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Six scènes fondatrices pour penser l’humanité

Avant de définir scientifiquement ou philosophiquement l’être humain, les sociétés l’ont raconté.

Elles ont imaginé sa création, sa relation à la terre, son accès à la connaissance, sa violence, ses langues, sa technique, sa manière de vivre avec les autres.

Ces récits ne sont pas des théories scientifiques primitives qu’il faudrait simplement remplacer par Darwin. Ils posent autrement des questions qui restent les nôtres.

Les six scènes#

Pourquoi sommes-nous différents des autres vivants ? Pourquoi sommes-nous mortels ? Pourquoi les hommes se tuent-ils ? Pourquoi parlons-nous plusieurs langues ? Pourquoi avons-nous besoin de technique ? Et pourquoi la technique ne suffit-elle pas pour vivre ensemble ?

  • Terre

    Adam / finitude

    L’humain est formé à partir du sol : il est incarné, dépendant, mortel.

    Sommes-nous séparés de la nature ou profondément terrestres ?

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  • Image

    Singularité et dignité

    Genèse 1 présente l’humain comme créé « à l’image de Dieu », mâle et femelle.

    Pourquoi l’homme posséderait-il une valeur particulière ?

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  • Limite

    Liberté et transgression

    Le jardin associe une mission et une interdiction : l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

    Serions-nous libres si aucune règle ne pouvait être transgressée ?

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  • Frère

    Violence et responsabilité

    La première fraternité racontée se termine par un homicide.

    Sommes-nous responsables de celui que nous n’avons pas choisi ?

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  • Langues

    Unité et pluralité

    Babel commence par une seule langue et s’achève par la dispersion et la pluralité linguistique.

    Une humanité peut-elle rester une tout en parlant plusieurs langues ?

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  • Feu

    Technique et puissance

    Prométhée donne aux hommes le feu et, chez Eschyle, les arts et les savoirs.

    L’homme devient-il humain grâce à la technique ?

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1. L’humain possède une valeur particulière#

Genèse 1 présente l’être humain, mâle et femelle, comme créé בְּצֶלֶם אֱלֹהִים, be-tselem Elohim, « à l’image de Dieu ».

Le texte n’offre pas un traité philosophique expliquant en dix points ce que signifie cette « image ». Les interprétations ultérieures seront multiples.

Mais une idée est posée avec une force considérable : l’homme occupe une place singulière dans l’ordre de la création.

La question moderne de la dignité humaine pourra dialoguer avec ce texte.

Mais attention : « image de Dieu » n’est pas simplement l’ancien nom des « droits de l’homme ». Entre Genèse 1 et la Déclaration universelle de 1948 se déploient des millénaires d’histoire religieuse, philosophique et juridique.

2. L’homme vient de la terre#

Genèse 2 présente הָאָדָם ha-adam, l’humain, formé à partir de הָאֲדָמָה ha-adamah, le sol, la terre. Le texte construit explicitement ce rapprochement lexical et narratif.

L’être humain possède donc une double dimension : terre et souffle de vie.

Philosophiquement, l’image est très forte. L’homme peut aspirer au dépassement.

Mais il demeure :

  • incarné ;
  • vulnérable ;
  • dépendant ;
  • mortel ;
  • terrestre.

À une époque obsédée par le transhumanisme et le dépassement biologique, ce vieux récit retrouve une étonnante actualité.

3. Être humain, c’est rencontrer une limite#

Le jardin n’est pas simplement un paradis où l’on peut tout faire.

L’humain y reçoit une mission et une interdiction : cultiver et garder le jardin, tout en s’abstenant de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

Voilà une caractéristique très importante : l’homme reçoit une liberté qui n’est pas une absence totale de limite. La possibilité même de désobéir devient une dimension de sa condition.

On peut alors demander :

Serions-nous réellement libres si aucune règle ne pouvait être transgressée ?

La liberté humaine semble étrangement liée à la possibilité de faire ce que nous ne devrions pas faire.

4. Le premier frère devient le premier meurtrier du récit#

Avec Caïn et Abel, la Genèse passe immédiatement de « homme et femme » à « frère et frère ».

Et cette première fraternité narrative se termine par un homicide. Genèse 4 présente Caïn tuant Abel, puis refusant dans un premier temps d’assumer la responsabilité de son frère.

La fraternité humaine n’est donc pas présentée comme une harmonie spontanée. Elle devient une exigence fragile.

Question : pourquoi devons-nous apprendre à traiter comme frère celui qui est pourtant déjà notre frère ?

5. Les hommes parlent une langue, puis plusieurs#

Genèse 11 commence avec une humanité linguistiquement unifiée. Les hommes construisent une ville et une tour, veulent « se faire un nom » et souhaitent éviter leur dispersion ; le récit se termine au contraire par la confusion des langues et leur dispersion.

La pluralité linguistique devient alors une donnée fondamentale de la condition humaine.

Nous obtenons une nouvelle question : l’humanité a-t-elle besoin de parler d’une seule voix pour rester une ?

Tout notre cluster sur les 20 langues peut être relu à partir de Babel.

6. L’homme est l’animal de la technique#

Chez Hésiode, Prométhée vole le feu que Zeus a refusé aux hommes.

Chez Eschyle, la figure devient encore plus explicitement celle du bienfaiteur qui donne aux hommes le feu et les arts, et auquel sont associés calcul, écriture et différentes techniques.

Puis Platon, dans le Protagoras, transforme le mythe en une remarquable anthropologie : la technique permet à l’homme de survivre, mais elle ne suffit pas à produire une communauté politique. Il faut encore que les hommes participent à la justice et aux capacités nécessaires à la vie civique.

C’est extraordinairement moderne. Savoir fabriquer des choses ne suffit pas pour savoir vivre ensemble.

La grande carte à retenir#

  • Terre

    Nous sommes des vivants incarnés.

  • Limite

    Nous sommes capables de désobéir.

  • Connaissance

    Nous voulons savoir.

  • Frère

    Nous devons répondre d’autrui.

  • Langage

    Nous appartenons à une humanité plurielle.

  • Technique

    Nous transformons le monde.

Et voilà six immenses dimensions de la condition humaine.

Pour viser plus haut#

Le conseil du professeur#

Documents

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Tablette d'argile couverte d'écriture cunéiforme, épopée de Gilgamesh.
La tablette V de l'épopée de Gilgamesh (viiᵉ siècle av. J.-C.) : le premier récit où l'humanité se cherche face aux dieux et à la mort.Osama Shukir Muhammed Amin FRCP(Glasg) · 2014-09-11 11:15:43 · CC BY-SA 4.0 — Wikimedia Commons

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Sources

  • Genèse - chapitres 1 à 4 et 11
  • Hésiode - Théogonie, Les Travaux et les Jours
  • Eschyle - Prométhée enchaîné
  • Platon - Protagoras, mythe de Prométhée et Épiméthée

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