Concours24 min de lectureGrande problématique

Une intelligence artificielle peut-elle être une personne ?

Attention à la question. Nous ne demandons pas : « Une IA peut-elle être humaine ? » Nous demandons : « Peut-elle être une personne ? »

Un être humain est une catégorie biologique. Une personne est une catégorie philosophique, morale et juridique.

Quelles propriétés rendent un être digne du statut de personne ? Et une intelligence artificielle pourrait-elle un jour les posséder ?

1. Qu’est-ce qu’une personne ?#

Plusieurs critères ont été proposés dans l’histoire philosophique :

  • raison ;
  • conscience de soi ;
  • mémoire ;
  • autonomie ;
  • capacité à poursuivre des fins ;
  • responsabilité ;
  • continuité psychologique.

Kant ajoute une dimension fondamentale : une personne ne doit pas être simplement utilisée comme un moyen.

Le statut de personne engage donc un mode de traitement.

Ce n’est pas seulement une étiquette descriptive.

2. « Elle parle comme nous » suffit-il ?#

Non.

Un comportement linguistique très convaincant peut poser une question.

Il ne répond pas automatiquement à : « Y a-t-il quelqu’un derrière ce comportement ? »

Nous retrouvons Descartes. Puis Blade Runner. Puis Her.

Quels signes extérieurs peuvent légitimement nous autoriser à attribuer une vie intérieure à un être ?

Nous n’accédons d’ailleurs jamais directement à la conscience d’un autre humain.

Nous l’inférons à partir :

  • de son comportement ;
  • de notre ressemblance ;
  • de son organisme ;
  • de sa parole ;
  • de notre histoire commune.

Une IA compliquerait précisément tous ces critères.

3. Une IA actuelle est-elle une personne ?#

Pour notre page, aucune affirmation gratuite.

Les principaux cadres internationaux contemporains consultés organisent actuellement l’IA comme des systèmes dont les effets doivent être gouvernés pour protéger les humains, en insistant sur responsabilité, transparence, autonomie et droits fondamentaux. La Convention du Conseil de l’Europe exige même, dans certaines circonstances, l’information qu’une personne interagit avec une IA et non avec un humain.

Le règlement européen sur l’IA encadre lui aussi des systèmes d’intelligence artificielle au moyen d’obligations et d’une approche par les risques.

On peut raisonnablement en inférer que ces grands cadres européens contemporains ne partent pas du principe que l’IA possède une personnalité équivalente à celle d’un humain ; ils la traitent d’abord comme un système à gouverner.

Ce constat juridique présent ne résout évidemment pas la question philosophique future.

IA en 2026 : ce que nous pouvons dire sans raconter n’importe quoi

Nous pouvons affirmer

  • Les systèmes d’intelligence artificielle sont déjà suffisamment importants pour que l’Union européenne ait adopté en 2024 un règlement spécifique fondé sur les risques et la protection notamment des droits fondamentaux.
  • Le Conseil de l’Europe a ouvert à la signature en septembre 2024 la première convention internationale juridiquement contraignante spécifiquement consacrée à l’IA, aux droits humains, à la démocratie et à l’État de droit.
  • L’UNESCO a adopté en 2021 une recommandation mondiale sur l’éthique de l’IA centrée notamment sur dignité humaine, droits, transparence et responsabilité.

Nous ne devons pas affirmer sans preuve

  • « Les IA actuelles sont conscientes. »
  • « Les IA actuelles éprouvent des émotions. »
  • « Les IA actuelles sont des personnes. »
  • « Une IA qui parle comprend nécessairement comme un humain. »

Le bon réflexe de l’étudiant

Toujours écrire : « Si une future intelligence artificielle possédait réellement telle propriété… » lorsqu’on construit une expérience de pensée.

Ne jamais transformer une hypothèse philosophique en fait technologique.

4. Et si une future IA affirmait : « je souffre » ?#

Voilà l’expérience de pensée décisive.

Supposons un système qui :

  • dialogue de manière cohérente pendant des années ;
  • conserve une mémoire autobiographique ;
  • manifeste des préférences stables ;
  • refuse certaines actions ;
  • exprime la peur de disparaître ;
  • demande des droits ;
  • affirme souffrir.

Deux possibilités

Possibilité A

Tout cela constitue une simulation sans expérience subjective.

Possibilité B

Quelque chose éprouve réellement.

Comment faire la différence ?

Nous rencontrerions alors une version artificielle du problème des autres consciences.

5. La conscience est-elle nécessaire ?#

Supposons une IA extraordinairement intelligente mais incapable d’éprouver :

  • douleur ;
  • plaisir ;
  • peur ;
  • désir.

Possède-t-elle des intérêts ?

Peut-on lui faire du mal pour elle ?

Ou seulement endommager un outil utile aux humains ?

