Peut-on définir l’être humain ?
Qu’est-ce qu’un être humain ? La question semble élémentaire, mais plus nous cherchons LE caractère permettant de définir l’homme, plus les frontières deviennent difficiles à tracer.
1. Pourquoi voulons-nous tellement définir l’homme ?#
Parce qu’une définition trace une frontière.
Si je sais ce qu’est un triangle, je peux dire :
- ceci est un triangle ;
- ceci ne l’est pas.
Ce que trace une définition
Humain
Ce que la définition inclut.
Non-humain
Ce que la définition exclut.
Mais cette frontière n’est pas seulement intellectuelle.
Elle peut avoir des conséquences morales.
Car une fois la frontière tracée, nous pouvons demander :
- Qui mérite des droits ?
- Qui possède une dignité ?
- Qui peut être une personne ?
- Qui peut être utilisé ?
- Qui peut être tué ?
Une définition de l’homme n’est donc jamais complètement innocente.
2. Première réponse : l’homme est un animal particulier#
Aristote constitue un excellent commencement.
Dans la Politique, il ne construit pas l’homme contre tout le monde vivant.
Il affirme au contraire que :
l’homme est par nature un animal politique.
La formule grecque associe explicitement anthrôpos et zôon.
L’homme appartient donc d’abord au vivant.
Mais certaines capacités donnent à sa forme de vie une configuration spécifique :
- parole ;
- délibération ;
- distinction du juste et de l’injuste ;
- organisation politique.
La différence humaine n’est pas nécessairement :
sortir de l’animalité,
mais :
être un certain type d’animal.
3. La raison suffit-elle ?#
Pendant des siècles, la rationalité a constitué l’un des candidats les plus puissants.
L’homme :
- raisonne ;
- calcule ;
- démontre ;
- argumente ;
- anticipe.
4. Le langage ?#
Descartes lui-même accorde à l’usage flexible du langage un rôle déterminant lorsqu’il cherche à distinguer un véritable homme d’une machine imitant extérieurement nos comportements.
Dans la cinquième partie du Discours de la méthode, il imagine des machines capables d’émettre certains mots appropriés à des stimuli, mais affirme qu’elles ne sauraient composer librement leurs signes pour répondre au sens de toutes les situations comme le font les humains.
C’est une intuition remarquable.
Au XXIe siècle, elle devient même légèrement vertigineuse.
Car nous disposons désormais de machines capables de produire des réponses linguistiques extrêmement variées.
La question cartésienne revient donc sous une forme nouvelle :
Une performance linguistique suffit-elle à établir la présence d’une pensée ?
5. La technique ?#
Prométhée nous avait donné une autre réponse.
L’homme est l’animal qui fabrique ce que la nature ne lui a pas donné.
Mais Darwin et l’étude comparative du vivant compliquent également cette frontière.
Dans The Descent of Man, Darwin discute explicitement l’idée selon laquelle l’usage d’outils, la raison, la mémoire, l’imagination ou d’autres facultés seraient absolument sans analogue chez les autres animaux.
Il ne s’ensuit pas que : un humain = un chimpanzé.
Il s’ensuit que beaucoup de frontières que nous pensions absolues doivent être examinées en termes de :
continuités, différences de degré et configurations particulières.
6. La conscience de soi ?#
Nous pourrions tenter : « L’homme est l’être qui sait qu’il existe. »
Mais de nouveau la définition devient difficile.
Notre conscience n’est :
- ni permanente ;
- ni uniforme ;
- ni nécessairement transparente à elle-même.
Freud compliquera encore ce critère en montrant que le sujet n’est pas totalement maître des processus psychiques qui le traversent.
Ainsi, même lorsque nous cherchons l’humanité à l’intérieur de l’homme, nous ne trouvons pas nécessairement un centre parfaitement simple.
7. La liberté ?#
Rousseau propose une autre piste.
Ce qui distingue profondément l’homme n’est peut-être pas une faculté déjà entièrement achevée, mais sa capacité :
- de ne pas suivre automatiquement une programmation fixe,
- de se transformer,
- de développer historiquement ses facultés.
Il insiste particulièrement sur la liberté et sur la perfectibilité, cette capacité humaine d’acquérir de nouvelles propriétés et de changer sous l’effet des circonstances.
Et voilà une hypothèse extraordinairement intéressante :
peut-être que ce qui définit l’homme est justement sa difficulté à recevoir une définition totalement fixe.
