Concours20 min de lectureGrande problématique

Reconnaissons-nous naturellement l’autre comme notre semblable ?

Un inconnu tombe devant vous : quelque chose peut immédiatement vous pousser à l’aider, parce que vous reconnaissez en lui un être comme vous.

Mais l’histoire humaine raconte simultanément l’histoire inverse : barbares, étrangers, inférieurs, ennemis, impurs, sous-hommes.

La reconnaissance de notre semblable est-elle spontanée ou doit-elle être apprise ?

Deux profils qui se font face, reliés par un pont de rayons jaunes au-dessus d'un visage solaire.
Autrui : le visage qui me regarde avant que je le pense. — illustration originale du hub.

Le point de départ#

Imaginez que vous croisiez un inconnu dans la rue.

Vous ne connaissez :

  • ni son nom ;
  • ni son histoire ;
  • ni ses opinions ;
  • ni sa religion ;
  • ni son métier.

Pourtant, s’il tombe brutalement devant vous, quelque chose peut immédiatement vous pousser à l’aider.

Pourquoi ? Parce que vous reconnaissez en lui : un être comme vous.

Mais l’histoire humaine raconte simultanément l’histoire inverse.

Les hommes ont constamment produit des catégories permettant de considérer certains autres comme :

  • barbares ;
  • étrangers ;
  • inférieurs ;
  • ennemis ;
  • impurs ;
  • sous-hommes.

Alors : la reconnaissance de notre semblable est-elle spontanée ou doit-elle être apprise ?

1. Qu’est-ce qu’un « semblable » ?#

Le mot est magnifique.

Un semblable n’est pas mon identique.

Il est celui qui me ressemble suffisamment pour appartenir avec moi à un monde commun.

Quatre notions à ne pas confondre

Identité

Être exactement le même.

Ressemblance

Partager certaines caractéristiques.

Égalité

Posséder le même statut dans un domaine déterminé.

Humanité commune

Appartenir à une condition que nous partageons malgré nos différences.

Deux êtres peuvent donc être extraordinairement différents tout en étant également humains.

2. Rousseau : avant la morale, la pitié#

Rousseau attribue à l’homme une disposition très importante : LA PITIÉ.

Dans le Discours sur l’origine de l’inégalité, il la présente comme un mouvement naturel antérieur à la réflexion morale élaborée et capable de nous rendre sensibles à la souffrance d’un autre être.

Et fait particulièrement intéressant : Rousseau n’enferme pas cette sensibilité dans l’espèce humaine. Sa réflexion inclut également la compassion envers les animaux sensibles.

La reconnaissance morale commence donc peut-être moins par :

« cet individu appartient à ma catégorie biologique »

que par : « sa souffrance m’affecte. »

3. Pourquoi certains autres nous touchent-ils davantage ?#

Voilà la difficulté.

Nous sommes plus facilement sensibles :

  • à quelqu’un que nous connaissons ;
  • à quelqu’un dont nous comprenons le langage ;
  • à quelqu’un dont nous reconnaissons les expressions ;
  • à quelqu’un que nous percevons comme proche de nous.

Hume accorde précisément une grande importance au mécanisme de sympathie, par lequel les émotions que nous attribuons aux autres peuvent devenir présentes en nous, la ressemblance facilitant ce phénomène.

Cela produit une question très importante :

Notre morale peut-elle dépendre uniquement de notre capacité spontanée à nous identifier ?

Probablement pas.

Car les plus étrangers seraient alors facilement les moins protégés.

4. Montaigne : quand la différence cache le semblable#

Montaigne observe exactement ce mécanisme culturel.

Nous rencontrons un peuple :

  • aux vêtements différents ;
  • aux institutions différentes ;
  • aux pratiques différentes.

Puis nous transformons différent en bizarre, puis en barbare.

D’où sa formule célèbre : « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».

Ce que nous ne reconnaissons plus immédiatement comme semblable culturellement risque d’être expulsé de notre représentation de l’humain.

5. Le piège de la ressemblance#

Supposons que je dise :

« Je respecte l’autre parce qu’au fond il est exactement comme moi. »

La phrase semble généreuse. Mais elle cache un problème.

