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Comment analyser un sujet sur L’humanité sans réciter son cours

Sept opérations pour passer d’un sujet à une question réelle : forme grammaticale, définitions problématisantes, mots de liaison, réponse spontanée, présupposés, cas limites, tension finale.

Une dalle de pierre monumentale fendue en deux par un rayon de lumière, une loupe posée sur la fente, annotations techniques autour.
Analyser le sujet : fendre le mot pour trouver le problème. — illustration originale du hub.

Introduction#

Vous découvrez le sujet :

« La technique nous rend-elle plus humains ? »

Votre cerveau ouvre immédiatement ses tiroirs : Prométhée ; Heidegger ; Jonas ; intelligence artificielle ; Blade Runner ; transhumanisme.

Très bien.

Mais vous êtes déjà en danger.

Pourquoi ?

Parce que le sujet ne demande pas :

« Que savez-vous sur la technique et L’humanité ? »

Il demande :

« Quelle relation précise faut-il établir entre technique, transformation et humanité ? »

Une dissertation ne consiste donc pas à retrouver le bon chapitre du cours. Elle consiste à découvrir :

Le problème particulier que la formulation du sujet fait naître.

Les mots les plus importants d'un sujet sont parfois les plus petits.

Exemples : « plus » ; « encore » ; « seulement » ; « suffit » ; « nécessairement » ; « peut-on » ; « doit-on » ; « notre ».

Les sept réflexes indispensables avant de rédiger la moindre ligne :

  1. Identifier la forme grammaticale du sujet.
  2. Définir chaque terme dans le contexte précis du sujet, sans réciter le dictionnaire.
  3. Repérer les petits mots de liaison qui portent la question.
  4. Formuler honnêtement la première réponse spontanée.
  5. Chercher ce que cette réponse oublie ou présuppose.
  6. Construire un ou deux cas limites qui mettent la première réponse sous pression.
  7. Reformuler le sujet en une phrase de tension.

1. Identifier la forme du sujet#

Tous les sujets ne demandent pas la même chose. Il existe sept grandes formes de sujet.

Forme 1

« X est-il Y ? »

Exemple : L’humanité est-elle universelle ?

Ce sujet demande une définition de l’universalité, les différents sens de L’humanité et une analyse de la copule « est ».

Il ne demande pas seulement : existe-t-il des ressemblances entre les humains ?

Il demande : sous quel rapport L’humanité peut-elle être dite universelle ?

Forme 2

« X nous rend-il Y ? »

Exemple : La technique nous rend-elle plus humains ?

Le verbe « rendre » indique une transformation. Il faut donc distinguer ce que nous sommes avant, ce que la technique modifie, et le critère permettant de parler d’un « plus humain ».

Le sujet contient déjà un piège : peut-on être plus ou moins humain ? Au sens biologique, difficilement. Au sens moral ou culturel, peut-être.

Forme 3

« Peut-on… ? »

Exemple : Peut-on perdre son humanité ?

« Peut-on » peut désigner une possibilité logique (la phrase a-t-elle un sens ?), une possibilité factuelle (cela arrive-t-il réellement ?), une possibilité morale (a-t-on le droit de le faire ?) ou une possibilité existentielle (un être humain peut-il devenir étranger à sa propre condition ?).

Le candidat doit identifier quelle possibilité est réellement en jeu.

Forme 4

« Faut-il… ? »

Exemple : Faut-il sauver L’humanité ?

« Faut-il » pose une question morale, politique, pratique, éventuellement existentielle.

Il ne suffit pas d’établir que L’humanité est menacée. Il faut déterminer pourquoi sa continuation possède une valeur et quelles limites doivent encadrer les moyens employés pour la préserver.

Forme 5

« X suffit-il à Y ? »

Exemple : La compassion suffit-elle à nous rendre humains ?

Le mot décisif est « suffit ». Le sujet admet déjà que la compassion peut avoir une importance. Il demande si elle constitue une condition suffisante.

Le bon plan ne sera donc probablement pas : la compassion est bonne / la compassion est mauvaise / un peu des deux.

Il faudra plutôt distinguer sa fonction, ses limites et ce qui doit la compléter.

Forme 6

« X est-il nécessairement Y ? »

Exemple : L’étranger est-il nécessairement notre semblable ?

Le mot « nécessairement » oblige à distinguer relation factuelle, appartenance biologique, proximité culturelle et statut moral.

Il suffit d’un seul contre-exemple bien construit pour fragiliser une nécessité mal définie.

Forme 7

Sujet-citation ou sujet-notion

Exemples : « L’homme est un pont et non un but. » ou simplement : L’humanité.

Le danger est alors l’absence apparente de question.

Le candidat doit reconstruire la thèse impliquée, ses présupposés, ses conséquences et les difficultés qu’elle soulève.