8. De la propriété unique au faisceau#
Peut-être faut-il donc abandonner le jeu :
« Trouvez le bon mot et vous aurez défini l’humanité. »
L’homme semble réunir de manière particulièrement développée :
- langage symbolique ;
- transmission cumulative ;
- coopération ;
- conscience réflexive ;
- technique ;
- culture ;
- institutions ;
- normes ;
- mémoire collective ;
- imagination ;
- capacité à transformer son propre mode de vie.
Aucune caractéristique ne doit nécessairement jouer seule.
L’humain pourrait être une configuration.
Un faisceau plutôt qu’un interrupteur.
Exemple : Blade Runner#
9. Mais attention à une autre confusion#
Il faut distinguer :
Définir l’humain
Qu’est-ce que l’homme ? (anthropologie)
Définir qui mérite une considération morale
Que devons-nous aux êtres ? (éthique)
Supposons qu’un chien ne soit évidemment pas humain.
Cela ne signifie pas qu’on peut lui faire n’importe quoi.
À l’inverse, qu’un individu soit biologiquement humain ne signifie pas que tous ses comportements soient moralement bons.
Le thème demande donc continuellement de distinguer anthropologie et éthique.
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Le piège classique#
Les 5 choses à retenir#
À rapprocher de#
Méthode concours
Ne cherchez pas une réponse trop vite
Pour problématiser un sujet de définition, utilisez toujours cette séquence :
1. Proposer le critère évident
« L’homme se définit par la raison. »
2. Le mettre à l’épreuve
- Tous les hommes l’exercent-ils constamment ?
- Certains animaux en possèdent-ils des formes ?
- Une IA rationnelle devient-elle humaine ?
3. Distinguer
- raison / intelligence ;
- capacité / exercice ;
- humanité biologique / dignité.
4. Reconstruire une réponse plus riche
Voilà la problématisation.
Elle ne consiste pas à poser artificiellement :
« Nous pouvons donc nous demander si… »
Elle consiste à faire apparaître pourquoi la première réponse ne suffit plus.
Les cinq premières questions-mères de L’humanité
Peut-on définir l’être humain ?
Une propriété unique peut-elle enfermer toute notre humanité ?
Existe-t-il une nature humaine ?
Comment concilier unité biologique et diversité historique ?
Naît-on humain ou le devient-on ?
Comment articuler appartenance, développement et culture ?
Le langage nous rend-il humains ?
Le langage est-il simple outil ou condition d’un monde humain ?
La raison définit-elle l’homme ?
Posséder la raison suffit-il à épuiser notre condition ?
La carte intellectuelle du cluster
1. Je cherche une définition
Qu’est-ce que l’homme ?
2. Je cherche ce qui est en lui dès l’origine
Existe-t-il une nature humaine ?
3. Je découvre qu’il doit se développer
Naît-on humain ou le devient-on ?
4. Je cherche ce qui rend ce développement possible
Le langage nous rend-il humains ?
5. Je rencontre la grande candidate classique
La raison définit-elle l’homme ?
Mais aucune réponse ne suffit seule
L’humanité apparaît progressivement comme une condition biologique, historique, culturelle, relationnelle, linguistique, rationnelle et morale.
Les critères du « propre de l’homme »
| Critère proposé | Pourquoi il semble convaincant | Pourquoi il devient problématique |
|---|---|---|
| Animalité particulière | Nous appartenons au vivant mais possédons une forme de vie spécifique | Où commence exactement la différence ? |
| Raison | Sciences, abstraction, argumentation | Continuités animales, irrationalité humaine |
| Langage | Symbolisation et transmission | Communication animale et IA |
| Technique | Transformation du monde | Outils chez d’autres espèces |
| Culture | Transmission cumulative | Est-elle conséquence ou définition de notre nature ? |
| Liberté | Capacité de choix et transformation | Comment l’établir ? |
| Conscience | Réflexivité | Inconscient, développement, états limites |
| Moralité | Normes, devoirs, responsabilité | L’homme est aussi capable de l’inhumain |
| Sociabilité | Monde commun et institutions | Beaucoup d’espèces sont sociales |
| Perfectibilité | Capacité ouverte de transformation | Peut-être le critère le moins « fixe » de tous |
Le paradoxe
Plus nous cherchons une propriété absolument exclusive de l’homme, plus nous rencontrons des continuités. Mais plus nous regardons la combinaison de ses capacités, leur développement et leur histoire, plus la forme de vie humaine retrouve sa singularité.
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- L’homme est-il un animal comme les autres ?
Sources
- Aristote, Politique - livre I, notamment 1253a
- Descartes, Discours de la méthode - cinquième partie
- Darwin, The Descent of Man
- Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité

