Concours22 min de lectureGrande problématique

L’humanité progresse-t-elle ?

Nous savons davantage. Nous pouvons davantage. Nous produisons davantage.

Mais sommes-nous meilleurs ?

La question « L’humanité progresse-t-elle ? » est impossible à traiter tant que nous n’avons pas demandé : progrès de quoi ?

Le point de départ#

Prenez un humain vivant il y a mille ans et montrez-lui :

Il aura probablement peu de difficultés à croire que quelque chose a progressé.

Mais montrez-lui ensuite :

  • une guerre ;
  • une torture ;
  • une persécution ;
  • un massacre.

La conclusion devient beaucoup moins confortable.

Nous savons davantage. Nous pouvons davantage. Nous produisons davantage.

Mais sommes-nous meilleurs ?

Voilà pourquoi la question « L’humanité progresse-t-elle ? » est impossible à traiter tant que nous n’avons pas demandé : progrès de quoi ?

1. Le progrès des connaissances#

Un scientifique contemporain n’a pas besoin de redécouvrir personnellement :

  • Euclide ;
  • Newton ;
  • Pasteur ;
  • Darwin.

Il reçoit un patrimoine de connaissances.

Puis il peut le corriger, l’augmenter, le transformer.

La connaissance possède donc une capacité particulière d’accumulation.

Une génération peut commencer là où les précédentes se sont arrêtées.

C’est un sens assez clair du progrès.

2. La technique est encore plus spectaculaire#

Prométhée revient.

L’homme dispose aujourd’hui d’une puissance d’action qui aurait été inconcevable pour la quasi-totalité des générations précédentes.

Mais nous avons déjà appris une distinction essentielle : pouvoir davantage n’est pas nécessairement savoir mieux quoi faire.

Une même technique peut : soigner ; surveiller ; libérer ; détruire.

La puissance n’est donc pas encore le progrès moral.

3. Rousseau : le coup de frein#

En 1750, Rousseau répond à une question de l’Académie de Dijon : le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ?

Sa réponse est profondément critique.

Dans le Discours sur les sciences et les arts, il dissocie précisément l’avancement des arts et des connaissances de l’amélioration morale des hommes et soutient que le raffinement culturel peut même accompagner la corruption des mœurs.

4. Le progrès peut être asymétrique#

Imaginez une société possédant :

  • des ordinateurs extraordinaires ;
  • une médecine avancée ;
  • une économie productive ;

mais : profondément injuste ; violente ; autoritaire.

Peut-on dire qu’elle a progressé ?

Oui sous certains aspects. Non sous d’autres.

Le mot « progrès » devient donc multidimensionnel.

Il n’existe peut-être pas un thermomètre unique de L’humanité.

5. Kant : le progrès se joue à l’échelle de l’espèce#

Kant propose un déplacement fascinant.

L’individu ne peut évidemment pas développer à lui seul toutes les possibilités de la raison humaine.

La succession des générations permet en revanche à l’espèce de développer progressivement ses capacités.

Dans son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Kant envisage précisément un développement historique dans lequel les facultés rationnelles de l’humanité se déploient au niveau de l’espèce, et il relie ce mouvement au progrès des institutions politiques et des relations entre États.

Ainsi, le progrès ne signifie pas : chaque nouveau-né est moralement supérieur à son arrière-grand-père.

Il signifie plutôt : les générations peuvent construire un monde institutionnel dont elles héritent et qu’elles modifient.

6. Le droit peut-il progresser malgré nos imperfections ?#

Oui. C’est une distinction essentielle.

Nous pouvons imaginer les mêmes passions humaines, mais de meilleures institutions pour les contenir.

Un homme peut rester : intéressé ; jaloux ; agressif ;

tout en vivant dans une société où certaines règles empêchent davantage :

  • esclavage ;
  • discrimination ;
  • violence arbitraire.

Le progrès institutionnel n’exige donc pas nécessairement la fabrication d’un nouvel homme moralement parfait.

C’est très important.

7. 1948 : un exemple de progrès institutionnel ?#

Après l’expérience de la Seconde Guerre mondiale, l’Assemblée générale des Nations unies adopte le 10 décembre 1948 la Déclaration universelle des droits de l’homme comme standard commun pour tous les peuples et toutes les nations. L’ONU présente explicitement le texte comme issu de l’expérience de la guerre mondiale.

Nous pouvons donc dire : L’humanité a produit une norme nouvelle de portée internationale.

Mais attention.

Le texte ne prouve pas que les violations des droits humains ont disparu.

Une norme peut progresser même lorsque les comportements restent en retard sur elle.

Le paradoxe

L’HUMANITÉ PEUT APPRENDRE À MIEUX DIRE CE QU’ELLE DEVRAIT ÊTRE sans DEVENIR AUTOMATIQUEMENT CE QU’ELLE A APPRIS À DIRE.

Voilà une très belle définition possible du progrès moral institutionnel.

8. Le XXe siècle a-t-il détruit l’idée de progrès ?#

Il a en tout cas détruit sa version naïve.

Une civilisation capable :

  • de physique avancée ;
  • de chimie ;
  • de médecine ;
  • d’industrie ;
  • d’administration

peut également produire : guerre industrielle ; génocide ; totalitarisme ; bombe atomique.

Les catastrophes de la première moitié du XXe siècle ont profondément fragilisé les grands récits selon lesquels développement des connaissances et amélioration de L’humanité avanceraient nécessairement ensemble.

9. Donc il n’y a aucun progrès ?#

Ce serait l’excès inverse.

Dire « Il existe des régressions » ne permet pas de conclure « Aucun progrès n’existe jamais ».

La philosophie contemporaine du progrès continue précisément de distinguer plusieurs dimensions dans lesquelles des améliorations peuvent être identifiées, notamment droits, liberté, institutions de paix ou recul de certaines formes de domination.

Le problème est donc moins : progrès ou pas progrès ?

que : quel progrès, selon quel critère, et est-il réversible ?

10. Un progrès est-il acquis pour toujours ?#

Voilà la question qui empêche tout optimisme paresseux.

Une institution peut être créée ; affaiblie ; détruite.

Un droit peut être reconnu ; contesté ; supprimé.

Une société peut progresser puis régresser.

Le progrès humain, s’il existe, ressemble donc moins à un escalator mécanique qu’à une construction fragile exigeant entretien et transmission.

Les 6 formes de progrès#

Les 6 formes de progrès

  • Savoir

    Que comprenons-nous ?

  • Puissance

    Que pouvons-nous faire ?

  • Institutions

    Quelles règles avons-nous construites ?

  • Justice

    Qui protégeons-nous ?

  • Moralité

    Comment nous comportons-nous ?

  • Sagesse

    Savons-nous ce que nous devons faire de notre puissance ?

Le progrès de L’humanité n’existe que si l’on précise lequel de ces axes on mesure.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Deux progrès à ne jamais confondre

Progrès de puissance

Savoir, technique, production : ce que nous pouvons faire.

Progrès moral

Justice des conduites : ce que nous faisons de cette puissance.

Les 5 choses à retenir#

À rapprocher de#

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  • Le progrès technique est-il un progrès humain ?
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Sources

  • Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 1750 - distinction entre progrès intellectuel et amélioration des mœurs
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - philosophie kantienne de l’histoire : développement des capacités de l’espèce et progression des institutions politiques
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Progress » : conceptions historiques et contemporaines du progrès humain
  • Nations unies - Déclaration universelle des droits de l’homme, 10 décembre 1948

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