Les 5 philosophes à connaître absolument
Troisième temps du cours : cinq vies, cinq étonnements, cinq nœuds. Lecture ≈ 50 min.
Aristote, Montaigne, Rousseau, Kant, Arendt : cinq portraits, un banc de touche, et une carte finale pour les faire dialoguer.
Pourquoi des portraits#
Je vais vous demander quelque chose d’inhabituel : oubliez un instant les doctrines.
Une pensée ne naît jamais d’un programme. Elle naît d’un étonnement - un moment précis où quelqu’un bute sur quelque chose que tout le monde autour de lui trouve normal, et ne parvient plus à le trouver normal. Aristote regardant un poulpe. Montaigne écoutant trois Brésiliens à Rouen. Rousseau lisant une annonce dans un journal sur la route de Vincennes. Kant lisant Rousseau et se découvrant méprisant. Arendt attendant un monstre dans un box de verre et voyant entrer un fonctionnaire enrhumé.
Ces cinq moments sont documentés. Ils ne sont pas des anecdotes : ce sont les points d’entrée des œuvres. Et si vous les connaissez, vous ne réciterez plus des concepts - vous raconterez comment quelqu’un s’est trouvé coincé, et ce qu’il a inventé pour se décoincer.
Il y a autre chose. Ces cinq-là n’ont pas seulement pensé l’humanité : quatre d’entre eux ont été personnellement mis en cause par le sujet. Montaigne descend, par sa mère, d’une famille juive espagnole convertie sous contrainte - et il écrit que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Rousseau écrit le plus grand traité d’éducation d’Occident après avoir abandonné ses cinq enfants. Kant fonde la dignité inconditionnelle de tout être humain après avoir écrit, plus jeune, des pages sur la hiérarchie des races qu’il devra corriger. Arendt écrit sur le droit d’avoir des droits en étant, depuis dix-huit ans, une apatride.
On écrit sur l’humanité depuis l’endroit où l’on y a soi-même échoué.
Ce n’est pas un hasard, et ce n’est pas un scandale à dénoncer. C’est le mode de production normal de la pensée sur ce thème.
I. Aristote#
Aristote
Le biologiste qui a trouvé un animal anormal
La scène
Une lagune, sur l’île de Lesbos, vers 345 avant notre ère. Un homme d’une quarantaine d’années, exilé volontaire, passe ses journées à ouvrir des poissons.
Il n’est pas en train de méditer sur le Bien. Il compte des dents, il décrit des estomacs, il observe l’accouplement des poulpes, il note que certains requins nourrissent leurs petits par une structure comparable à un placenta - une observation si étrange que personne ne la croira pendant deux mille ans, jusqu’à ce qu’un naturaliste allemand la confirme au XIXe siècle.
Cet homme est Aristote, et voici ce qu’il faut comprendre : la définition de l’homme la plus influente de toute l’histoire de la philosophie a été écrite par un biologiste de terrain. Pas par un moraliste, pas par un théologien. Par quelqu’un qui avait passé des années à classer le vivant, et qui, arrivé à une espèce, a dû s’arrêter.
Car dans son immense tableau comparatif, quelque chose ne rentre pas. Tous les animaux ont une voix - la phônè -, qui exprime le plaisir et la douleur. Beaucoup vivent en groupe : les abeilles, les grues, les fourmis. Certains ont une organisation remarquable. Mais un seul animal, un seul, dispose du logos : la parole articulée, celle qui permet de dire non seulement « j’ai mal », mais « ceci est injuste ».
Et Aristote voit immédiatement la conséquence, qui est vertigineuse. Cet animal-là est le seul qui puisse être pire qu’une bête. Une bête reste dans sa mesure. L’homme, armé de la parole et de l’intelligence, peut devenir le plus impie et le plus sauvage des animaux. Celui qui vit hors de la cité, dit-il, est ou une bête, ou un dieu.
Tout le thème est déjà là, en trois lignes, au IVe siècle avant notre ère.
D’où il vient
Il naît à Stagire, en Chalcidique, dans une famille de médecins : son père était le médecin du roi de Macédoine. C’est un milieu où l’on dissèque, où l’on observe, où l’on ne se paye pas de mots. À dix-sept ans, il monte à Athènes et entre à l’Académie de Platon. Il y reste vingt ans, à côté du plus grand métaphysicien de l’Antiquité, à apprendre une pensée qu’il finira par contester point par point.
Platon meurt en 347. Aristote quitte Athènes et commence une longue période d’errance studieuse en Asie Mineure et à Lesbos. C’est là qu’il devient le naturaliste que nous venons de voir. Puis on le rappelle : il sera précepteur d’un adolescent nommé Alexandre. Enfin il revient à Athènes, fonde le Lycée, et travaille treize ans.
Et il finit mal. Alexandre meurt en 323 ; Athènes se déchaîne contre tout ce qui est macédonien. Aristote s’enfuit à Chalcis, où il meurt l’année suivante. La tradition lui prête cette phrase, qu’on ne peut pas authentifier mais qui est trop belle pour ne pas être citée avec prudence : il ne voulait pas laisser Athènes pécher une seconde fois contre la philosophie. La première fois, c’était Socrate.
Un étranger, toute sa vie
Il n’a jamais été citoyen d’Athènes : métèque, il ne pouvait ni voter ni posséder de terre dans la ville où il a passé la moitié de son existence. Retenez-le : l’homme qui a écrit que l’homme est un animal politique n’a jamais eu de cité.
Le nœud
Aristote est un naturaliste : pour lui, chaque être a une fonction propre, une manière d’accomplir ce qu’il est. Le bonheur (eudaimonia) consiste à réaliser sa nature, comme une plante réalise la sienne. C’est une pensée de la continuité, du vivant, de l’harmonie.
Mais l’animal qu’il étudie ne se comporte pas comme les autres. Il n’a pas d’habitat naturel : il fabrique le sien. Il n’a pas de comportement fixe : il délibère. Il n’a pas de mesure intégrée : il peut manquer et il peut excéder. Il faut donc, chez lui seul, une éducation - l’ethos, l’habitude, la vertu comme seconde nature acquise à force de répétition. Aristote invente là quelque chose d’énorme : l’idée qu’il existe un animal dont la nature est de devoir être formé.
Peut-on définir par la nature un être dont le propre est de ne pas se contenter de sa nature ?
Ce qu’il met dans le thème
La faille - et il faut la regarder en face
Aristote a écrit que certains hommes sont esclaves par nature : dépourvus de la partie délibérative de l’âme, faits pour obéir comme un outil animé, et qu’il leur est même avantageux d’être commandés.
On ne peut pas contourner ce passage, et il ne faut pas essayer. Trois remarques honnêtes :
Détail troublant pour finir : dans son testament, Aristote a prévu l’affranchissement de plusieurs de ses esclaves. Le philosophe avait tort ; l’homme, en mourant, a fait un pas de côté.
Citer sans se tromper
II. Montaigne#
Michel de Montaigne
Celui qui a écouté ce que les « sauvages » avaient à dire de nous
La scène
Rouen, automne 1562. La ville vient d’être reprise aux protestants après un siège atroce. Le roi Charles IX a douze ans. On lui présente trois Indiens tupinambas ramenés du Brésil.
Toute la cour les regarde comme des curiosités. Un gentilhomme périgourdin de vingt-neuf ans, conseiller au parlement de Bordeaux, fait autre chose : il leur demande leur avis. Par le truchement d’un interprète qu’il jugera lui-même mauvais, il leur demande ce qui les a le plus frappés chez nous.
Ils répondent deux choses. La première : ils trouvent étrange que tant d’hommes adultes, barbus, forts, armés, obéissent à un enfant - et qu’on n’ait pas plutôt choisi l’un d’entre eux pour commander.
La seconde est celle qui devrait vous rester. Ils ont remarqué qu’il existe parmi nous des hommes gorgés de toutes sortes de biens, tandis que d’autres mendient à leur porte, décharnés de faim. Et ils trouvent extraordinaire que ces moitiés-là - c’est leur mot, rapporte Montaigne : ils nous appellent des moitiés les uns des autres - supportent une telle injustice sans prendre les autres à la gorge ou mettre le feu à leurs maisons.
