Le langage nous rend-il humains ?
Le langage constitue-t-il notre frontière décisive ? Ou n’est-il qu’une différence de complexité supplémentaire ?
1. Aristote : la voix et le logos#
Dans la Politique, Aristote distingue la simple voix, capable de manifester notamment plaisir et douleur, du logos humain qui permet de faire apparaître :
- utile et nuisible ;
- juste et injuste ;
- bien et mal.
Cette capacité est directement reliée à la vie politique.
Le langage humain ne sert pas seulement à signaler ce que nous ressentons.
Il permet de discuter de ce qui devrait être.
Le langage ouvre la norme.
Exemple#
2. Descartes : la parole comme signe de pensée#
Dans le Discours de la méthode, Descartes imagine des machines extérieurement semblables aux hommes.
Il affirme qu’elles pourraient produire certains mots en réponse à certaines stimulations.
Mais elles ne pourraient pas, selon lui, arranger librement les signes de façon à répondre de manière appropriée à l’infinie diversité des situations comme le font même les humains disposant de faibles capacités intellectuelles.
Le langage devient alors indice de la pensée.
3. Et voilà que le XXIe siècle arrive#
Une machine peut aujourd’hui produire :
- une réponse ;
- une explication ;
- une traduction ;
- un raisonnement apparent ;
- un dialogue adapté au contexte.
Cela ne prouve évidemment pas qu’elle possède une conscience.
Mais cela fragilise une version trop simple du test cartésien.
Quatre propriétés à ne jamais confondre
Produire du langage
Émettre des énoncés adaptés.
Comprendre
Saisir un sens.
Penser
Élaborer, juger, inférer.
Être conscient
Éprouver, se rapporter à soi.
Voilà pourquoi l’intelligence artificielle est philosophiquement intéressante.
4. Parler, c’est aussi agir#
Prenez la phrase : « Je vous promets de venir. »
Elle ne décrit pas simplement un événement.
En la prononçant dans les bonnes conditions, je contracte un engagement.
Autres exemples :
- « Je démissionne. »
- « Je vous déclare mariés. »
- « Coupable. »
- « La séance est ouverte. »
Certaines paroles font donc partie de nos institutions.
Sans langage, une partie immense du monde humain disparaîtrait :
- droit ;
- contrats ;
- monnaie ;
- promesse ;
- État ;
- enseignement.
Le langage ne se contente pas de décrire notre monde.
Il participe à sa construction sociale.
5. Le langage nous précède#
Aucun d’entre nous n’a inventé le français.
Nous le recevons.
Et pourtant, nous l’utilisons pour exprimer des pensées nouvelles.
Voilà une relation extrêmement intéressante.
Transmission
La langue est plus ancienne que moi.
Création
Je peux en faire quelque chose qui n’a jamais été dit auparavant.
C’est profondément humain.
6. Les 20 langues reviennent#
Notre cluster linguistique a montré quelque chose d’important.
Toutes les langues ne découpent pas exactement les concepts de la même manière.
Le français « humanité » peut réunir plusieurs significations.
L’allemand distingue davantage Menschheit et Menschlichkeit.
Le langage ne nous donne donc pas simplement des noms pour des idées déjà parfaitement formées.
Il peut aussi rendre certaines distinctions plus faciles à voir, ou moins visibles.
7. Le langage peut aussi déshumaniser#
8. Et les animaux ?#
La mauvaise question serait : « Les animaux ont-ils un langage : oui ou non ? »
Le terme peut être utilisé de manière plus ou moins large.
La question philosophiquement plus intéressante est :
Quelles formes de communication et de représentation symbolique trouve-t-on chez différentes espèces, et quelles propriétés demeurent particulièrement développées ou spécifiques dans les langues humaines ?
Darwin examinait déjà les continuités et différences concernant langage, abstraction, mémoire et raisonnement entre humains et autres animaux.
Il vaut mieux penser en termes de capacités précises qu’en slogans.
9. Peut-on penser sans langage ?#
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Les 5 choses à retenir#
À rapprocher de#
Méthode concours
Ne cherchez pas une réponse trop vite
Pour problématiser un sujet de définition, utilisez toujours cette séquence :
1. Proposer le critère évident
« L’homme se définit par la raison. »
2. Le mettre à l’épreuve
- Tous les hommes l’exercent-ils constamment ?
- Certains animaux en possèdent-ils des formes ?
- Une IA rationnelle devient-elle humaine ?
3. Distinguer
- raison / intelligence ;
- capacité / exercice ;
- humanité biologique / dignité.
4. Reconstruire une réponse plus riche
Voilà la problématisation.
Elle ne consiste pas à poser artificiellement :
« Nous pouvons donc nous demander si… »
Elle consiste à faire apparaître pourquoi la première réponse ne suffit plus.
Les cinq premières questions-mères de L’humanité
Peut-on définir l’être humain ?
Une propriété unique peut-elle enfermer toute notre humanité ?
Existe-t-il une nature humaine ?
Comment concilier unité biologique et diversité historique ?
Naît-on humain ou le devient-on ?
Comment articuler appartenance, développement et culture ?
Le langage nous rend-il humains ?
Le langage est-il simple outil ou condition d’un monde humain ?
La raison définit-elle l’homme ?
Posséder la raison suffit-il à épuiser notre condition ?
La carte intellectuelle du cluster
1. Je cherche une définition
Qu’est-ce que l’homme ?
2. Je cherche ce qui est en lui dès l’origine
Existe-t-il une nature humaine ?
3. Je découvre qu’il doit se développer
Naît-on humain ou le devient-on ?
4. Je cherche ce qui rend ce développement possible
Le langage nous rend-il humains ?
5. Je rencontre la grande candidate classique
La raison définit-elle l’homme ?
Mais aucune réponse ne suffit seule
L’humanité apparaît progressivement comme une condition biologique, historique, culturelle, relationnelle, linguistique, rationnelle et morale.
Les critères du « propre de l’homme »
| Critère proposé | Pourquoi il semble convaincant | Pourquoi il devient problématique |
|---|---|---|
| Animalité particulière | Nous appartenons au vivant mais possédons une forme de vie spécifique | Où commence exactement la différence ? |
| Raison | Sciences, abstraction, argumentation | Continuités animales, irrationalité humaine |
| Langage | Symbolisation et transmission | Communication animale et IA |
| Technique | Transformation du monde | Outils chez d’autres espèces |
| Culture | Transmission cumulative | Est-elle conséquence ou définition de notre nature ? |
| Liberté | Capacité de choix et transformation | Comment l’établir ? |
| Conscience | Réflexivité | Inconscient, développement, états limites |
| Moralité | Normes, devoirs, responsabilité | L’homme est aussi capable de l’inhumain |
| Sociabilité | Monde commun et institutions | Beaucoup d’espèces sont sociales |
| Perfectibilité | Capacité ouverte de transformation | Peut-être le critère le moins « fixe » de tous |
Le paradoxe
Plus nous cherchons une propriété absolument exclusive de l’homme, plus nous rencontrons des continuités. Mais plus nous regardons la combinaison de ses capacités, leur développement et leur histoire, plus la forme de vie humaine retrouve sa singularité.
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Sources
- Aristote, Politique - livre I, 1253a
- Descartes, Discours de la méthode - cinquième partie
- Darwin, The Descent of Man

