L’humanité suppose-t-elle la fraternité ?
Nous sommes tous membres de la même espèce. Sommes-nous pour autant frères ?
Caïn et Abel sont frères, et Caïn tue Abel : être frère ne suffit pas à être fraternel.
La fraternité n’est peut-être pas un fait, mais une tâche politique et morale.
Le point de départ#
Nous sommes tous membres de la même espèce.
Sommes-nous pour autant frères ?
La biologie ne suffit manifestement pas.
Caïn et Abel sont frères. Et Caïn tue Abel.
Le récit biblique contient donc dès son commencement une idée redoutable : être frère ne suffit pas à être fraternel.
La fraternité n’est peut-être pas un fait.
Elle est peut-être une tâche politique et morale.
1. Caïn : « suis-je le gardien de mon frère ? »#
Voilà probablement la question fondatrice de toute cette page.
Caïn est déjà biologiquement et familialement frère d’Abel.
Pourtant il demande : en substance, suis-je responsable de lui ?
La fraternité biologique ne crée donc pas automatiquement la responsabilité fraternelle.
Le récit transforme une relation donnée en question morale.
2. Ce que la fraternité ajoute à l’égalité#
Deux individus peuvent être juridiquement égaux tout en étant parfaitement indifférents l’un à l’autre.
Égalité
« Aucun de nous n’est inférieur en dignité. »
Fraternité
« Ce qui vous arrive ne m’est pas complètement étranger. »
Elle produit donc :
- solidarité ;
- secours ;
- assistance ;
- appartenance commune.
3. De la famille à l’humanité#
Le mot est pourtant étrange.
Nous ne sommes évidemment pas tous frères et sœurs biologiques au sens familial immédiat.
La fraternité politique consiste donc à universaliser une relation initialement familiale.
L’inconnu devient, symboliquement, un être auquel je suis relié.
C’est un immense déplacement.
4. La Déclaration universelle parle de fraternité#
L’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme ne s’arrête pas à l’égalité en dignité et en droits.
Il affirme également que les êtres humains doivent agir les uns envers les autres dans un « spirit of brotherhood ».
C’est remarquable.
La communauté universelle des droits contient donc également une exigence relationnelle.
5. Une notion constitutionnelle en France#
La fraternité n’est pas seulement le troisième mot décoratif de la devise républicaine.
Dans sa décision du 6 juillet 2018, le Conseil constitutionnel a reconnu à la fraternité la valeur d’un principe constitutionnel et en a notamment déduit une liberté d’aider autrui dans un but humanitaire, sous les limites résultant notamment de la sauvegarde de l’ordre public.
C’est philosophiquement extrêmement intéressant : une vertu apparemment affective peut entrer dans l’ordre du droit.
6. Mais qui est mon frère ?#
Voilà le danger.
Les groupes humains disent facilement « mes frères » pour désigner :
- ma famille ;
- ma nation ;
- ma religion ;
- mon peuple ;
- mon groupe.
La fraternité peut alors unir très fortement ceux de l’intérieur tout en excluant ceux de l’extérieur.
Elle possède donc une ambiguïté fondamentale.
Fraternité fermée
Nous sommes frères contre eux.
Fraternité universelle
Nous sommes liés parce que nous partageons l’humanité.
La seconde est infiniment plus difficile.
7. Hobbes : la fraternité est-elle nécessaire ?#
Pas nécessairement.
Hobbes nous permet de comprendre qu’un ordre politique peut être construit :
- par intérêt ;
- par peur ;
- par désir de sécurité.
Les citoyens n’ont pas besoin de s’aimer.
Cela produit une objection importante : une société juste a-t-elle réellement besoin de fraternité ou seulement de bonnes institutions ?
8. Les institutions peuvent-elles tout faire ?#
9. Levinas : plus radical que la fraternité ?#
Levinas permet de faire un pas supplémentaire.
Pourquoi devrais-je attendre de considérer l’autre comme mon frère, c’est-à-dire finalement comme quelqu’un intégré symboliquement à ma famille ?
Sa vulnérabilité peut m’obliger avant cette assimilation.
L’éthique levinassienne fait précisément naître la responsabilité dans la rencontre de l’autre plutôt que dans son absorption dans le même.
Nous obtenons une question subtile : faut-il faire de l’étranger mon frère pour le respecter, ou faut-il pouvoir respecter celui qui reste étranger ?
Très haut niveau.
10. Arendt : ni famille homogène, ni fusion#
Arendt permet également de résister à une conception fusionnelle de la fraternité.
Le politique suppose pluralité, c’est-à-dire coexistence d’êtres égaux mais distincts.
Une bonne communauté ne supprime pas les différences.
Elle crée un espace où elles peuvent apparaître sans devenir prétexte à exclusion.
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Sources
- Déclaration universelle des droits de l’homme - Nations unies, article 1
- Conseil constitutionnel - décision n° 2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Emmanuel Levinas »
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Hannah Arendt »