Montaigne rapporte la scène trente ans plus tard, dans le chapitre « Des Cannibales ». Et il termine par une phrase d’une ironie parfaite, comme s’il se réveillait : tout cela ne va pas trop mal - mais quoi, ils ne portent point de haut-de-chausses.
Vous voyez ce qu’il vient de faire ? Il a inversé la position de l’observateur. Ce ne sont plus les Européens qui décrivent les sauvages ; ce sont les sauvages qui font l’ethnographie de l’Europe, et leur diagnostic est imparable. L’anthropologie moderne commence là, quatre siècles avant d’exister.
D’où il vient
Un homme fabriqué par des collisions.
Le nœud
Montaigne est coincé, et il le sait.
D’un côté, il constate que tout est coutume. Les usages varient à l’infini ; ce qui est monstrueux ici est sacré ailleurs ; nous appelons barbarie ce qui n’est pas de notre usage. Il accumule les exemples avec une jubilation d’ethnographe.
De l’autre, il refuse absolument la conclusion facile - « donc tout se vaut, donc rien n’est vrai ». Parce qu’il y a une chose qu’il ne parvient pas à relativiser : la cruauté. Il écrit qu’il hait cruellement la cruauté, comme l’extrême de tous les vices. Il compare le cannibale, qui mange un mort, au chrétien qui fait déchirer un vivant sous prétexte de religion - et il n’a aucun doute sur lequel des deux est le plus barbare.
Le nœud : comment tout relativiser sauf une chose ? Sa réponse ne passe pas par un principe, mais par le corps et la ressemblance. Vous savez que l’autre souffre parce que vous savez ce que c’est.
Chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition.
Pas une partie. La forme entière. Il n’y a pas d’humanité incomplète ; il n’y a que des exemplaires complets, tous différents.
Ce qu’il met dans le thème
La faille
Il idéalise un peu les Tupinambas : ce sont, pour lui, des hommes proches de la nature, presque hors de l’histoire. C’est déjà la mécanique du « bon sauvage » - un compliment qui reste une manière de ne pas prendre l’autre au sérieux comme contemporain.
Et il fuit. Maire de Bordeaux au moment où la peste frappe la ville en 1585, il ne rentre pas à la fin de son mandat. On peut le comprendre - famille, maladie, épidémie effroyable. Mais celui qui a écrit sur le courage a, ce jour-là, mis de la distance. Il ne s’en est jamais caché : les Essais sont aussi le livre d’un homme qui note ses propres lâchetés.
Citer sans se tromper
III. Rousseau#
Jean-Jacques Rousseau
Celui qui a vu, sur une route, que l’homme s’était perdu en se perfectionnant
La scène
Un après-midi d’octobre 1749, sur la route de Paris à Vincennes. Un homme de trente-sept ans marche - il n’a pas de quoi payer la voiture. Il va visiter son ami Diderot, emprisonné au donjon pour un livre sur les aveugles.
Il fait très chaud. Pour se distraire, il lit en marchant un exemplaire du Mercure de France. Il tombe sur l’annonce d’un concours de l’Académie de Dijon : le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ?
Ce qui se passe alors, il l’a raconté treize ans plus tard dans une lettre. Il dit avoir vu un autre univers, être devenu un autre homme. Il est pris d’un étourdissement, il s’assoit sous un arbre, il y reste une demi-heure dans une agitation qu’il ne contrôle pas, et lorsqu’il se relève et arrive à la prison, son gilet est trempé de larmes sans qu’il se soit aperçu qu’il pleurait.
Ne passez pas trop vite. Un homme pleure en marchant, à cause d’une question posée par une académie de province. Que peut-il bien avoir vu ?
Ceci : que tout ce que sa société appelle progrès - les sciences, les arts, la politesse, le raffinement, la civilisation - produit exactement ce qu’elle prétend combattre. Plus les hommes s’affinent, plus ils se comparent ; plus ils se comparent, plus ils veulent être vus ; plus ils veulent être vus, plus ils deviennent faux, jaloux, malheureux, cruels. L’homme ne s’est pas amélioré. Il s’est dénaturé.
Il gagne le prix en 1750. Il a trente-huit ans et il n’était rien. Il devient, en quelques mois, l’un des hommes les plus lus d’Europe - et l’ennemi de presque tous ses amis.
