Concours22 min de lectureFiche auteur

Hannah Arendt et L’humanité : l’inhumain est-il commis par des monstres ?

Comment des êtres humains ordinaires peuvent-ils participer à des systèmes profondément inhumains ?

Pluralité, natalité, action et responsabilité : Arendt oblige à penser le mal sans le renvoyer à une figure monstrueuse.

Photographie de Hannah Arendt, cigarette à la main, regard tourné vers l'objectif.
Arendt : le totalitarisme n'a pas seulement tué des hommes, il a tenté de détruire la pluralité qui fait un monde humain.Unknown author Unknown author · 1975 · Public domain — Wikimedia Commons

Fiche rapide#

Fiche rapide

Auteur
Hannah Arendt
Dates
1906-1975
Œuvres essentielles
Les Origines du totalitarisme, 1951 ; Condition de l’homme moderne, 1958 ; Eichmann à Jérusalem, 1963
Concepts essentiels
condition humaine ; travail ; œuvre ; action ; pluralité ; natalité ; monde commun ; responsabilité ; pensée ; « banalité du mal »
Question fondamentale
Comment des êtres humains ordinaires peuvent-ils participer à des systèmes profondément inhumains ?

1. Arendt ne s’intéresse pas à « l’homme » seul#

C’est une première différence majeure.

Son œuvre politique s’intéresse profondément aux hommes au pluriel, c’est-à-dire aux conditions qui leur permettent de partager un monde.

L’être humain n’est pas seulement :

  • un organisme,
  • une conscience,
  • un travailleur.

Il est aussi quelqu’un qui :

  • parle,
  • agit,
  • apparaît devant d’autres,
  • construit avec eux un espace commun.

2. Travail, œuvre, action#

Dans Condition de l’homme moderne, Arendt distingue trois grandes dimensions de la vita activa.

Le travail - Correspond aux nécessités biologiques de la vie.

Nous devons :

  • manger ;
  • nous reproduire ;
  • entretenir nos corps ;
  • recommencer sans cesse certaines activités.

L’œuvre - Produit un monde relativement durable d’objets et d’institutions.

Nous fabriquons :

  • maisons ;
  • outils ;
  • monuments ;
  • objets.

L’action - Se déroule directement entre les hommes.

Elle engage :

  • parole ;
  • initiative ;
  • liberté ;
  • politique ;
  • pluralité.

Cette tripartition constitue l’un des axes majeurs de The Human Condition.

3. La pluralité : nous sommes pareils et différents#

C’est probablement l’idée arendtienne la plus belle pour notre thème.

La pluralité signifie simultanément :

nous sommes assez semblables pour nous comprendre

et :

nous sommes assez différents pour que chacun soit irremplaçable.

Arendt fait de cette pluralité une condition centrale de l’action politique : aucun individu n’agit véritablement dans un monde humain entièrement seul.

Une formule à retenir

Une humanité parfaitement homogène ne serait plus vraiment : pluralité.

Une humanité dont personne ne pourrait comprendre personne ne formerait plus facilement : un monde commun.

La condition humaine semble donc tenir ensemble égalité et singularité.

4. La natalité : chaque naissance introduit du nouveau#

Arendt propose une idée très originale.

Nous pensons souvent la condition humaine à partir de : la mort.

Elle insiste également sur : la naissance.

Parce que naître signifie qu’un être nouveau apparaît, capable potentiellement de commencer quelque chose d’imprévisible.

La liberté politique est ainsi profondément liée chez Arendt à la possibilité de l’initiative et du nouveau.

C’est une magnifique contrepartie à toute philosophie obsédée uniquement par la finitude.

5. Et puis arrive Eichmann#

En 1961, Arendt assiste à une partie du procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem.

Eichmann avait joué un rôle majeur dans l’organisation des déportations des Juifs d’Europe dans le cadre de la « Solution finale ». Arendt publie ensuite Eichmann in Jerusalem: A Report on the Banality of Evil.

Sa description provoque une immense controverse.

Pourquoi ?

Parce qu’elle refuse de faire d’Eichmann simplement : un démon incompréhensible.

6. Que signifie la « banalité du mal » ?#

Ce que la question veut dire

Le mal extrême n’exige peut-être pas toujours : une personnalité démoniaque exceptionnelle.

Il peut aussi être rendu possible par :

  • obéissance ;
  • bureaucratie ;
  • conformité ;
  • incapacité à juger ;
  • refus de penser réellement ce que l’on fait.

