Peut-on perdre son humanité ?
Nous disons parfois d’un criminel qu’il a « perdu toute humanité ». Nous parlons également de victimes que l’on a « déshumanisées ».
Mais ces deux expressions désignent presque des phénomènes contraires. Dans le premier cas, un homme perdrait quelque chose en lui-même. Dans le second, les autres refuseraient de reconnaître l’humanité d’un homme.
Et dans aucun de ces deux cas la personne ne cesse biologiquement d’appartenir à l’espèce humaine. Alors, que peut réellement signifier « perdre son humanité » ?
1. Pourquoi cette question est-elle difficile ?#
Parce que le mot « humanité » change de sens au milieu de la phrase.
Si je demande : « Un assassin est-il encore un être humain ? »
La réponse biologique est évidemment oui.
Si je demande : « Son comportement était-il humain ? »
Nous pouvons répondre non.
Nous distinguons spontanément être humain et agir humainement.
La difficulté est donc la suivante :
Peut-on être pleinement humain au premier sens tout en paraissant ne plus l’être au second ?
I. Non : un être humain ne cesse pas d’être humain#
Cela paraît d’abord évident.
Ni la violence, ni la cruauté, ni le crime ne font changer d’espèce.
Et cette évidence biologique possède une conséquence philosophique très importante.
Dire trop vite que le bourreau est « un monstre » peut être rassurant.
Pourquoi ?
Parce que le monstre est l’autre.
Nous pourrions alors imaginer :
- Les hommes sont humains.
- Les monstres commettent l’inhumain.
Mais l’histoire nous interdit ce confort.
Des êtres humains ordinaires peuvent participer à des systèmes extraordinairement violents.
Hannah Arendt a précisément provoqué une immense controverse en réfléchissant, à partir du procès d’Adolf Eichmann, à ce qu’elle appelle la « banalité du mal ». Son propos ne consiste pas à dire que les crimes sont banals ou sans gravité, mais à interroger la possibilité qu’un mal immense soit accompli sans exiger chez son auteur une figure démoniaque exceptionnelle.
II. Oui : la perte au sens moral#
L’expression retrouve néanmoins un sens si nous ne parlons plus d’espèce mais de qualités morales.
Lorsque nous disons : « Il a perdu toute humanité », nous signifions généralement :
- qu’il est devenu insensible à la souffrance ;
- qu’il ne reconnaît plus autrui comme son semblable ;
- qu’il instrumentalise les autres ;
- qu’il traite des personnes comme des choses ;
- qu’il a rompu avec certaines exigences morales fondamentales.
C’est ici que Kant devient essentiel.
Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, il demande de traiter l’humanité, en soi et chez autrui, toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen.
Être véritablement moral suppose donc de reconnaître chez autrui quelque chose qui interdit son utilisation comme un simple objet.
III. Être privé de la reconnaissance de son humanité#
Nous changeons maintenant de perspective.
La victime ne « perd » pas nécessairement son humanité.
On la lui dénie.
C’est ce que nous appelons généralement la déshumanisation.
La recherche philosophique contemporaine distingue différentes manières de comprendre ce phénomène : considérer quelqu’un comme moins qu’humain, le traiter d’une manière incompatible avec son humanité, le réduire à un objet ou encore lui retirer certains attributs associés à la personne. Il existe d’ailleurs un véritable débat sur la définition exacte de la déshumanisation.
Cette nuance est précieuse :
Déshumaniser quelqu’un ne signifie pas qu’il devient moins humain. Cela signifie que notre regard ou notre traitement nie son humanité.
L’histoire comme avertissement
Les régimes de persécution utilisent fréquemment un vocabulaire permettant d’exclure certains groupes de la communauté humaine ou morale.
Le United States Holocaust Memorial Museum documente notamment la manière dont la propagande nazie a participé à la déshumanisation et à la persécution des Juifs et d’autres groupes désignés comme ennemis.
Il faut toutefois éviter une explication trop mécanique du type :
« On déshumanise d’abord, donc on tue ensuite. »
Les recherches contemporaines discutent précisément la nature et le rôle causal de la déshumanisation. Certains travaux soulignent que les persécuteurs peuvent parfaitement savoir que leurs victimes sont humaines tout en leur infligeant des violences extrêmes.
Voilà un excellent exemple de niveau concours : conserver le concept, mais refuser le slogan trop simple.
IV. La dignité peut-elle être perdue ?#
Voilà peut-être le point décisif.