D’où il vient
Sa mère meurt neuf jours après sa naissance. Il l’écrira froidement : sa naissance fut son premier malheur. Son père, horloger genevois, lui lit des romans la nuit jusqu’au petit matin, puis s’enfuit de la ville après une querelle et l’abandonne. Placé chez un graveur qui le bat, l’adolescent découvre, dit-il, le mensonge et le vol.
14 mars 1728
Il a seize ans. Il rentre d’une promenade et trouve les portes de Genève fermées pour la nuit. Il pouvait attendre le matin. Il tourne les talons et part sur les routes, sans rien, pour toujours. Toute son œuvre sortira de ce geste : la porte fermée, la ville qui ne vous laisse pas rentrer, l’homme seul sur le chemin.
Suivent des années invraisemblables : converti au catholicisme à Turin, laquais, séminariste raté, professeur de musique sans savoir la musique, secrétaire d’ambassade à Venise, inventeur d’un système de notation musicale refusé par l’Académie des sciences, copiste de partitions. Autodidacte intégral, sans latin sérieux, sans université, sans protecteur durable. Il entrera dans la philosophie par effraction - et les gens du monde le lui feront sentir toute sa vie.
Puis la gloire, et l’enfer. En 1762, Émile et Du contrat social paraissent : les deux sont condamnés, Émile est brûlé, un décret de prise de corps est lancé contre lui. Il fuit. Genève le condamne aussi. Réfugié en Suisse, sa maison est lapidée une nuit de 1765. Il passe en Angleterre avec Hume, se brouille avec lui de la façon la plus violente, revient en France sous un faux nom. Les dernières années sont marquées par une conviction que tout le monde complote contre lui - conviction en partie fondée, ce qui rend la chose plus triste encore. Il meurt en 1778 à Ermenonville, en herborisant.
Le nœud - et c’est le plus beau du thème
Rousseau a une contradiction personnelle si énorme qu’elle a fini par devenir un concept. Il a eu cinq enfants avec Thérèse Levasseur. Il les a tous déposés, l’un après l’autre, à l’hôpital des Enfants-Trouvés, d’où pratiquement aucun ne ressortait vivant. Puis il a écrit Émile, le plus grand traité d’éducation d’Occident, cinq cents pages sur la manière d’accompagner un enfant. Voltaire, qui le haïssait, a rendu l’affaire publique par un pamphlet anonyme. Rousseau a fini par l’avouer lui-même, dans les Confessions, avec des justifications minables dont il voyait bien la misère.
Vous pouvez en faire un procès. Ce serait dommage. Faites-en une clé.
Parce que la question que Rousseau pose sans arrêt, c’est exactement celle-là : comment se fait-il qu’un homme sache le bien et fasse le mal ? Et sa réponse n’est ni le péché originel ni la méchanceté naturelle. Sa réponse, c’est l’amour-propre.
Or l’amour-propre est insatiable par construction : il ne dépend pas de ce que j’ai, mais de l’écart entre moi et les autres. C’est de là que vient le mal - pas de notre nature, mais de notre mise en relation.
Et pour Rousseau, ce mécanisme est aussi celui qui l’a fait, lui, abandonner ses enfants : la peur du regard, la crainte du déshonneur, l’inquiétude de ce que le monde dirait. Il s’est étudié comme un cas. Toute son œuvre est un rapport d’autopsie sur un homme qu’il connaissait bien.
Ce qu’il met dans le thème
La faille
Elle est structurelle, et deux siècles de critiques l’ont pointée : Rousseau aime l’humanité et supporte mal les hommes. Il rêve d’une transparence des cœurs, il exige des vertus qu’il n’a pas, il rompt avec tous ses amis. Et son Contrat social contient une phrase redoutable - celui qui refuse d’obéir à la volonté générale, on le forcera à être libre - que le XXe siècle a lue avec effroi.
Citer sans se tromper
IV. Kant#
Emmanuel Kant
Celui qui a lu Rousseau et s’est découvert méprisant
La scène
Königsberg, vers 1764. Un professeur de quarante ans, encore sans chaire, écrit une note en marge d’un de ses propres brouillons. Ce n’est pas destiné à la publication ; ce sont ses papiers personnels. On les a retrouvés.
