Qu’est-ce qu’un acte inhumain ?
L’acte que nous qualifions d’inhumain est presque toujours commis par un être humain. Le mot ne décrit pas une espèce : il porte un jugement.
Le point de départ#
Nous savons employer le mot immédiatement.
Une torture.
Un massacre.
Un traitement délibérément cruel.
Nous disons : « C’est inhumain. »
Mais la formule est étrange.
Car l’acte que nous qualifions d’inhumain est généralement commis par… un être humain.
Le mot ne décrit donc pas l’espèce de celui qui agit. Il porte un jugement.
Dire : « cet acte est inhumain » signifie moins :
« aucun humain ne peut faire cela »
que :
« aucun humain ne devrait faire cela à un autre être humain. »
Nous venons de passer de la biologie à la morale.
1. « Inhumain » ne veut pas dire « non humain »#
Imaginez un homme qui torture délibérément un autre homme.
Nous pouvons affirmer simultanément :
Proposition 1 - le tortionnaire appartient à l’espèce humaine.
Proposition 2 - son acte est inhumain.
Il n’y a contradiction que si nous donnons exactement le même sens au mot « humain » dans les deux propositions.
Or ce n’est pas le cas.
Dans la première : humain = appartenance.
Dans la seconde : humain = norme.
2. Pourquoi certains actes nous paraissent inhumains#
Ils possèdent souvent plusieurs caractéristiques. Ils peuvent :
- infliger intentionnellement une souffrance extrême ;
- réduire une personne à un objet ;
- nier sa vulnérabilité ;
- supprimer son autonomie ;
- traiter sa vie comme quantitativement négligeable ;
- chercher à détruire son identité ou sa dignité ;
- supprimer toute réciprocité entre celui qui commande et celui qui subit.
Cela explique pourquoi :
- torture ;
- esclavage ;
- extermination ;
- certains traitements dégradants
constituent des paradigmes particulièrement puissants de l’inhumain.
3. Kant : quand la personne devient une chose#
Kant fournit ici une grille fondamentale.
Traiter correctement une personne signifie ne jamais réduire l’humanité présente en elle à un simple moyen.
L’acte inhumain semble précisément souvent accomplir l’opération inverse : l’autre cesse d’être considéré comme un sujet possédant ses propres fins.
Il devient :
- outil ;
- marchandise ;
- obstacle ;
- numéro ;
- corps exploitable.
La déshumanisation morale passe ainsi très souvent par une chosification.
4. Déshumaniser, est-ce croire que l’autre n’est plus humain ?#
Pas nécessairement.
La recherche contemporaine sur la déshumanisation est beaucoup plus nuancée que la formule scolaire : « Pour tuer les hommes, il faut d’abord les considérer comme des animaux. »
Des idéologies peuvent effectivement représenter des groupes comme des parasites, des nuisibles, des êtres inférieurs ou des menaces. La propagande nazie a abondamment utilisé de telles représentations à propos des Juifs.
Mais les travaux philosophiques contemporains soulignent que la relation entre déshumanisation et violence de masse n’est ni simple ni automatique : certains bourreaux peuvent parfaitement reconnaître que leurs victimes sont humaines tout en estimant qu’elles méritent précisément de souffrir ou de mourir.
5. « Inhumain » est aussi un mot du droit#
Le vocabulaire juridique international utilise lui-même des catégories telles que :
- traitement inhumain ;
- actes inhumains ;
- crimes contre l’humanité.
Mais il faut absolument distinguer le sens moral courant du sens juridique précis.
Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale définit les crimes contre l’humanité dans le cadre d’actes déterminés commis lors d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile, avec les conditions prévues par l’article 7.
Ainsi : tout acte moralement « inhumain » n’est pas juridiquement un « crime contre l’humanité ».
La précision est indispensable.
6. Pourquoi parler d’humanité ?#
L’expression « crime contre l’humanité » produit une idée philosophiquement extraordinaire.
La victime est un individu concret.
Mais certaines atteintes sont telles qu’elles semblent atteindre également quelque chose qui concerne tous les hommes.
L’humanité apparaît alors non plus seulement comme une espèce, mais comme une communauté morale et juridique.
7. La dignité#
La Déclaration universelle des droits de l’homme repose précisément sur l’idée d’une dignité inhérente aux membres de la famille humaine et affirme que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
Cela signifie une chose essentielle :
un traitement déshumanisant peut tenter de nier la dignité d’un homme,
mais il ne devrait pas avoir le pouvoir moral de lui retirer réellement cette dignité.
Autrement, le bourreau gagnerait deux fois :
- il maltraiterait sa victime ;
- cette maltraitance suffirait à rendre la victime moins humaine.
L’idée moderne de dignité refuse précisément cette deuxième victoire.
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Cinq distinctions concours
1
Inhumain ≠ non humain
Catégorie normative / catégorie biologique.
2
Barbarie ≠ absence de technique
Une barbarie peut être hautement organisée.
3
Expliquer ≠ excuser
Chercher les causes d’un comportement ne supprime pas sa responsabilité.
4
Comprendre la complexité ≠ relativiser
Tous les acteurs d’un système de violence n’occupent pas la même position morale.
5
Déshumaniser quelqu’un ≠ lui retirer réellement son humanité
La violence est précisément commise contre un être qui reste humain.
Les 4 choses à retenir#
À rapprocher de#
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Sources
- Montaigne, Essais, I - « Des cannibales », édition de Bordeaux
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Hannah Arendt », « The Concept of Evil », « Dehumanization »
- Centro Primo Levi - ressources sur Se questo è un uomo, Auschwitz et la déshumanisation
- United States Holocaust Memorial Museum - Holocaust Encyclopedia : auteurs, administrations, propagande
- Stanley Milgram, « Behavioral Study of Obedience » - 1963 ; Yale University Archives ; APA
- Déclaration universelle des droits de l’homme - Nations unies
- Statut de Rome de la Cour pénale internationale - article 7

