Beckett, En attendant Godot : que reste-t-il de l’homme lorsqu’il n’a presque plus qu’à attendre ?
Sans conquête ni grande œuvre, Vladimir et Estragon continuent de parler : l’humanité comme persistance relationnelle.

Le texte et son utilité#
Référence différenciante
Le texte
- Auteur
- Samuel Beckett
- Œuvre
- En attendant Godot
- Date
- écriture 1948-1949 ; publication française 1952 ; création 1953
- Passage
- Vladimir et Estragon, Pozzo et Lucky
Pourquoi elle fait la différence#
En 30 secondes#
Vladimir et Estragon attendent Godot. Godot ne vient pas.
Ils parlent, se disputent, se réconcilient, envisagent de partir, restent.
Le lendemain, presque la même chose recommence.
Première consigne : ne pas chercher « qui est Godot ? »#
Godot peut évoquer Dieu, le salut, l’avenir, le sens, un événement espéré, une solution extérieure.
Mais réduire Godot à Dieu ferme beaucoup trop vite la pièce.
Beckett construit précisément une attente dont l’objet demeure insaisissable.
La thèse à retenir#
La thèse
Beckett met l’homme à nu : privé de grand projet, d’héroïsme et de certitude, il continue malgré tout à parler, à attendre et surtout à ne pas être seul.
« Rien ne se passe » ?#
Philosophiquement, énormément de choses se passent.
Les personnages parlent, oublient, souffrent, se souviennent mal, s’entraident, se blessent, espèrent.
Le problème est plutôt que rien ne produit le grand accomplissement attendu : l’événement décisif reste toujours demain.
L’attente est une structure humaine#
Nous attendons tous demain, les vacances, la réussite, le diplôme, l’amour, une promotion, une réponse, le moment où « la vraie vie » commencera.
Beckett pousse cette structure jusqu’à l’os.
Et si nous passions notre vie à attendre ce qui devrait enfin lui donner un sens ?
Ils n’ont presque rien, mais ils ont l’un l’autre#
Ils peuvent souhaiter se séparer, mais ils reviennent dans la relation.
C’est peut-être l’élément le plus humain de la pièce.
Beckett + Levinas#
Beckett + Levinas
Levinas : autrui m’empêche d’être une totalité solitaire.
Beckett : les deux vagabonds n’ont peut-être pas de solution, mais leur relation empêche l’attente de devenir solitude absolue.
Attention : Beckett n’illustre pas Levinas. Leur confrontation permet de demander si l’autre donne du sens à l’existence ou permet au moins de supporter qu’elle n’en donne pas toujours.
Beckett + Pascal#
Beckett + Pascal
Pascal : les hommes cherchent le divertissement pour ne pas rester seuls face à leur condition.
Beckett : Vladimir et Estragon parlent, jouent, recommencent pour traverser l’attente.
Le langage peut être pensée, mais aussi manière de remplir le temps.
Beckett + Camus#
Beckett + Camus
Camus : agir, soigner, résister.
Beckett : attendre, parler, continuer.
L’humanité se définit-elle par l’action ou déjà par l’obstination à continuer lorsque l’action semble privée d’issue ?
Pozzo et Lucky : la domination demeure#
La pièce contient également une relation de domination : Pozzo commande, Lucky est attaché et soumis.
Le monde minimaliste de Beckett suffit donc encore à faire apparaître pouvoir, dépendance et humiliation.
Même lorsque presque toutes les institutions disparaissent, la possibilité de domination demeure. La Boétie et Hegel peuvent entrer.
L’homme est-il l’animal qui attend ?#
Les animaux anticipent aussi.
Mais l’humain peut construire une existence narrative autour d’un avenir qui n’arrive pas encore : promesse, salut, progrès, révolution, carrière, Godot.
Vivre dans un futur représenté peut soutenir l’espérance, mais aussi nous empêcher d’habiter le présent.
Godot et le progrès#
Une civilisation peut dire : demain la technique résoudra, demain la croissance permettra, demain le progrès réparera.
Et repousser l’action présente.
Beckett devient ainsi une critique inattendue de l’attente passive du progrès.
Beckett est-il nihiliste ?#
Trop simple.
Une lecture seulement nihiliste manque l’humour, l’amitié, la persistance, l’espoir, la relation.
La réception scénique récente souligne précisément son mélange durable de désolation, de comique et d’espoir obstiné : le néant n’est jamais entièrement vide, il est peuplé de deux hommes qui continuent.
Ce qu’il ne faut pas lui faire dire#
La phrase différenciante#
La phrase différenciante à utiliser
Ne dites pas
Beckett montre l’absurdité de la vie.
Écrivez
Beckett retire à l’homme presque tous les attributs glorieux par lesquels la tradition avait cherché à le définir : il ne reste ni conquête, ni progrès, ni grande œuvre, mais deux êtres qui continuent à attendre et à se parler. L’humanité apparaît alors moins comme puissance que comme persistance relationnelle dans l’incertitude.
Dans quels sujets ?#
À confronter avec#
Fiche mémoire#
Fiche mémoire
- Auteur
- Samuel Beckett
- Œuvre
- En attendant Godot
- Création
- 1953
- Situation
- deux hommes attendent
- Objet
- Godot ne vient pas
- Concept
- attente / relation / répétition
- Duo
- Beckett + Camus
- Piège
- Godot = Dieu
Les références 41 à 45#
- OrwellDétruire les mots et les archives, c’est atteindre la possibilité même de contester.
- VercorsDéfinir L’humanité, c’est déjà distribuer des droits et des exploitations possibles.
- BeckettSans projet ni conquête, restent la parole, l’attente et la relation.
- FanonLe regard social peut descendre jusque dans l’expérience vécue du corps.
- BeauvoirLe corps est donné, mais sa signification sociale possède une histoire.
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Œuvres et films
- Camus, La Peste : peut-on être solidaire sans aucune garantie de victoire ?
- Vercors, Les Animaux dénaturés : où passe la frontière juridique et morale de L’humanité ?
- Orwell, 1984 : peut-on détruire L’humanité en détruisant la vérité et le langage commun ?
- Beauvoir, Le Deuxième Sexe : naît-on avec une identité ou apprend-on à la devenir ?
Sources
- Samuel Beckett, En attendant Godot - écriture 1948-1949, publication française 1952, création à Paris en 1953 ; Samuel Beckett Society sur la genèse et la création

