Le transhumanisme accomplit-il ou détruit-il l’humanisme ?
Nous guérissons une maladie. Nous remplaçons une articulation. Nous corrigeons la vue. Très bien.
Mais nous augmentons ensuite mémoire, force, longévité, attention, capacités cognitives. Puis nous modifions la transmission génétique.
À quel moment cessons-nous de soigner l’homme pour commencer à le refabriquer ?
1. Le transhumanisme n’est pas « devenir un robot »#
Première caricature à supprimer.
Les courants transhumanistes s’intéressent notamment à :
- longévité ;
- biotechnologies ;
- amélioration cognitive ;
- prothèses ;
- intelligence artificielle ;
- technologies reproductives ;
- augmentation humaine.
La philosophie de l’augmentation humaine constitue aujourd’hui un champ éthique portant notamment sur médecine, justice distributive, autonomie et régulation des technologies.
Le problème n’est donc pas un scénario unique de cyborg.
Attention au contresens
Le transhumanisme n’est pas une doctrine unique, et il ne se confond ni avec le posthumanisme ni avec le simple progrès médical.
2. Soigner ou augmenter ?#
Voilà la distinction classique.
Thérapie / augmentation
Thérapie
Ramener une personne vers un fonctionnement considéré comme sain.
Augmentation
Dépasser un fonctionnement considéré comme normal.
Exemples : lunettes pour corriger la vue, versus vision artificiellement supérieure à toute capacité humaine ordinaire.
Mais la frontière devient immédiatement instable.
Qu’est-ce que « normal » ? Une moyenne statistique ? Une norme sociale ? Un idéal médical ?
La philosophie de l’human enhancement insiste précisément sur les difficultés conceptuelles entourant la distinction traitement / augmentation.
3. L’humanisme voulait déjà améliorer l’homme#
Voilà pourquoi le transhumanisme peut se présenter comme un héritier de l’humanisme.
Humanitas. Éducation. Culture. Raison. Autonomie.
L’humanisme n’a jamais simplement dit : « L’homme est parfait, ne touchons à rien. »
Il a souvent voulu former, développer, libérer les capacités humaines.
Le transhumaniste peut donc demander : pourquoi s’arrêter à l’éducation et refuser par principe la biotechnologie ?
Question redoutable.
4. Améliorer par la culture, améliorer la biologie ?#
Voilà une manière très efficace de poser le problème.
Nous acceptons de modifier profondément un cerveau par quinze années d’éducation.
Pourquoi la modification par une technologie biologique serait-elle automatiquement moins légitime ?
Répondre « parce que ce n’est pas naturel » est insuffisant.
Les lunettes, vaccins et anesthésiques ne sont pas davantage « naturels » au sens simple.
Il faut donc un meilleur argument.
5. Première objection : quel homme veut-on produire ?#
Supposons une technologie permettant de modifier les capacités futures d’un enfant.
Nous devons choisir :
- intelligence ?
- mémoire ?
- taille ?
- sociabilité ?
- absence d’anxiété ?
- tempérament ?
Mais dès que nous choisissons, nous exprimons une certaine conception de l’humain souhaitable.
Le transhumanisme rencontre donc Nietzsche : qui possède le droit de définir le type d’homme supérieur ?
6. Deuxième objection : le droit à un avenir ouvert#
Une augmentation choisie par des parents peut devenir une caractéristique irréversible imposée à un être qui n’a jamais consenti.
Le problème dépasse donc « innovation ou conservatisme ».
Il concerne :
- autonomie ;
- consentement ;
- irréversibilité ;
- responsabilité intergénérationnelle.
Jonas entre immédiatement dans le débat.
7. Troisième objection : l’inégalité#
Supposons une augmentation cognitive extrêmement efficace mais très chère.
Les riches deviennent plus performants, puis transmettent avantages économiques + avantages biologiques.
L’inégalité sociale pourrait alors commencer à se transformer en différence durable de capacités.
Les débats contemporains sur l’amélioration humaine accordent précisément une place majeure aux questions de justice distributive, d’accès et de politiques publiques.
8. Quatrième objection : faut-il supprimer toute vulnérabilité ?#
C’est beaucoup plus profond.
Nous voudrions évidemment supprimer :
- maladie ;
- souffrance évitable ;
- handicap subi ;
- vieillissement pathologique.
Mais certaines limites participent-elles aussi à notre forme de vie ?
La mortalité donne urgence, génération, héritage, transmission.
La vulnérabilité rend possible soin, dépendance, solidarité.
Cela ne signifie pas : « la souffrance est bonne ».
Cela signifie : supprimer une limite peut parfois transformer beaucoup plus que la limite elle-même.
9. Et si nous vivions 500 ans ?#
Expérience de pensée.