Si nous fondons la dignité sur la conduite morale, alors celui qui commet certains actes pourrait perdre sa dignité.
Mais une grande partie de la tradition moderne des droits fondamentaux suit la logique inverse.
La dignité est pensée comme inhérente aux membres de la famille humaine et non comme un prix remis aux personnes qui se comportent correctement. La Déclaration universelle des droits de l’homme construit son universalité sur cette idée.
Cela signifie qu’un criminel peut :
- perdre sa liberté ;
- être jugé ;
- être condamné ;
- perdre notre estime ;
sans cesser pour autant d’être une personne à laquelle certaines obligations fondamentales restent dues.
V. Pourquoi « crime contre l’humanité » ?#
L’expression est philosophquement fascinante.
Un crime contre l’humanité n’est évidemment pas commis contre une abstraction vivant quelque part dans le ciel.
Dans le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, les crimes contre l’humanité correspondent à certains actes lorsqu’ils sont commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile, avec la connaissance de cette attaque.
Le vocabulaire juridique suggère alors quelque chose de très puissant :
Il existe des atteintes faites à des individus qui concernent symboliquement l’humanité tout entière.
L’humanité devient une communauté morale.
Ce qui arrive à certains hommes ne concerne pas seulement « eux ».
Cela peut nous concerner tous en tant qu’hommes.
VI. Le paradoxe final#
Nous sommes maintenant en mesure de répondre.
Peut-on perdre son humanité ?
Oui, si « humanité » désigne certaines qualités morales, certaines capacités relationnelles ou une certaine manière de reconnaître autrui.
Oui, également, au sens où une société peut déshumaniser quelqu’un en lui refusant le statut, la dignité ou la reconnaissance accordés aux autres.
Mais non, si nous prétendons que celui qui agit de manière monstrueuse sortirait littéralement de l’humanité.
Car c’est précisément cela qui rend le problème terrible :
l’homme est capable de l’inhumain sans cesser d’être homme.
Trois plans possibles#
Plan 1, très solide
I. L’humanité semble être une appartenance que l’on ne peut perdre - Espèce, condition, dignité.
II. Pourtant, nous parlons légitimement d’une perte morale ou sociale de l’humanité - Cruauté, objectification, déshumanisation.
III. L’essentiel est peut-être de reconnaître l’inhumain comme une possibilité de l’humain - Responsabilité, vigilance, refus de la monstruosité rassurante.
Plan 2, plus conceptuel
I. Être humain - La donnée.
II. Être reconnu comme humain - La relation.
III. Se montrer humain - L’exigence.
Très élégant.
Plan 3, excellent mais plus difficile
I. L’humanité comme nature
II. L’humanité comme norme
III. L’humanité comme tâche
Ce dernier plan permet notamment de faire dialoguer anthropologie, Kant, histoire et morale.
À rapprocher de#
Kant - La personne comme fin en soi.
Hannah Arendt - Responsabilité, pensée et banalité du mal.
Primo Levi, Si c’est un homme - La destruction méthodique des conditions ordinaires de la dignité et de la reconnaissance humaines.
Montaigne - Qui est réellement barbare ?
Blade Runner - Les êtres biologiquement humains sont-ils nécessairement les plus « humains » ?
Vous voyez ici apparaître le maillage du hub : une problématique doit devenir un carrefour entre les contenus.
À utiliser dans une dissertation#
3 choses à retenir
- 1Il faut distinguer appartenance biologique, qualité morale et reconnaissance sociale de l’humanité.
- 2Déshumaniser quelqu’un ne le rend pas moins humain : cela consiste à nier ou maltraiter son humanité.
- 3Le point le plus difficile est d’admettre que l’inhumain peut être une possibilité humaine.
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Notions
Auteurs
Œuvres et films
- Primo Levi, Si c’est un homme : peut-on détruire L’humanité d’un homme ?
- Primo Levi, Si c’est un homme : que faut-il détruire pour empêcher un homme de vivre comme un homme ?
- La Liste de Schindler : comment un homme ordinaire agit-il contre l’ordre qui l’avantage ?
- Elephant Man : qui est monstrueux, l’homme regardé ou le regard qui le transforme en monstre ?
Sources
- Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Dehumanization »
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Hannah Arendt »
- United States Holocaust Memorial Museum - ressources sur propagande, persécution et déshumanisation
- Cour pénale internationale - Statut de Rome
- Nations unies - Déclaration universelle des droits de l’homme

