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Prométhée : la technique fait-elle l’homme ?

L’homme possède des griffes médiocres, peu de fourrure, pas d’ailes, pas de vitesse extraordinaire, pas de crocs impressionnants. Et pourtant il construit des villes, des navires, des microscopes, des centrales nucléaires, des fusées, des intelligences artificielles.

Le mythe de Prométhée fournit l’une des plus belles réponses symboliques de l’Antiquité : l’homme compense son insuffisance naturelle par la technique.

Mais il existe plusieurs Prométhée. Et c’est justement ce qui est intéressant.

Prométhée enchaîné de Rubens : un corps renversé, un aigle qui le déchire.
Prométhée vole le feu pour compenser un manque : l'humain est cet être mal équipé qui doit se doter de techniques.Frans Snyders / Peter Paul Rubens · between circa 1611 and circa 1612 date / 1618 · Public domain — Wikimedia Commons

1. Hésiode : le feu n’est pas un cadeau gratuit#

Dans les Travaux et les Jours, Zeus cache le feu aux hommes après avoir été trompé par Prométhée.

Prométhée le vole et le restitue aux mortels.

Mais la conséquence n’est pas : « Et les hommes vécurent heureux grâce au progrès technologique. »

Le récit associe le vol du feu à une nouvelle série de difficultés pour les mortels, dont l’épisode de Pandora.

Le progrès technique est donc dès l’origine narrativement ambigu.

2. Eschyle : Prométhée civilisateur#

Dans Prométhée enchaîné, la figure devient encore plus spectaculaire.

Prométhée affirme avoir donné aux hommes le feu, et la pièce lui attribue également une série de savoirs et d’arts : nombre, écriture, navigation, médecine et techniques diverses.

Le feu devient donc beaucoup plus qu’une flamme.

Il représente symboliquement la puissance technique grâce à laquelle l’homme transforme sa condition.

3. L’homme est-il l’animal inachevé ?#

C’est ici que le mythe devient anthropologique.

Imaginez un lion. Une grande partie de son équipement biologique lui est donnée :

  • griffes ;
  • crocs ;
  • fourrure ;
  • capacités instinctives.

L’homme paraît beaucoup plus dépendant :

  • vêtements ;
  • outils ;
  • logement ;
  • apprentissage ;
  • langue ;
  • soins ;
  • transmission.

Son apparente faiblesse devient paradoxalement sa force.

Parce qu’il n’est pas spécialisé par la nature de la même manière, il fabrique un monde artificiel.

4. Platon : le mythe devient anthropologie#

Dans le Protagoras, Platon fait raconter une version particulièrement féconde.

Épiméthée distribue aux différentes espèces leurs moyens de survie.

À la fin, l’homme se retrouve insuffisamment équipé.

Prométhée intervient et lui apporte les ressources techniques qui permettent la survie humaine.

Tout semble réglé.

Mais non.

Les hommes possèdent la technique… et ils continuent à ne pas savoir vivre ensemble.

5. La technique ne crée pas la cité#

C’est probablement la plus grande idée du mythe platonicien.

Les humains peuvent fabriquer, construire, produire, se défendre ;

mais leurs communautés restent menacées parce qu’ils ne possèdent pas encore suffisamment l’art de vivre politiquement ensemble.

Le récit fait alors intervenir Zeus, qui ordonne que les dispositions nécessaires à la justice et à la vie civique soient partagées entre tous, et non réservées à quelques spécialistes.

Voilà un message extraordinairement moderne : on peut être technologiquement avancé et politiquement incapable de vivre ensemble.

6. Technique ≠ morale#

C’est LA distinction à apprendre.

Nous confondons facilement PROGRÈS TECHNIQUE et PROGRÈS HUMAIN.

Or une invention nous dit ce que nous pouvons faire.

Elle ne nous dit pas ce que nous devons faire.

La bombe atomique constitue une réussite technique extraordinaire.

Elle ne contient pas dans son fonctionnement le mode d’emploi moral de son utilisation.

Il faut donc autre chose que Prométhée : du droit, de la morale, de la politique, de la responsabilité.

À rapprocher de#

Rousseau : le progrès des sciences et des arts rend-il les hommes meilleurs ? Kant : le progrès de la civilisation équivaut-il au progrès moral ? Hans Jonas : plus notre puissance technique augmente, plus la responsabilité envers l’avenir devient considérable. Oppenheimer : la science moderne confrontée aux conséquences de son propre pouvoir. 2001 : L’Odyssée de l’espace : technique, évolution et intelligence artificielle. Blade Runner : peut-on créer des êtres sans devenir responsables de ce que nous créons ? IA : savoir produire une intelligence suffit-il à savoir ce que nous devons en faire ?

Le conseil du professeur#

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

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Sources

  • Hésiode - Les Travaux et les Jours, Théogonie
  • Eschyle - Prométhée enchaîné
  • Platon - Protagoras

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