Il y avoue ceci : par goût, il est un chercheur, il éprouve la soif entière de la connaissance et l’inquiétude d’avancer ; il fut un temps où il croyait que c’était là ce qui fait l’honneur de l’humanité, et il méprisait le peuple, qui ne sait rien. Puis il ajoute : Rousseau l’a redressé. Cet aveuglement s’est dissipé. Il apprend à honorer les hommes, et il se trouverait plus inutile que le plus ordinaire des travailleurs s’il ne croyait pas que sa philosophie peut servir à rétablir les droits de l’humanité.
Le plus grand philosophe des temps modernes déclare par écrit qu’il méprisait les gens ordinaires, et qu’un livre l’a corrigé.
Le livre, c’est Émile. La légende veut que Kant, dont les promenades étaient si régulières que les habitants réglaient leur montre sur son passage, ait manqué la sienne ce jour-là pour finir sa lecture. L’anecdote vient d’un écrivain romantique et n’est probablement pas vraie. La note, elle, est vraie - et vaut mille anecdotes.
Il gardera un unique portrait dans son cabinet de travail, nu par ailleurs : celui de Rousseau.
D’où il vient
Fils d’un artisan sellier de Königsberg, quatrième de neuf enfants dont cinq seulement survivent. Famille piétiste : une religion du cœur, austère, sans faste, obsédée par la sincérité intérieure. L’école où on l’envoie, le Collegium Fridericianum, pratique une dévotion réglementée qu’il évoquera plus tard comme un esclavage de la jeunesse. Il en sortira avec une méfiance définitive envers la piété affichée - et avec quelque chose de son sérieux moral.
Il est pauvre et lent. Quinze ans de cours particuliers, préceptorat chez des familles de la région, puis quinze ans de statut de Privatdozent : payé directement par les étudiants qui viennent l’écouter, sans salaire fixe. Il devient professeur ordinaire à quarante-six ans. Il publie la Critique de la raison pure à cinquante-sept.
Et il ne bouge pas. Toute sa vie dans une seule ville, une ville portuaire de la Baltique où passent des marins de partout - il posait des questions aux voyageurs et donnait des cours de géographie physique sur des pays qu’il n’a jamais vus. Cet homme qui n’a jamais quitté sa province a écrit la théorie du droit cosmopolitique. Quand il meurt, en février 1804, toute la ville suit le convoi.
Le nœud
La morale reposait traditionnellement sur trois piliers : Dieu, la nature, le sentiment. Or Kant vient de les faire tomber tous les trois.
Alors sur quoi faire reposer l’idée qu’un être humain vaut inconditionnellement ? Pas parce qu’il est utile, pas parce qu’il est aimable, pas parce qu’il est fort, pas parce qu’il est des nôtres.
Sa réponse est l’un des plus beaux coups de force de l’histoire de la pensée : sur l’autonomie. Ce qui fait la valeur d’un être humain, c’est qu’il est capable de se donner à lui-même une loi, et donc d’agir autrement que sous la pression de ses désirs. Un être qui peut dire « je ne le ferai pas, parce que ce n’est pas juste » n’est pas un maillon dans une chaîne de causes. Il est une source.
Ce qui a un prix peut être remplacé par un équivalent ; ce qui n’a pas d’équivalent a une dignité.
D’où la formule dite « de l’humanité » : agis de telle sorte que tu traites l’humanité, dans ta personne comme dans celle de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen. Notez le « simplement ». Kant n’interdit pas d’utiliser les gens - le chauffeur de bus est un moyen de vous rendre au travail. Il interdit de les réduire à cela.
La faille - et ce qu’il en a fait
Dans ses cours et écrits des années 1760-1780, Kant a produit des pages sur les races humaines organisées en hiérarchie, avec des jugements sur les peuples que nous lisons aujourd’hui avec un malaise complet. Le philosophe de la dignité universelle a écrit cela. Ce n’est pas une rumeur, c’est édité.
