caractéristique biologiquement fréquente n’est pas nécessairement une essence philosophique.
2. Aristote : une nature qui s’accomplit#
Pour Aristote, dire que l’homme est « par nature un animal politique » ne signifie pas qu’un bébé sort de l’utérus avec une carte d’électeur.
La nature désigne aussi des capacités dont l’accomplissement suppose un développement.
La cité est pensée comme le cadre dans lequel certaines facultés humaines, notamment liées au langage, au juste et à la délibération, trouvent leur pleine réalisation.
Voilà une première leçon :
nature et développement ne sont pas nécessairement opposés.
Une capacité peut être naturelle tout en exigeant des conditions sociales pour s’accomplir.
3. Hobbes : sommes-nous naturellement conflictuels ?#
Hobbes construit une condition dans laquelle les hommes, relativement égaux et vulnérables, peuvent entrer en concurrence et en défiance.
L’institution transforme alors les comportements possibles.
4. Rousseau arrive avec une objection décisive#
Rousseau reproche précisément aux philosophes de décrire l’homme naturel à partir de l’homme déjà socialisé.
Nous observons la jalousie, le prestige, la propriété, la compétition sociale,
puis nous déclarons : « c’est naturel ».
Exemple très simple#
5. Darwin change le sens du mot « nature »#
Avec l’évolution, notre nature n’apparaît plus comme un ensemble de propriétés déposées une fois pour toutes hors de l’histoire.
Elle possède elle-même une histoire naturelle.
Nos capacités sont issues d’un processus évolutif.
Dans The Descent of Man, Darwin discute justement différentes facultés supposées exclusivement humaines et cherche à les replacer dans une continuité avec les autres animaux.
C’est une révolution.
Notre nature a une histoire.
Cette formule mérite d’être retenue.
6. Rousseau et Darwin peuvent-ils dialoguer ?#
Ils ne parlent évidemment pas dans le même cadre scientifique.
Mais leur rapprochement est intellectuellement fécond.
Rousseau
Montre que beaucoup de comportements actuels ne doivent pas être immédiatement projetés dans une nature originelle.
Darwin
Montre que les caractéristiques biologiques elles-mêmes ont une histoire évolutive.
Ainsi, « nature humaine » ne signifie plus nécessairement bloc éternel et immobile.
7. Et la culture ?#
On oppose souvent nature à culture.
Mais l’homme pourrait précisément posséder naturellement une extraordinaire capacité culturelle.
Autrement dit : nous serions biologiquement équipés pour apprendre des modes de vie qui ne sont pas biologiquement prédéterminés dans leurs détails.
La culture ne serait donc pas simplement ce qui détruit la nature.
Elle pourrait être l’une des manières dont notre nature s’actualise.
Voilà une piste très importante.
8. Lévi-Strauss : l’universel et le variable#
L’anthropologie pose ici un problème magnifique.
Partout, les humains produisent :
- règles ;
- classifications ;
- parenté ;
- langage ;
- techniques ;
- récits ;
- pratiques symboliques.
Mais le contenu précis varie énormément.
Nous pouvons alors chercher non une conduite humaine universelle unique, mais
des structures, besoins ou capacités communes qui prennent des formes différentes.
L’humanité serait universelle jusque dans sa capacité à produire de la différence.
9. Le danger politique de « la nature humaine »#
Une formule du type « Les hommes sont naturellement comme ça » peut facilement servir à rendre une organisation sociale incontestable.
Par exemple :
- « Il y aura toujours des dominants et des dominés, c’est naturel. »
- « Les hommes et les femmes doivent nécessairement remplir tels rôles, c’est naturel. »
La philosophie doit demander :
- Qu’est-ce qui est réellement biologique ?
- Qu’est-ce qui est historique ?
- Qu’est-ce qui est institutionnel ?
- Qu’est-ce qui est seulement devenu tellement familier que nous le prenons pour naturel ?
Montaigne et Rousseau deviennent ici redoutables.
Mais attention à l’excès inverse#
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Le conseil du professeur#
Les 5 choses à retenir#
À rapprocher de#
Méthode concours
Ne cherchez pas une réponse trop vite
Pour problématiser un sujet de définition, utilisez toujours cette séquence :
1. Proposer le critère évident
« L’homme se définit par la raison. »
2. Le mettre à l’épreuve
- Tous les hommes l’exercent-ils constamment ?
- Certains animaux en possèdent-ils des formes ?
- Une IA rationnelle devient-elle humaine ?
3. Distinguer
- raison / intelligence ;
- capacité / exercice ;
- humanité biologique / dignité.
4. Reconstruire une réponse plus riche
Voilà la problématisation.
Elle ne consiste pas à poser artificiellement :
« Nous pouvons donc nous demander si… »
Elle consiste à faire apparaître pourquoi la première réponse ne suffit plus.
Les cinq premières questions-mères de L’humanité
Peut-on définir l’être humain ?
Une propriété unique peut-elle enfermer toute notre humanité ?
Existe-t-il une nature humaine ?
Comment concilier unité biologique et diversité historique ?
Naît-on humain ou le devient-on ?
Comment articuler appartenance, développement et culture ?
Le langage nous rend-il humains ?
Le langage est-il simple outil ou condition d’un monde humain ?
La raison définit-elle l’homme ?
Posséder la raison suffit-il à épuiser notre condition ?
La carte intellectuelle du cluster
1. Je cherche une définition
Qu’est-ce que l’homme ?
2. Je cherche ce qui est en lui dès l’origine
Existe-t-il une nature humaine ?
3. Je découvre qu’il doit se développer
Naît-on humain ou le devient-on ?
4. Je cherche ce qui rend ce développement possible
Le langage nous rend-il humains ?
5. Je rencontre la grande candidate classique
La raison définit-elle l’homme ?
Mais aucune réponse ne suffit seule
L’humanité apparaît progressivement comme une condition biologique, historique, culturelle, relationnelle, linguistique, rationnelle et morale.
Les critères du « propre de l’homme »
| Critère proposé | Pourquoi il semble convaincant | Pourquoi il devient problématique |
|---|---|---|
| Animalité particulière | Nous appartenons au vivant mais possédons une forme de vie spécifique | Où commence exactement la différence ? |
| Raison | Sciences, abstraction, argumentation | Continuités animales, irrationalité humaine |
| Langage | Symbolisation et transmission | Communication animale et IA |
| Technique | Transformation du monde | Outils chez d’autres espèces |
| Culture | Transmission cumulative | Est-elle conséquence ou définition de notre nature ? |
| Liberté | Capacité de choix et transformation | Comment l’établir ? |
| Conscience | Réflexivité | Inconscient, développement, états limites |
| Moralité | Normes, devoirs, responsabilité | L’homme est aussi capable de l’inhumain |
| Sociabilité | Monde commun et institutions | Beaucoup d’espèces sont sociales |
| Perfectibilité | Capacité ouverte de transformation | Peut-être le critère le moins « fixe » de tous |
Le paradoxe
Plus nous cherchons une propriété absolument exclusive de l’homme, plus nous rencontrons des continuités. Mais plus nous regardons la combinaison de ses capacités, leur développement et leur histoire, plus la forme de vie humaine retrouve sa singularité.
Notion illustrée
Nature en images
La nature est ici deux choses : ce que nous serions par nature, et le milieu dont nous sommes responsables.






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- Nature et culture
Sources
- Aristote, Politique - livre I
- Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité
- Darwin, The Descent of Man