Le piège invisible - confondre forme et contenu

Reconnaître la forme grammaticale du sujet ne dispense jamais de le problématiser : elle indique seulement quel type de travail est attendu (définir une relation, trancher une possibilité, évaluer une suffisance, tester une nécessité).

2. Définir les termes sans réciter le dictionnaire#

Une définition de dissertation n’est pas une entrée lexicographique collée au début de la copie. Elle doit produire du problème.

Définition faible

Sujet : « Peut-on perdre son humanité ? »

Définition : « L’humanité désigne l’ensemble des êtres humains et le caractère de ce qui est humain. »

C’est exact. Mais intellectuellement presque inutile.

Définition forte

Le terme « humanité » désigne simultanément une appartenance biologique dont un individu ne semble pas pouvoir sortir et un idéal moral que sa conduite peut paraître contredire. Demander si l'on peut perdre son humanité revient donc à mettre en tension un statut de fait et une valeur à accomplir.

Cette définition distingue deux sens, produit une contradiction et ouvre la problématique.

Une bonne définition ne ferme pas le mot. Elle fait apparaître les tensions qu'il contient.

3. Analyser les mots de liaison#

Prenons : La technique nous rend-elle plus humains ?

Le candidat moyen définit « technique » et « humain ». Il oublie « nous rend » et « plus ». Pourtant, ce sont les deux moteurs du sujet.

Le petit mot « plus » fait donc exploser la polysémie du terme humain.

4. Identifier la réponse spontanée#

Tout sujet bien construit produit une première réponse plausible. Il faut l’identifier honnêtement.

Sujet

L’homme est-il un animal comme les autres ?

Première réponse : Non. Il possède un langage complexe, une culture cumulative, des institutions, une technique, une conscience réflexive.

Cette réponse n’est pas stupide. Elle doit être prise au sérieux.

Mais : Darwin, l’éthologie et la continuité évolutive montrent des émotions animales, des outils, des apprentissages, des formes de communication, des comportements sociaux.

La première réponse rencontre donc une difficulté.

Le bon mouvement : ne pas remplacer immédiatement « non » par « oui ». Demander :

Comment une continuité biologique peut-elle produire une singularité anthropologique sans rupture absolue ?

Voilà une problématique.

5. Trouver le présupposé#

Un présupposé est une idée contenue dans la formulation sans être explicitement démontrée.

Exemple

L’homme doit-il accepter ses limites ?

Le sujet suppose peut-être que l’homme possède des limites identifiables, qu’il est capable de les refuser, qu’accepter et dépasser sont opposés, que toutes les limites pourraient être évaluées ensemble.

Or une maladie, une règle morale, la mortalité, une frontière politique, une incapacité technique ne sont pas le même type de limite.

Le présupposé caché est donc l’unité du concept de limite. La dissertation devra le décomposer.

6. Construire des cas limites#

Une dissertation progresse lorsqu’elle met les concepts sous pression. Voici le laboratoire des cas limites.

Cas limiteCe qu’il oblige à distinguer
1. L’homme sans conscienceUn être humain plongé dans un coma profond perd-il son humanité ? Si non, la conscience actuelle ne suffit pas à définir l’appartenance humaine ou la dignité.
2. L’IA parfaitement conversationnelleUne IA parle, argumente et raconte une autobiographie. Est-elle intelligente ? consciente ? personne ? humaine ? Le cas oblige à distinguer quatre notions souvent confondues.
3. Le criminel extrêmeUn bourreau commet des actes radicalement inhumains. Cesse-t-il d’être humain ? Si nous répondons oui, le mot « humain » devient récompense morale. Mais nous risquons aussi de rendre le crime inexplicable comme possibilité humaine.
4. L’homme immortelS’il ne vieillit plus et ne meurt plus naturellement : reste-t-il humain biologiquement ? demeure-t-il soumis à la finitude ? conserve-t-il la même temporalité ? sa société reste-t-elle organisée en générations ?
5. L’animal très sentientUn animal souffre intensément mais ne possède pas de langage humain. Son absence d’appartenance à notre espèce suffit-elle à réduire la valeur de sa souffrance ? Singer entre.

7. Transformer le sujet en tension#

Une analyse est réussie lorsqu’elle permet d’écrire une phrase de ce type :

La première réponse paraît nécessaire parce que…, mais elle devient insuffisante dès lors que…, de sorte qu'il faut finalement se demander selon quel critère…

Cette phrase constitue le fil directeur de toute la copie : elle contient déjà la thèse initiale, sa limite et la question qui structurera le devoir.

Cinq sujets analysés pas à pas#

Sujet 1

« La technique nous rend-elle plus humains ? »

Termes : technique (ensemble de procédés et d’artefacts, mais aussi milieu transformant nos pratiques) ; rendre (produire une modification) ; plus humains (plus accomplis biologiquement, culturellement ou moralement ?).

Réponse spontanée : oui. La technique soigne, protège, transmet, libère de certaines contraintes, développe nos facultés.

Difficulté : elle peut aussi industrialiser la destruction, réduire l’homme à une fonction, détruire des milieux, dissoudre la responsabilité, accroître la puissance sans accroître la sagesse.

Tension : la technique paraît constitutive de L’humanité, puisque l’homme transforme artificiellement ses conditions d’existence ; mais elle ne devient humanisante qu’à condition que l’accroissement des moyens ne supplante pas la réflexion sur les fins.

Auteurs : Platon, Descartes, Heidegger, Jonas, Anders.

Films : 2001, Blade Runner, Her.

Sujet 2

« Peut-on perdre son humanité ? »

Termes : perdre (cesser de posséder une propriété auparavant présente) ; son humanité (appartenance à l’espèce, dignité, qualité morale, reconnaissance sociale).

Réponse spontanée : oui. Nous parlons d’un acte inhumain.

Difficulté : même le bourreau demeure biologiquement humain. Et la victime d’un traitement déshumanisant ne devient jamais réellement moins humaine.

Tension : l’humanité peut sembler perdue au sens moral lorsque l’homme nie radicalement autrui, mais elle ne peut lui être retirée comme statut sans donner précisément au bourreau le pouvoir de décider qui mérite encore d’appartenir à la communauté humaine.

Auteurs : Kant, Arendt, Primo Levi, Césaire.

Films : La Liste de Schindler, Elephant Man.

Sujet 3

« L’humanité est-elle universelle ? »

Termes : humanité (espèce, condition, valeur, communauté juridique) ; universelle (présente partout, valable pour tous, identique sous toutes les cultures).

Réponse spontanée : oui. Tous les humains appartiennent à la même espèce.

Difficulté : les formes culturelles, les représentations du bien et les institutions sont diverses.

Tension : l’universalité biologique de l’espèce ne produit ni une culture unique ni un accord moral immédiat ; il faut donc comprendre l’universel comme ce qui peut valoir à travers les différences plutôt que comme leur suppression.

Auteurs : Montaigne, Lévi-Strauss, Kant, DUDH, Du Bois.

Sujet 4

« Une intelligence artificielle peut-elle être une personne ? »

Termes : intelligence artificielle (système technique capable de certaines performances cognitives) ; personne (conscience de soi, autonomie, intérêts, responsabilité, statut juridique, dignité).

Réponse spontanée : non. Une machine n’est pas un être humain.

Difficulté : le sujet ne demande pas si elle est humaine. Il demande si elle pourrait être une personne. Or le droit connaît déjà des personnes non biologiques, tandis que certaines philosophies rattachent la personne à des capacités plutôt qu’à l’espèce.

Tension : l’origine artificielle ne suffit pas logiquement à exclure toute personnalité, mais la performance linguistique ou cognitive ne permet pas non plus d’établir à elle seule conscience, autonomie morale et intérêts propres.

Auteurs : Descartes, Turing, Kant, Vercors, Singer.

Films : Blade Runner, Her, 2001.

Sujet 5

« Faut-il sauver L’humanité ? »

Termes : sauver (éviter des morts, empêcher l’extinction, préserver une civilisation, maintenir des conditions de vie dignes) ; L’humanité (humains présents, espèce, générations futures, valeurs humaines).

Réponse spontanée : oui.

Difficulté : au nom du salut de L’humanité, un pouvoir pourrait sacrifier certains individus, supprimer les libertés, imposer une définition unique de la vie humaine.

Tension : préserver la possibilité d’un avenir humain constitue une responsabilité majeure, mais L’humanité ne peut devenir une abstraction autorisant la destruction illimitée des personnes concrètes dont elle est composée.

Auteurs : Kant, Jonas, Arendt, Levinas.

Films : Interstellar, Children of Men, La Liste de Schindler.

Exercice final

Sujet : « Est-il humain de vouloir dépasser L’humanité ? »

Identifiez les deux sens du mot « humain », définissez « dépasser », formulez le présupposé, produisez deux cas limites, puis proposez une tension en trois phrases.

Afficher la correction

Le sujet joue sur l'humanité comme condition actuelle et comme valeur. Vouloir dépasser certaines limites humaines peut être une expression profondément humaine de perfectibilité ; cependant, si ce dépassement consiste à hiérarchiser les hommes selon leurs performances ou à abolir toute finitude, il peut détruire la dignité qu'il prétend accomplir. Il faut donc demander selon quels critères un dépassement de l'homme peut rester fidèle à l'exigence humaniste d'égale valeur des personnes.

Checklist et erreurs à éviter#

Les 10 questions à se poser au brouillon0/10

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5 questions, correction immédiate.

Utilisable en dissertation#

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