Que se passe-t-il lorsque l’autre n’est justement pas comme moi ?

S’il ne partage :

  • ni ma religion ;
  • ni ma culture ;
  • ni mon orientation politique ;
  • ni ma manière de vivre ?

Le respect doit-il disparaître avec la ressemblance ?

6. Levinas : autrui n’est pas un deuxième moi#

Levinas nous conduit précisément au-delà de cette logique.

L’autre ne doit pas être respectable seulement parce que je réussis à me retrouver en lui.

Dans la rencontre d’autrui, quelque chose résiste à ma tentative de le réduire à mes propres catégories.

La philosophie de Levinas fait de cette irréductibilité une dimension fondamentale de la responsabilité éthique.

Voilà un magnifique renversement : je dois peut-être respecter l’autre non malgré sa différence, mais précisément sans avoir besoin de la supprimer.

7. Arendt : semblables et uniques#

Arendt offre une formulation complémentaire.

La pluralité humaine suppose que les hommes soient suffisamment égaux pour pouvoir se comprendre, mais suffisamment différents pour que chacun puisse apparaître comme un être singulier.

Pour elle, cette pluralité est une condition fondamentale de la vie politique et de l’action.

Nous retrouvons donc une humanité construite sur un paradoxe :

NOUS SOMMES SEMBLABLES sans être INTERCHANGEABLES.

Expérience de pensée#

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

À rapprocher de#

Notion illustrée

Autrui en images

Reconnaître un semblable est un acte, pas une évidence. Ces images montrent des visages, des retours et des misères qui obligent.

Photographie d'Emmanuel Levinas, visage âgé, regard baissé.
Levinas : l’humanité commence dans la rencontre d’un visage qui m’oblige avant tout raisonnement.Levinas : l'humanité commence dans la rencontre d'un visage qui m'oblige avant que je ne le choisisse.Bracha L. Ettinger · 1991 · CC BY-SA 2.5 — Wikimedia Commons
Le Retour du fils prodigue de Rembrandt : un père penché sur un fils agenouillé.
Rembrandt : le pardon est un geste concret, pas un sentiment vague.Rembrandt : le pardon n'est pas un sentiment vague, c'est la reconnaissance d'une humanité qui subsiste après la faute.Rembrandt · circa 1668 date · Public domain — Wikimedia Commons
Portrait peint de Hegel, veste sombre, dossiers sur la table.
Hegel : on ne devient pleinement humain que reconnu par un autre homme.Hegel : on ne devient pleinement humain que reconnu par un autre humain. La lutte précède la reconnaissance.Jakob Schlesinger · 1831 date · Public domain — Wikimedia Commons
Photographie de Victor Hugo, barbe blanche, regard de trois quarts.
Hugo : la misère n’est pas une fatalité naturelle, elle est produite et donc imputable.Hugo : la misère n'est pas une fatalité naturelle, elle est produite. L'humanité y est un combat politique.Étienne Carjat · 1876 · Public domain — Wikimedia Commons
Portrait peint de Dostoïevski, mains croisées, fond sombre.
Dostoïevski pose la question gênante : peut-on aimer l’homme réel, et pas seulement l’humanité en général ?Dostoïevski pose la question la plus gênante : peut-on aimer l'humanité en général tout en supportant mal son voisin ?Vasily Perov · 1872 · Public domain — Wikimedia Commons
Photographie de Dorothea Lange : une mère et ses enfants dans un camp de migrants.
Dorothea Lange, 1936 : une photographie transforme une statistique en visage.Dorothea Lange, 1936 : une photographie qui transforme une situation économique en visage, et un visage en obligation.Dorothea Lange · 6 March 1936 · Public domain — Wikimedia Commons

Toutes les images du hub sont rassemblées sur la page Les illustrations du hub.

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Sources

  • Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes - sur la pitié naturelle
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « David Hume » : sympathie, ressemblance et passions d’autrui
  • Montaigne, Essais, I - « Des cannibales »
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Emmanuel Levinas »
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Hannah Arendt » : pluralité, action et monde commun

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