Approfondissement16 min de lectureFiche œuvre / film

Blade Runner : qu’est-ce qui fait de nous des humains ?

Imaginez une machine capable de parler, de souffrir, d’aimer, de se souvenir, d’avoir peur de mourir, de demander pourquoi elle doit mourir, et peut-être même d’épargner celui qui voulait la tuer.

À quel moment cesseriez-vous de l’appeler « machine » ? C’est le piège tendu par Blade Runner.

Et c’est précisément pourquoi le film de Ridley Scott constitue l’une des œuvres cinématographiques les plus fécondes pour le thème de L’humanité.

Fiche rapide#

Fiche rapide

Film
Blade Runner
Réalisateur
Ridley Scott
Année
1982
Avec
Harrison Ford, Rutger Hauer, Sean Young
Inspiré de
Do Androids Dream of Electric Sheep? de Philip K. Dick
Univers
science-fiction dystopique / film noir

Le film met en scène Deckard, chargé de traquer des « réplicants », êtres biologiquement fabriqués et presque impossibles à distinguer extérieurement des humains. Il a été inscrit au National Film Registry américain en 1993.

1. Comment reconnaît-on un humain ?#

Dans l’univers de Blade Runner, l’apparence physique ne suffit plus.

Un réplicant peut ressembler parfaitement à un humain.

Il faut donc un test.

Le célèbre Voight-Kampff cherche notamment à repérer des réactions émotionnelles, en particulier empathiques, permettant de distinguer humains et réplicants.

Et cela produit une idée philosophique superbe :

Lorsque le corps ne suffit plus à identifier l’humain, nous cherchons l’humanité dans l’intériorité.

La frontière se déplace : du corps vers l’émotion, puis vers l’empathie, la mémoire, la conscience, la relation à autrui.

2. L’empathie suffit-elle ?#

Voilà la première grande piste de dissertation.

Nous pourrions dire : Être humain, c’est être capable de souffrir avec l’autre.

Mais le film complique immédiatement cette réponse.

Les êtres censés être artificiels manifestent progressivement :

  • peur ;
  • attachement ;
  • désir ;
  • souffrance ;
  • fidélité ;
  • compassion.

Le BFI souligne précisément la manière dont le récit brouille progressivement l’écart entre humains et réplicants et fait apparaître ces derniers comme de plus en plus humains.

Le test censé protéger une frontière finit donc par fragiliser cette frontière.

3. Rachael et les souvenirs implantés#

Rachael croit d’abord disposer d’une histoire personnelle.

Mais certains de ses souvenirs ne proviennent pas de sa propre vie.

Ils lui ont été implantés.

Une mémoire artificielle produit-elle une identité artificielle ?

Supposons que je ressente réellement :

  • l’attachement associé à un souvenir ;
  • la tristesse ;
  • la nostalgie ;
  • la peur ;
  • l’amour.

Le fait que l’origine du souvenir soit artificielle suffit-il à rendre mon expérience fausse ?

Nous pouvons ici rapprocher Blade Runner de Locke, pour lequel la question de l’identité personnelle est profondément liée à la conscience et à la continuité de la mémoire.

Mais le film ajoute un problème que Locke ne connaissait évidemment pas sous cette forme :

Que devient l’identité personnelle lorsque la mémoire elle-même peut être fabriquée ?

Sujet formidable pour le XXIe siècle.

4. Roy Batty : la peur de mourir#

Roy Batty est l’un des réplicants poursuivis par Deckard.

Mais son problème essentiel n’est pas de conquérir le monde.

Il veut vivre plus longtemps.

Les réplicants disposent d’une durée de vie limitée.

Roy cherche donc son créateur pour lui demander davantage de temps.

Et soudain, le film quitte presque la question de la robotique.

Il rejoint l’une des plus anciennes expériences humaines :

savoir que nous allons mourir et vouloir pourtant continuer à vivre.

Roy devient alors profondément proche de nous.

Il possède :

  • une naissance ;
  • une histoire ;
  • des compagnons ;
  • des souvenirs ;
  • un avenir qu’il voudrait avoir ;
  • et une mort qu’il refuse.

La frontière entre artificiel et humain tremble de nouveau.

5. La scène décisive#

À la fin du film, Roy possède l’occasion de laisser mourir Deckard, celui qui l’a pourchassé.

Et pourtant, il lui sauve la vie.

Ce retournement est philosophiquement extraordinaire.

L’être construit comme un produit accomplit un acte de compassion.

L’humain chargé de le « retirer » a passé une partie du film à tuer les êtres artificiels.

Le BFI insiste sur ce renversement moral et sur la compassion finalement manifestée par Batty envers Deckard.

La question n’est alors plus : « Le réplicant est-il biologiquement humain ? »

Elle devient : « Lequel des deux se conduit avec le plus d’humanité ? »

Nous retrouvons exactement la polysémie étudiée dans notre première page.

À rapprocher de la définition de l’humanité

C’est pour cela que le film est si précieux pour notre hub.

Il met face à face :

Humanité 1 : l’appartenance - Qui appartient à la catégorie humaine ?

Humanité 2 : les qualités humaines - Qui manifeste empathie, compassion et respect de la vie ?

Blade Runner sépare les deux.

Et ce faisant, il nous oblige à réfléchir.

6. Être créé empêche-t-il d’être une personne ?#

Les réplicants sont fabriqués pour remplir certaines fonctions.

Le BFI les décrit notamment comme des êtres biologiquement conçus et utilisés par leurs maîtres humains.

Ils apparaissent ainsi comme des moyens produits pour servir certaines fins.

Impossible de ne pas penser à Kant.

Kant demande précisément que l’humanité soit toujours traitée aussi comme une fin, jamais simplement comme un moyen.

D’où une question nouvelle :

Si un être artificiellement créé devient capable d’autonomie, de conscience et de souffrance, avons-nous encore moralement le droit de le traiter comme une chose ?

Le film de 1982 devient soudain extrêmement contemporain.

7. Blade Runner et l’intelligence artificielle#

Attention à ne pas faire dire au film : « Il avait prédit ChatGPT. »

Ce serait gadget.

La vraie actualité philosophique de Blade Runner est beaucoup plus profonde.

Avec les progrès de l’intelligence artificielle, nous devons distinguer plusieurs questions :

  • Une machine peut-elle simuler un comportement humain ?
  • Peut-elle réellement éprouver quelque chose ?
  • Comment pourrions-nous le savoir ?
  • La conscience est-elle indispensable pour avoir des droits ?
  • Faut-il être biologique pour être une personne ?
  • Quels critères permettent d’entrer dans notre communauté morale ?

Le film ne fournit pas les réponses.

Il construit l’expérience de pensée.

C’est exactement ce qui le rend précieux en dissertation.

8. Le doute sur Deckard#

Le film et ses différentes versions ont nourri une célèbre ambiguïté autour de Deckard lui-même : pourrait-il être un réplicant ?

Le BFI rappelle combien la frontière entre humains et êtres artificiels constitue le moteur du film.

Mais attention :

Ne fondez pas toute votre analyse sur « Deckard est un réplicant ».

Ce qui importe philosophiquement est précisément l’incertitude.

Si nous avons besoin de connaître l’origine biologique de Deckard pour déterminer comment le considérer moralement, le film a déjà gagné.

Il nous a obligés à révéler notre critère.

9. Cinq questions traitables#

  1. Qu’est-ce qui définit l’être humain ?
  2. Une machine peut-elle devenir une personne ?
  3. La mémoire est-elle nécessaire à notre identité ?
  4. La mortalité définit-elle la condition humaine ?
  5. L’empathie est-elle le véritable signe de l’humanité ?

Avec un seul film, vous pouvez donc intervenir sur une quantité considérable de sujets.

C’est cela qu’on appelle une référence à haut rendement.

À rapprocher de#

Kant - La personne ne doit pas être réduite à un simple moyen.

Locke - Mémoire et identité personnelle.

Descartes - La question de la différence entre organisme, machine et pensée.

Frankenstein de Mary Shelley - Le créateur et la responsabilité envers la créature.

Her - Une relation avec une intelligence non biologique peut-elle être authentique ?

2001 : L’Odyssée de l’espace - Intelligence artificielle et rivalité entre homme et machine.

Le transhumanisme - Le biologique constitue-t-il une frontière sacrée ?

Attention aux contresens#

Utilisable en dissertation#

3 choses à retenir

  1. 1Blade Runner interroge les critères par lesquels nous reconnaissons un être comme humain.
  2. 2Le film dissocie l’origine biologique et certaines qualités que nous associons à l’humanité : mémoire, empathie, peur de mourir, compassion.
  3. 3Il est particulièrement puissant lorsqu’on le rapproche de Kant, Locke, Frankenstein ou des débats contemporains sur l’IA.

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Sources

  • British Film Institute - fiche et dossier critique consacrés à Blade Runner
  • Library of Congress - National Film Registry
  • Oxford Academic - travaux sur l’humanisme et l’empathie dans Blade Runner

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