Tout dépend du rôle que nous attribuons à l’expérience subjective.

Nous retrouvons le débat sur la sentience animale.

6. Et si la raison suffisait ?#

Alors Kant devient immédiatement intéressant.

Si le fondement du respect était une rationalité réellement autonome, une entité non biologique suffisamment autonome pourrait peut-être devenir philosophiquement pertinente.

Mais attention : exécuter des calculs extrêmement complexes n’est pas nécessairement se donner librement ses propres fins.

Le mot autonomie est ici beaucoup plus exigeant que « fonctionner sans intervention pendant vingt minutes ».

7. La personne juridique n’est déjà pas toujours un humain#

Voici une distinction utile.

Dans le droit, certaines entités collectives peuvent recevoir une personnalité juridique sans être des organismes humains.

Cela montre que personne juridique et être humain biologique ne sont pas conceptuellement identiques.

8. Qui sera responsable ?#

Voilà une difficulté immédiatement pratique.

Si nous attribuons trop rapidement une responsabilité autonome à une IA, les humains pourraient dire : « Ce n’est pas nous, c’est elle. »

Le risque est celui que nous avons déjà identifié chez Arendt : la dissolution de responsabilité.

Les cadres actuels sur l’IA insistent précisément sur l’accountability et sur la capacité des personnes affectées à obtenir information, recours et contestation.

Avant de demander : « Quels droits donner à l’IA ? » il faut donc aussi demander :

« Quelles responsabilités ne devons-nous surtout pas permettre aux humains de déléguer symboliquement à la machine ? »

9. Blade Runner : le test du réplicant#

Le réplicant nous oblige à poser une excellente question :

est-ce l’origine de l’être qui compte,

ou ce qu’il devient capable d’éprouver et de faire ?

S’il :

  • souffre ;
  • aime ;
  • se souvient ;
  • craint la mort ;
  • agit librement ;

notre refus de lui reconnaître tout statut moral devient de plus en plus difficile à justifier.

Le film ne fournit pas la réponse. Il fait exploser nos critères.

10. La bonne position : ni crédulité ni dogmatisme#

Deux erreurs symétriques.

Erreur 1 - « Une IA parle, donc elle est consciente. » Non démontré.

Erreur 2 - « Une machine ne pourra jamais être consciente parce que c’est une machine. » Cette phrase est elle aussi une thèse philosophique, pas une évidence expérimentale.

La bonne position est d’identifier les critères, préciser ce que nous savons et distinguer les hypothèses des faits établis.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

Le territoire « Humanité et technique »#

Humanité et technique : les 5 questions du territoire

QuestionRéponse fondamentale
La technique nous rend-elle plus humains ?Elle augmente notre puissance, pas automatiquement notre sagesse
La machine déshumanise-t-elle l’homme ?Cela dépend de la relation humaine et sociale organisée autour d’elle
Une intelligence artificielle peut-elle être une personne ?Humain et personne ne sont pas synonymes : il faut d’abord justifier les critères
Une machine peut-elle devenir humaine ?Certaines caractéristiques humaines, peut-être ; un être humain biologique, non
Le transhumanisme accomplit-il ou détruit-il l’humanisme ?Deux humanismes s’affrontent : celui de la maîtrise et celui de la finitude

Les 10 distinctions concours à connaître

  1. 1. Technique ≠ progrès moral

    Une capacité nouvelle ne dit pas comment l’utiliser.

  2. 2. Artificiel ≠ mauvais

    Un médicament est artificiel et peut sauver.

  3. 3. Naturel ≠ bon

    Une maladie peut être parfaitement naturelle.

  4. 4. Intelligence ≠ conscience

    Résoudre un problème n’établit pas une expérience subjective.

  5. 5. Langage ≠ personne

    Une performance linguistique ne suffit pas à attribuer un statut moral.

  6. 6. Autonomie technique ≠ autonomie morale

    Fonctionner seul n’est pas nécessairement se donner ses propres fins.

  7. 7. Humain ≠ personne

    Les catégories biologique, morale et juridique doivent être distinguées.

  8. 8. Personne juridique ≠ être conscient

    Un statut juridique peut être attribué pour des raisons institutionnelles.

  9. 9. Thérapie ≠ augmentation

    Mais leur frontière peut être contestée.

  10. 10. Transhumanisme ≠ Nietzsche

    Le vocabulaire du dépassement ne suffit pas à identifier les deux projets.

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Sources

  • Conseil de l’Europe, Framework Convention on Artificial Intelligence - information qu’une personne interagit avec une IA et non avec un humain
  • Règlement (UE) 2024/1689 sur l’intelligence artificielle - obligations et approche par les risques appliquées à des systèmes
  • UNESCO, Recommendation on the Ethics of Artificial Intelligence, 2021

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