Naît-on humain ou le devient-on ?
Nous naissons membres de l’humanité. Mais peut-être devons-nous encore acquérir une grande partie des capacités par lesquelles nous menons une vie humaine.
1. Nous naissons évidemment humains#
Il faut commencer par ne pas produire un paradoxe artificiel.
Un nourrisson n’a pas besoin :
- de parler ;
- de réussir le baccalauréat ;
- de lire Kant ;
- de posséder une conscience morale achevée
pour appartenir à l’espèce humaine.
L’appartenance biologique ne se gagne pas à l’examen.
Cette évidence est moralement importante.
Sinon, nous pourrions imaginer des humains « plus humains » que d’autres selon leur degré de développement.
2. Pourtant, le nouveau-né est un être de possibilités#
Il ne possède pas sous leur forme développée :
- une langue ;
- une culture ;
- une autonomie ;
- une connaissance de l’histoire ;
- des règles morales explicites ;
- une identité sociale constituée.
L’enfant possède des capacités.
Mais leur développement dépend d’un monde humain déjà présent avant lui.
Appartenance
Il est humain.
Accomplissement de capacités humaines
Il doit grandir, apprendre, être éduqué et entrer dans des relations.
3. Aristote : une capacité naturelle sans être achevée#
Aristote offre ici une idée très utile.
Dire que l’homme est par nature politique ne signifie pas qu’un bébé sait spontanément rédiger une Constitution.
Cela signifie que certaines capacités humaines trouvent leur accomplissement dans la vie avec les autres.
Ainsi, devenir n’est pas forcément le contraire d’être par nature.
Un gland est naturellement capable de devenir chêne sans être déjà un chêne adulte.
La métaphore a ses limites, mais elle permet de comprendre : une nature peut être pensée comme puissance de développement.
4. Rousseau : la perfectibilité change tout#
Rousseau permet d’aller beaucoup plus loin.
L’homme possède cette étrange faculté : se développer, apprendre, changer et acquérir de nouvelles capacités.
5. Les « humanités » prennent alors tout leur sens#
Souvenez-vous du latin : humanitas.
Et de l’ancienne expression : « faire ses humanités ».
Pourquoi appeler des études « humanités » ?
Parce qu’une longue tradition suppose que certaines formes de culture contribuent à former l’homme.
L’éducation ne donne pas l’humanité biologique, mais elle participe à la formation d’une manière humaine d’habiter le monde.
6. Le langage fournit le meilleur exemple#
Un enfant humain possède des capacités biologiques permettant l’acquisition du langage.
Mais il ne naît pas parlant spontanément français, chinois, arabe ou swahili.
Il entre dans une langue qu’il n’a pas inventée.
La langue est donc à la fois
Possible par notre nature
Une capacité d’acquisition.
Reçue d’une culture
Une langue historique déjà là.
Voilà un exemple parfait de l’articulation entre naître et devenir.
7. Nous recevons un monde déjà commencé#
Lorsque nous naissons :
- les mots existent ;
- les villes existent ;
- les règles existent ;
- les récits existent ;
- les œuvres existent ;
- les religions existent ;
- les sciences existent ;
- les conflits existent.
Nous n’arrivons jamais sur une page blanche.
Devenir humain, c’est donc aussi entrer dans un monde produit par d’autres humains.
Arendt deviendra ici une référence magnifique avec l’idée de natalité et de monde commun.
8. Mais l’éducation peut-elle « fabriquer » l’homme ?#
L’éducation n’est donc pas nécessairement programmation.
Elle peut être transmission des moyens permettant progressivement l’autonomie.
Pour devenir capable de penser par moi-même, je dois d’abord recevoir énormément des autres.
9. Devenir plus humain ?#
Une dernière ambiguïté apparaît.
Lorsque nous disons « Cette expérience l’a rendu plus humain », nous ne parlons plus de développement biologique ou culturel.
Nous parlons :
- de compassion ;
- de maturité ;
- de compréhension d’autrui ;
- de sensibilité.
Le verbe devenir humain possède donc lui aussi un sens moral.
Et cela rejoint exactement notre polysémie initiale.
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Les 5 choses à retenir#
À rapprocher de#
Méthode concours
Ne cherchez pas une réponse trop vite
Pour problématiser un sujet de définition, utilisez toujours cette séquence :
1. Proposer le critère évident
« L’homme se définit par la raison. »
2. Le mettre à l’épreuve
- Tous les hommes l’exercent-ils constamment ?
- Certains animaux en possèdent-ils des formes ?
- Une IA rationnelle devient-elle humaine ?
3. Distinguer
- raison / intelligence ;
- capacité / exercice ;
- humanité biologique / dignité.
4. Reconstruire une réponse plus riche
Voilà la problématisation.
Elle ne consiste pas à poser artificiellement :
« Nous pouvons donc nous demander si… »
Elle consiste à faire apparaître pourquoi la première réponse ne suffit plus.
Les cinq premières questions-mères de L’humanité
Peut-on définir l’être humain ?
Une propriété unique peut-elle enfermer toute notre humanité ?
Existe-t-il une nature humaine ?
Comment concilier unité biologique et diversité historique ?
Naît-on humain ou le devient-on ?
Comment articuler appartenance, développement et culture ?
Le langage nous rend-il humains ?
Le langage est-il simple outil ou condition d’un monde humain ?
La raison définit-elle l’homme ?
Posséder la raison suffit-il à épuiser notre condition ?
La carte intellectuelle du cluster
1. Je cherche une définition
Qu’est-ce que l’homme ?
2. Je cherche ce qui est en lui dès l’origine
Existe-t-il une nature humaine ?
3. Je découvre qu’il doit se développer
Naît-on humain ou le devient-on ?
4. Je cherche ce qui rend ce développement possible
Le langage nous rend-il humains ?
5. Je rencontre la grande candidate classique
La raison définit-elle l’homme ?
Mais aucune réponse ne suffit seule
L’humanité apparaît progressivement comme une condition biologique, historique, culturelle, relationnelle, linguistique, rationnelle et morale.
Les critères du « propre de l’homme »
| Critère proposé | Pourquoi il semble convaincant | Pourquoi il devient problématique |
|---|---|---|
| Animalité particulière | Nous appartenons au vivant mais possédons une forme de vie spécifique | Où commence exactement la différence ? |
| Raison | Sciences, abstraction, argumentation | Continuités animales, irrationalité humaine |
| Langage | Symbolisation et transmission | Communication animale et IA |
| Technique | Transformation du monde | Outils chez d’autres espèces |
| Culture | Transmission cumulative | Est-elle conséquence ou définition de notre nature ? |
| Liberté | Capacité de choix et transformation | Comment l’établir ? |
| Conscience | Réflexivité | Inconscient, développement, états limites |
| Moralité | Normes, devoirs, responsabilité | L’homme est aussi capable de l’inhumain |
| Sociabilité | Monde commun et institutions | Beaucoup d’espèces sont sociales |
| Perfectibilité | Capacité ouverte de transformation | Peut-être le critère le moins « fixe » de tous |
Le paradoxe
Plus nous cherchons une propriété absolument exclusive de l’homme, plus nous rencontrons des continuités. Mais plus nous regardons la combinaison de ses capacités, leur développement et leur histoire, plus la forme de vie humaine retrouve sa singularité.
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Sources
- Aristote, Politique - livre I
- Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité

