L’universalisme est-il ethnocentrique ?
« Nos principes valent pour tout le monde. » Interprétation généreuse : certains êtres possèdent des droits indépendamment de leur origine.
Interprétation soupçonneuse : une culture particulière vient de baptiser « universelles » ses propres valeurs.
L’universalisme est-il un ethnocentrisme qui a appris à parler au nom de tous ?
Le point de départ#
Imaginez une civilisation affirmant : « Nos principes valent pour tout le monde. »
Il existe au moins deux interprétations.
Deux lectures de la même phrase
Interprétation généreuse
Certains êtres possèdent des droits indépendamment de leur origine ou de leur culture.
Interprétation soupçonneuse
Une culture particulière vient de baptiser « universelles » ses propres valeurs, et demande ensuite au reste du monde de lui ressembler.
Voilà pourquoi une question apparemment généreuse devient redoutable :
L’universalisme est-il simplement un ethnocentrisme qui a appris à parler au nom de tous ?
1. Qu’est-ce que l’ethnocentrisme ?#
L’ethnocentrisme consiste à prendre les catégories et valeurs de son propre groupe comme la mesure naturelle permettant de juger les autres.
La littérature philosophique sur les droits humains identifie précisément l’ethnocentrisme comme l’une des grandes objections adressées à l’universalisme : les normes dites universelles pourraient en réalité refléter les conceptions de sociétés historiquement dominantes.
Voilà une objection sérieuse. Pas un détail.
2. Montaigne avait déjà vu le piège#
Sa formule doit devenir un réflexe :
« chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».
Pourquoi est-elle si forte ? Parce que notre jugement peut fonctionner ainsi :
« Chez moi, cette pratique est normale. »
Donc : « elle est rationnelle. »
Puis : « les autres devraient faire pareil. »
Nous sommes passés silencieusement de MA COUTUME à LA RAISON UNIVERSELLE.
Montaigne nous oblige à inspecter ce passage.
3. La colonisation, cas historique majeur#
Une puissance peut se présenter comme civilisatrice, tout en :
- conquérant ;
- dominant ;
- exploitant ;
- imposant ses institutions.
L’universalité proclamée devient alors extrêmement ambiguë.
Kant lui-même, dans Vers la paix perpétuelle, condamne la manière dont les puissances européennes ont traité des terres déjà habitées comme si leurs habitants ne comptaient pas et critique explicitement conquête, oppression et esclavage colonial.
Cette critique est d’autant plus intéressante que Kant avait lui-même soutenu auparavant certaines hiérarchies raciales.
Voilà une extraordinaire leçon : l’universalisme peut être travaillé de l’intérieur par ses propres contradictions.
4. Première tentation : abandonner l’universel#
Nous pourrions conclure :
- Chaque culture possède ses valeurs.
- Personne ne peut juger personne.
- Il n’existe aucun critère commun.
Cela semble respecter parfaitement la diversité.
Mais considérons une pratique portant gravement atteinte à l’intégrité, à la liberté, à l’égalité, à la vie d’un individu.
Si toute critique extérieure est automatiquement ethnocentrique : sur quelle base pouvons-nous encore défendre la personne victime de sa propre société ?
Le relativisme absolu produit lui aussi un problème.
5. Une culture n’est pas une personne qui parlerait d’une voix#
Cette idée est essentielle.
Dire « Dans leur culture, ils pensent que… » est souvent très grossier.
Une même société contient :
- femmes et hommes ;
- générations ;
- classes sociales ;
- minorités ;
- opposants ;
- croyants ;
- non-croyants ;
- réformateurs ;
- conservateurs.
Qui possède alors le droit de parler au nom de « la culture » ?
Le respect d’une tradition ne doit pas automatiquement devenir le respect du pouvoir de ceux qui prétendent l’incarner.
6. UNESCO : la diversité n’a pas tous les droits#
La Déclaration de 2001 formule précisément une limite décisive.
La diversité culturelle doit être protégée.
Mais elle ne peut être invoquée pour porter atteinte aux droits humains internationalement garantis ou en réduire la portée.
Ce que cette position refuse simultanément
L’uniformisation
Tout le monde ne doit pas devenir culturellement identique.
Le relativisme absolu
« C’est culturel » ne suffit pas à rendre toute pratique moralement indiscutable.
7. Lévi-Strauss est-il relativiste ?#
Attention.
La critique lévi-straussienne de l’ethnocentrisme ne signifie pas : « Toutes les pratiques humaines sont moralement équivalentes. »
Son travail vise notamment à détruire la représentation d’une histoire mondiale dans laquelle certaines sociétés constitueraient simplement les versions arriérées d’une civilisation qui aurait pris de l’avance.
Cela permet de critiquer les hiérarchies culturelles abusives sans devoir renoncer à toute norme morale.
8. Un universalisme non ethnocentrique ?#
Peut-être sous quatre conditions.
1. DISTINGUER PRINCIPE ET FORME CULTURELLE - un même principe peut être réalisé différemment.
2. ACCEPTER LA CRITIQUE - un universalisme incapable d’entendre ceux auxquels il s’applique devient dogmatique.
3. NE PAS CONFONDRE CONVAINCRE ET DOMINER - la force ne démontre rien.
4. APPLIQUER LA NORME À SOI-MÊME - si j’interdis la domination au nom d’un principe universel, je ne peux invoquer ensuite ma supériorité pour dominer.
C’est le test de cohérence.
Exemple : l’égalité des sexes#
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À utiliser en dissertation#
Les 5 choses à retenir#
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Sources
- Montaigne, Essais, I - « Des cannibales »
- Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, UNESCO, 1952
- Kant, Vers la paix perpétuelle - droit cosmopolitique et hospitalité
- UNESCO, Déclaration universelle sur la diversité culturelle, 2001 - limite des droits humains internationalement garantis
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Human Rights » : ethnocentrisme et cultural imperialism