Et voici la suite, que l’on connaît moins et qui change tout : il a changé d’avis. À partir des années 1790, la hiérarchie disparaît de ses textes, et il consacre plusieurs passages féroces à la dénonciation du colonialisme européen - la conduite des États commerçants, qui visitent des terres étrangères en comptant leurs habitants pour rien, l’injustice poussée jusqu’à l’effroi. Le vieil homme du Projet de paix perpétuelle écrit qu’une violation du droit en un point de la terre est ressentie en tous les autres.
Il reste une difficulté que Kant ne résout pas : si la dignité tient à la rationalité, quel est le statut du nourrisson, du malade, de celui qui ne raisonnera jamais ? La question est ouverte - c’est celle des « cas marginaux ». Sachez la poser ; ne prétendez pas la trancher en trois lignes.
Ce qu’il met dans le thème
Citer sans se tromper
V. Arendt#
Hannah Arendt
L’apatride qui attendait un monstre et vit entrer un fonctionnaire
La scène
Jérusalem, avril 1961. Une femme de cinquante-quatre ans s’assoit dans la salle de presse. Elle a demandé elle-même à couvrir le procès pour un magazine américain. Elle a fui l’Allemagne en 1933, elle a été internée en France en 1940, elle a perdu des amis, une langue, un pays.
Dans le box vitré entre un homme d’une cinquantaine d’années, enrhumé, myope, qui tire sur son col. Il parle une langue administrative épaisse, aligne les clichés, se plaint de ne pas avoir été promu, insiste sur le fait qu’il a toujours respecté la procédure. Il n’exprime aucune haine particulière. Il ne comprend visiblement pas ce qu’on lui reproche - il a organisé des convois, pas tué de ses mains.
Arendt attendait Méphistophélès. Elle voit un carriériste médiocre.
Et ce qu’elle écrit alors va lui coûter une partie de ses amitiés : le mal le plus extrême du siècle a pu être commis par des gens parfaitement ordinaires, dont le trait le plus frappant n’est ni la cruauté ni le fanatisme, mais une incapacité à penser - c’est-à-dire à se représenter le monde depuis la place d’un autre.
C’est ce qu’elle appellera, dans un sous-titre, la banalité du mal. Deux mots qui déclencheront l’une des plus violentes polémiques intellectuelles du XXe siècle.
D’où elle vient
Königsberg
Comme Kant. Elle a lu Kant à seize ans, dans la ville de Kant. Retenez ce fil : la pensée la plus sombre du siècle sort de la ville du philosophe de la dignité.
Famille juive assimilée, cultivée, socialiste. Son père meurt d’une maladie neurologique quand elle a sept ans ; elle grandit intelligente, insolente, brillante. À dix-huit ans, elle est à Marbourg dans le séminaire d’un professeur de trente-cinq ans, marié, qui va devenir le philosophe le plus important d’Allemagne et un membre du parti nazi : Heidegger. Ils sont amants. Cette relation, reprise après la guerre sur un mode ambigu, restera l’un des points les plus discutés de sa biographie. Elle passe ensuite sa thèse chez Karl Jaspers, qui sera le maître de toute une vie, et un ami fidèle.
1933. Elle accepte une mission clandestine pour une organisation sioniste : relever dans les bibliothèques publiques les preuves de la propagande antisémite officielle, pour les faire connaître à l’étranger. Elle est arrêtée par la Gestapo avec sa mère. Huit jours de détention. L’officier chargé de l’affaire, un policier de fraîche date, la trouve sympathique et la relâche. Elle passe la frontière tchèque à pied, par une maison dont la porte d’entrée était en Allemagne et la porte de derrière en Tchécoslovaquie.
Paris, 1933-1941. Elle travaille pour une organisation qui envoie des enfants juifs en Palestine. En mai 1940, la France interne ses réfugiés allemands comme « ressortissants ennemis » : elle est envoyée au camp de Gurs, dans les Pyrénées. Elle en sort à la faveur du chaos de la débâcle - quelques semaines plus tard, ce sera impossible. Fuite vers Lisbonne, puis New York en 1941, avec son mari et sa mère.
