Concours20 min de lectureGrande problématique

Le langage nous rend-il humains ?

Le langage constitue-t-il notre frontière décisive ? Ou n’est-il qu’une différence de complexité supplémentaire ?

1. Aristote : la voix et le logos#

Dans la Politique, Aristote distingue la simple voix, capable de manifester notamment plaisir et douleur, du logos humain qui permet de faire apparaître :

  • utile et nuisible ;
  • juste et injuste ;
  • bien et mal.

Cette capacité est directement reliée à la vie politique.

Le langage humain ne sert pas seulement à signaler ce que nous ressentons.

Il permet de discuter de ce qui devrait être.

Le langage ouvre la norme.

Exemple#

2. Descartes : la parole comme signe de pensée#

Dans le Discours de la méthode, Descartes imagine des machines extérieurement semblables aux hommes.

Il affirme qu’elles pourraient produire certains mots en réponse à certaines stimulations.

Mais elles ne pourraient pas, selon lui, arranger librement les signes de façon à répondre de manière appropriée à l’infinie diversité des situations comme le font même les humains disposant de faibles capacités intellectuelles.

Le langage devient alors indice de la pensée.

3. Et voilà que le XXIe siècle arrive#

Une machine peut aujourd’hui produire :

  • une réponse ;
  • une explication ;
  • une traduction ;
  • un raisonnement apparent ;
  • un dialogue adapté au contexte.

Cela ne prouve évidemment pas qu’elle possède une conscience.

Mais cela fragilise une version trop simple du test cartésien.

Quatre propriétés à ne jamais confondre

Produire du langage

Émettre des énoncés adaptés.

Comprendre

Saisir un sens.

Penser

Élaborer, juger, inférer.

Être conscient

Éprouver, se rapporter à soi.

Voilà pourquoi l’intelligence artificielle est philosophiquement intéressante.

4. Parler, c’est aussi agir#

Prenez la phrase : « Je vous promets de venir. »

Elle ne décrit pas simplement un événement.

En la prononçant dans les bonnes conditions, je contracte un engagement.

Autres exemples :

  • « Je démissionne. »
  • « Je vous déclare mariés. »
  • « Coupable. »
  • « La séance est ouverte. »

Certaines paroles font donc partie de nos institutions.

Sans langage, une partie immense du monde humain disparaîtrait :

  • droit ;
  • contrats ;
  • monnaie ;
  • promesse ;
  • État ;
  • enseignement.

Le langage ne se contente pas de décrire notre monde.

Il participe à sa construction sociale.

5. Le langage nous précède#

Aucun d’entre nous n’a inventé le français.

Nous le recevons.

Et pourtant, nous l’utilisons pour exprimer des pensées nouvelles.

Voilà une relation extrêmement intéressante.

Transmission

La langue est plus ancienne que moi.

Création

Je peux en faire quelque chose qui n’a jamais été dit auparavant.

C’est profondément humain.

6. Les 20 langues reviennent#

Notre cluster linguistique a montré quelque chose d’important.

Toutes les langues ne découpent pas exactement les concepts de la même manière.

Le français « humanité » peut réunir plusieurs significations.

L’allemand distingue davantage Menschheit et Menschlichkeit.

Le langage ne nous donne donc pas simplement des noms pour des idées déjà parfaitement formées.

Il peut aussi rendre certaines distinctions plus faciles à voir, ou moins visibles.

7. Le langage peut aussi déshumaniser#

8. Et les animaux ?#

La mauvaise question serait : « Les animaux ont-ils un langage : oui ou non ? »

Le terme peut être utilisé de manière plus ou moins large.

La question philosophiquement plus intéressante est :

Quelles formes de communication et de représentation symbolique trouve-t-on chez différentes espèces, et quelles propriétés demeurent particulièrement développées ou spécifiques dans les langues humaines ?

Darwin examinait déjà les continuités et différences concernant langage, abstraction, mémoire et raisonnement entre humains et autres animaux.

Il vaut mieux penser en termes de capacités précises qu’en slogans.

9. Peut-on penser sans langage ?#

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

À rapprocher de#

Méthode concours

Ne cherchez pas une réponse trop vite

Pour problématiser un sujet de définition, utilisez toujours cette séquence :

1. Proposer le critère évident

« L’homme se définit par la raison. »

2. Le mettre à l’épreuve

  • Tous les hommes l’exercent-ils constamment ?
  • Certains animaux en possèdent-ils des formes ?
  • Une IA rationnelle devient-elle humaine ?

3. Distinguer

  • raison / intelligence ;
  • capacité / exercice ;
  • humanité biologique / dignité.

4. Reconstruire une réponse plus riche

Voilà la problématisation.

Elle ne consiste pas à poser artificiellement :

« Nous pouvons donc nous demander si… »

Elle consiste à faire apparaître pourquoi la première réponse ne suffit plus.

Les cinq premières questions-mères de L’humanité

La carte intellectuelle du cluster

  1. 1. Je cherche une définition

    Qu’est-ce que l’homme ?

  2. 2. Je cherche ce qui est en lui dès l’origine

    Existe-t-il une nature humaine ?

  3. 3. Je découvre qu’il doit se développer

    Naît-on humain ou le devient-on ?

  4. 4. Je cherche ce qui rend ce développement possible

    Le langage nous rend-il humains ?

  5. 5. Je rencontre la grande candidate classique

    La raison définit-elle l’homme ?

Mais aucune réponse ne suffit seule

L’humanité apparaît progressivement comme une condition biologique, historique, culturelle, relationnelle, linguistique, rationnelle et morale.

Les critères du « propre de l’homme »

Critère proposéPourquoi il semble convaincantPourquoi il devient problématique
Animalité particulièreNous appartenons au vivant mais possédons une forme de vie spécifiqueOù commence exactement la différence ?
RaisonSciences, abstraction, argumentationContinuités animales, irrationalité humaine
LangageSymbolisation et transmissionCommunication animale et IA
TechniqueTransformation du mondeOutils chez d’autres espèces
CultureTransmission cumulativeEst-elle conséquence ou définition de notre nature ?
LibertéCapacité de choix et transformationComment l’établir ?
ConscienceRéflexivitéInconscient, développement, états limites
MoralitéNormes, devoirs, responsabilitéL’homme est aussi capable de l’inhumain
SociabilitéMonde commun et institutionsBeaucoup d’espèces sont sociales
PerfectibilitéCapacité ouverte de transformationPeut-être le critère le moins « fixe » de tous

Le paradoxe

Plus nous cherchons une propriété absolument exclusive de l’homme, plus nous rencontrons des continuités. Mais plus nous regardons la combinaison de ses capacités, leur développement et leur histoire, plus la forme de vie humaine retrouve sa singularité.

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Sources

  • Aristote, Politique - livre I, 1253a
  • Descartes, Discours de la méthode - cinquième partie
  • Darwin, The Descent of Man

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