Concours21 min de lectureGrande problématique

La barbarie est-elle le contraire de la civilisation ?

Des sociétés hautement organisées ont produit des violences extrêmes. Progrès technique et progrès moral ne sont pas identiques.

Le point de départ#

La carte paraît d’abord très simple :

CIVILISATION - loi, culture, politesse, villes, arts, sciences.

BARBARIE - violence, sauvagerie, cruauté, chaos.

Mais l’histoire vient rapidement froisser la carte.

Car des sociétés :

  • alphabétisées ;
  • scientifiquement avancées ;
  • technologiquement puissantes ;
  • juridiquement organisées ;
  • artistiquement riches

ont pu produire des violences extrêmes.

Alors : la civilisation détruit-elle vraiment la barbarie ?

Ou peut-elle parfois lui fournir ses administrations, ses techniques, ses discours, ses instruments ?

1. Le barbare est d’abord l’autre#

Dans le monde grec ancien, barbaros désigne notamment celui qui ne parle pas grec.

Le terme produit progressivement une opposition entre nous,

et ceux dont la langue, les coutumes ou les institutions apparaissent étrangères.

Le problème anthropologique est déjà là : la différence culturelle peut facilement être transformée en infériorité.

2. Montaigne fait exploser l’opposition#

Dans « Des cannibales », Montaigne écrit : « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».

Mais son mouvement ne s’arrête pas à : « soyons tolérants ».

Il compare les violences européennes avec les pratiques que les Européens condamnent chez d’autres peuples et juge certaines violences commises entre concitoyens européens plus barbares encore.

Le résultat est dévastateur : la civilisation n’a aucun monopole moral sur le mot « civilisé ».

3. Civilisation signifie-t-elle progrès moral ?#

Pas nécessairement.

Une société peut progresser en :

  • médecine ;
  • productivité ;
  • science ;
  • transports ;
  • organisation ;

tout en progressant beaucoup moins en :

  • justice ;
  • respect ;
  • paix ;
  • égalité.

C’est exactement la question que Rousseau, Freud et le XXe siècle rendent incontournable.

Progrès technique ≠ progrès moral.

Cette distinction doit devenir un automatisme.

4. Le XXe siècle : barbarie organisée#

La Shoah oblige précisément à abandonner l’idée d’une barbarie située seulement en dehors de la modernité.

Le système nazi a mobilisé lois, administrations, propagande, police, transports, professions et bureaucraties dans la persécution puis le meurtre de masse.

Nous obtenons une expression paradoxale : barbarie organisée.

Ou : barbarie techniquement moderne.

Ce n’est pas un retour pur et simple à un état antérieur à la civilisation.

5. Primo Levi : un système organisé#

Le témoignage de Primo Levi insiste sur le caractère systématique du Lager : règles, hiérarchies, classifications, privations, usages linguistiques et comportements se combinent pour produire un monde où l’individu est progressivement dépouillé de protections ordinaires. Le Centro Primo Levi décrit notamment son œuvre comme une analyse précise de la déshumanisation au sein d’un système organisé.

Le paradoxe devient extrême : l’organisation n’est pas automatiquement le contraire de la barbarie.

Une organisation peut elle-même organiser la barbarie.

6. La culture nous protège-t-elle ?#

Voilà une question douloureuse pour un cours de culture générale.

Nous aimerions répondre : évidemment.

Lire. Étudier. Connaître la musique. Posséder une grande culture.

Tout cela devrait nous rendre meilleurs.

Mais aucune relation mécanique ne l’établit.

Une société hautement cultivée peut produire le mépris, la domination, la violence.

Cela ne rend pas la culture inutile.

Cela signifie : la culture n’est humanisante que si elle devient jugement, rencontre et réflexion, pas simple accumulation de savoirs.

Montaigne serait très heureux de cette distinction.

7. Lévi-Strauss : refuser l’humanité de l’autre#

La critique de l’ethnocentrisme ajoute un autre retournement.

Si je traite l’autre de :

  • sauvage,
  • sous-homme,
  • primitif

simplement parce qu’il n’appartient pas à ma culture, je peux moi-même accomplir une opération profondément barbare.

La barbarie devient alors moins une culture particulière qu’une certaine manière de refuser à l’autre sa place dans l’humanité.

8. Mais toutes les pratiques se valent-elles ?#

Non.

Nous devons pouvoir condamner :

  • torture ;
  • esclavage ;
  • meurtre ;
  • persécution.

Le vrai problème est : sur quels principes universalisables fonder ce jugement sans simplement dire : « chez nous, on ne fait pas comme ça » ?

Et nous retrouvons : Kant ; dignité ; droits humains.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Cinq distinctions concours

  1. 1

    Inhumain ≠ non humain

    Catégorie normative / catégorie biologique.

  2. 2

    Barbarie ≠ absence de technique

    Une barbarie peut être hautement organisée.

  3. 3

    Expliquer ≠ excuser

    Chercher les causes d’un comportement ne supprime pas sa responsabilité.

  4. 4

    Comprendre la complexité ≠ relativiser

    Tous les acteurs d’un système de violence n’occupent pas la même position morale.

  5. 5

    Déshumaniser quelqu’un ≠ lui retirer réellement son humanité

    La violence est précisément commise contre un être qui reste humain.

Les 5 choses à retenir#

À rapprocher de#

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Sources

  • Montaigne, Essais, I - « Des cannibales », édition de Bordeaux
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Hannah Arendt », « The Concept of Evil », « Dehumanization »
  • Centro Primo Levi - ressources sur Se questo è un uomo, Auschwitz et la déshumanisation
  • United States Holocaust Memorial Museum - Holocaust Encyclopedia : auteurs, administrations, propagande
  • Stanley Milgram, « Behavioral Study of Obedience » - 1963 ; Yale University Archives ; APA
  • Déclaration universelle des droits de l’homme - Nations unies
  • Statut de Rome de la Cour pénale internationale - article 7

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