La « banalité » concerne donc la possibilité de mécanismes ordinaires au service de crimes extraordinaires, et la lecture d’Arendt relie cette question à ce qu’elle analyse comme une défaillance de pensée et de jugement.

7. Le danger du « monstre »#

Pourquoi est-il rassurant de dire : « Eichmann était un monstre » ?

Parce qu’un monstre est : autre que nous.

Nous pouvons alors penser : « Je ne suis pas un monstre, donc cette question ne me concerne pas. »

Arendt rend cette fuite beaucoup plus difficile.

Elle oblige à demander :

Dans quelles conditions un être humain peut-il cesser de juger ce qu’il est en train de faire ?

La question revient vers nous.

8. Penser n’est pas réciter des règles#

Dans ses réflexions ultérieures, Arendt associe la pensée à un dialogue intérieur permettant au sujet de ne pas simplement se considérer comme un rouage anonyme d’une machine.

Elle insiste sur la responsabilité personnelle : l’individu ne peut se dissoudre complètement derrière sa fonction, sa hiérarchie ou l’ordre reçu.

Voilà une idée extrêmement utile aujourd’hui.

Pour viser plus haut#

À rapprocher de#

Kant - Penser et juger par soi-même.

Freud - La civilisation ne supprime pas les capacités destructrices.

Primo Levi - Déshumanisation et monde concentrationnaire.

La Zone d’intérêt - La coexistence du quotidien ordinaire et du crime de masse.

IA - L’automatisation peut-elle favoriser de nouveaux « personne n’est responsable » ?

Levinas - La responsabilité commence-t-elle dans la rencontre avec autrui ?

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

Cinq nouvelles manières de penser l’humanité

AuteurQuestion fondamentaleIdée à retenir
FreudPourquoi vivre ensemble nous coûte-t-il quelque chose ?La civilisation contient l’agressivité mais produit aussi renoncement et culpabilité.
ArendtComment vivre humainement dans un monde commun ?L’humanité politique suppose pluralité, pensée, parole, action et responsabilité.
Lévi-StraussComment penser l’unité humaine sans uniformité ?La diversité culturelle n’abolit pas l’humanité commune.
LevinasPourquoi autrui m’oblige-t-il ?L’humanité devient responsabilité avant d’être seulement appartenance.
JonasQue devons-nous aux humains futurs ?Notre puissance technique étend notre responsabilité au-delà des contemporains.

Le grand fil du lot

  1. Freud

    Il y a du conflit en nous.

  2. Arendt

    Nous devons pourtant construire un monde commun.

  3. Lévi-Strauss

    Ce monde ne doit pas confondre unité et uniformité.

  4. Levinas

    L’autre n’est pas seulement différent : sa vulnérabilité m’oblige.

  5. Jonas

    Et « l’autre » peut même être un homme qui n’est pas encore né.

En cinq auteurs, la question de L’humanité s’élargit donc de la vie psychique individuelle à la civilisation, de la civilisation à la pluralité des cultures, de la pluralité à la responsabilité envers autrui, puis de la responsabilité présente à l’avenir même du genre humain.

Grand duel 1 : Hobbes / Freud

Hobbes

L’ordre politique protège les hommes de leur vulnérabilité mutuelle.

Freud

Mais l’institution politique ne supprime pas les forces psychiques à l’origine des conflits.

La violence humaine est-elle un problème principalement politique ou également psychique ?

Grand duel 2 : Montaigne / Lévi-Strauss

Montaigne

Notre coutume déforme notre jugement de l’autre.

Lévi-Strauss

L’anthropologie systématise la critique de l’ethnocentrisme et pense la diversité culturelle.

Peut-on affirmer un universel humain sans transformer sa culture en norme de toutes les autres ?

Grand duel 3 : Kant / Levinas

Kant

Respecter la personne parce que son humanité possède une valeur qui interdit son instrumentalisation.

Levinas

L’autre me met en question avant même d’être ramené à une catégorie morale universelle.

Respectons-nous autrui parce qu’il appartient à l’universel humain ou parce que sa singularité nous oblige ?

Grand duel 4 : Prométhée / Jonas

Prométhée

L’homme acquiert la puissance technique.

Jonas

L’homme doit devenir responsable de cette puissance.

L’humanité est-elle capable de devenir moralement aussi puissante qu’elle l’est devenue techniquement ?

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Bientôt disponible

  • Primo Levi
  • Humanité et barbarie
  • La pluralité humaine
  • La Zone d’intérêt

Sources

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - articles consacrés à Arendt, sa théorie de l’action et sa réflexion sur Eichmann

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