Dix-huit ans sans papiers. Déchue de la nationalité allemande, elle n’obtient la citoyenneté américaine qu’en 1951. Dix-huit ans à n’être rien d’autre qu’un être humain. C’est cette année-là, précisément, qu’elle publie Les Origines du totalitarisme, avec le chapitre qui contient la formule la plus importante du thème. Ce n’est pas de la théorie : c’est un rapport d’expérience.
Le nœud
Arendt est confrontée à un problème de méthode qui la travaille jusqu’à sa mort : comment penser un événement sans précédent avec des concepts hérités ?
Toute notre tradition dit que le mal vient d’un mauvais désir, d’un intérêt, d’une passion, d’un aveuglement. Aucune de ces catégories ne fonctionne pour ce qu’elle a vu : une entreprise d’extermination administrée, sans profit, poursuivie au détriment de l’effort de guerre, exécutée par des gens qui rentraient chez eux le soir.
Sa règle devient : comprendre sans réconcilier. Comprendre n’est pas pardonner ; c’est refuser de se contenter d’un mot - « monstre », « folie », « barbarie » - qui dispense de penser. Elle appelait cela penser sans rampe : avancer sans la barre d’appui d’une tradition qui vous dirait déjà quoi conclure.
Ce qu’elle met dans le thème
La faille
Dans le livre sur Eichmann, Arendt consacre des pages sévères au rôle des conseils juifs contraints par les nazis d’établir des listes. Sa dureté, à distance et sans avoir vécu cela, a été jugée injuste par beaucoup - et par des gens qui savaient de quoi ils parlaient. Gershom Scholem lui écrivit qu’il ne trouvait chez elle aucun amour du peuple juif. Elle répondit qu’elle n’avait jamais aimé aucun peuple ni aucun collectif, et qu’elle n’aimait que ses amis. Réponse magnifique et glaçante. C’est aussi, exactement, la position théorique qu’elle défend - et l’on peut se demander si, ce jour-là, elle n’a pas confondu une thèse et une blessure.
Second point, plus décisif encore : des travaux ultérieurs, à partir d’archives inaccessibles en 1961 - notamment les enregistrements d’Eichmann en Argentine, où il parle librement - ont montré un homme bien plus idéologue, antisémite convaincu et fier de son rôle que le fonctionnaire terne qu’il jouait à Jérusalem. Arendt s’est en partie laissé prendre à une stratégie de défense.
Citer sans se tromper
Le banc de touche#
Cinq de plus, si vous avez le temps
La carte#
Cinq étonnements, un seul mouvement
| L’étonnement fondateur | Le nœud | Ce qu’il apporte | |
|---|---|---|---|
| Aristote | Un animal qui parle du juste et qui peut être pire qu’une bête | Définir par la nature un être dont le propre est de dépasser sa nature | La définition, la cité, la vertu comme habitude - et la faute fondatrice |
| Montaigne | Trois Brésiliens qui font l’ethnographie de la France | Tout relativiser sauf l’interdit de la cruauté | Le retournement du regard, l’humaine condition, la cruauté comme mal absolu |
| Rousseau | Une annonce de concours lue en marchant | Comment un homme qui sait le bien peut faire le mal | Perfectibilité, pitié, amour-propre : le mal comme effet de structure |
| Kant | Se découvrir méprisant en lisant Rousseau | Fonder une valeur inconditionnelle sans Dieu, sans nature, sans sentiment | Dignité, autonomie, droit cosmopolitique |
| Arendt | Un tueur de masse qui ressemble à un employé | Penser l’inédit avec des concepts hérités | Droit d’avoir des droits, banalité du mal, pluralité, natalité |
Le mouvement d’ensemble, en une phrase : Aristote définit l’humain et l’exclut d’un même geste ; Montaigne doute de notre droit à définir ; Rousseau montre comment on le devient et comment on se perd ; Kant lui cherche un fondement qui ne dépende de personne ; Arendt en fait l’épreuve au moment où le siècle entreprend de le supprimer.
Trois dialogues à exploiter
La consigne finale#
Quand vous citerez l’un de ces cinq, ne dites jamais « selon Kant » ou « comme le dit Arendt ». Racontez le nœud.
Dites d’où venait la question, ce qui coinçait, pourquoi il ou elle ne pouvait pas s’en tirer autrement.
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