Que deviendraient :
- famille ;
- retraite ;
- héritage ;
- générations ;
- pouvoir politique ;
- mémoire ;
- couple ;
- natalité ?
Une innovation biologique apparemment individuelle peut transformer toute l’organisation de la société.
Voilà pourquoi le transhumanisme n’est pas une question médicale privée : c’est une question politique sur la forme future de L’humanité.
10. Le transhumanisme est-il le nietzschéisme technologique ?#
Non.
Le rapprochement est séduisant mais dangereux.
Nietzsche pense principalement dépassement de soi, création de valeurs, transformation du type humain dans un contexte philosophique.
Le transhumanisme contemporain met beaucoup plus directement en jeu science et technologies d’augmentation.
Les deux posent cependant une question commune :
l’homme actuel doit-il être considéré comme une forme définitive ?
11. La déclaration transhumaniste assume le dépassement#
La Transhumanist Declaration, élaborée initialement en 1998 puis adoptée dans sa version institutionnelle par Humanity+ en 2009, affirme que le potentiel de l’humanité reste largement non réalisé et envisage l’usage de la science et de la technologie pour élargir les capacités humaines.
Il faut donc prendre le mouvement au sérieux sur ses propres termes.
Sa question n’est pas : « Comment détruire L’humanité ? »
Elle est plutôt : « Pourquoi accepter comme définitives des limitations que la technologie pourrait nous permettre de dépasser ? »
C’est précisément ce qui rend le débat philosophique intéressant.
12. La meilleure objection n’est pas « c’est contre nature »#
Parce que toute l’histoire humaine est pleine de modifications de la nature.
La meilleure objection demande :
- Qu’allons-nous devenir ?
- Qui décidera ?
- Qui bénéficiera ?
- Quelles transformations seront réversibles ?
- Quels effets sur les non-augmentés ?
- Quels traits voulons-nous préserver et pourquoi ?
Voilà un débat sérieux.
13. L’humanisme devenu technologiquement cohérent ?#
C’est la grande thèse favorable.
L’humanisme valorisait :
- raison ;
- autonomie ;
- développement des capacités ;
- lutte contre la souffrance ;
- amélioration de la condition humaine.
Le transhumanisme peut dire : nous poursuivons simplement le programme avec de nouveaux moyens.
La technologie devient nouvelle éducation du corps et du cerveau.
14. Ou l’humanisme détruit par son propre rêve ?#
L’objection inverse :
À force de vouloir perfectionner l’homme, nous risquons de transformer chaque imperfection en défaut à corriger.
Le corps devient machine améliorable.
L’enfant devient projet d’optimisation.
L’homme devient performance.
Nous retrouvons Heidegger.
La quête d’augmentation pourrait finir par considérer l’homme lui-même comme stock de capacités à maximiser.
Pour viser plus haut#
Pour viser plus haut
Il faut distinguer deux humanismes.
Humanisme de la maîtrise - l’homme doit dépasser toujours davantage ses limites grâce à la raison et à la technique.
Humanisme de la finitude - une partie de la valeur humaine tient aussi à la vulnérabilité, la relation, la mortalité, la dépendance, l’égalité fondamentale des personnes.
Le transhumanisme oblige ces deux conceptions à s’affronter.
À utiliser en dissertation#
Utilisable en dissertation
Sujet :
« Le transhumanisme accomplit-il l’humanisme ? »
I. Oui : l’humanisme a toujours cherché le développement et l’émancipation de l’homme - éducation, médecine, autonomie, lutte contre la souffrance.
II. Mais l’augmentation technique peut transformer l’idéal de développement en logique d’optimisation et produire de nouvelles dominations - inégalité, irréversibilité, normalité.
III. Un transhumanisme compatible avec l’humanisme devrait subordonner l’augmentation à la dignité, la liberté et la justice plutôt qu’à la seule performance - Kant, Jonas, Heidegger.
Conclusion :
Le problème n’est pas que l’homme veuille se dépasser. C’est qu’il puisse finir par oublier, dans sa volonté de fabriquer un homme supérieur, pourquoi chaque homme avait déjà une valeur.
Les 6 choses à retenir#
À retenir
- Transhumanisme et simple progrès médical ne sont pas synonymes.
- Les transhumanistes défendent explicitement l’idée d’élargir les capacités humaines par la science et la technologie.
- La distinction thérapie / augmentation est philosophiquement difficile à stabiliser.
- Justice d’accès et inégalités font partie des grandes questions éthiques de l’augmentation humaine.
- Nietzsche et transhumanisme ne doivent pas être confondus.
- Le cœur du débat est moins « nature contre technique » que « quel avenir humain voulons-nous et selon quels principes ? ».
Le territoire « Humanité et technique »#
Humanité et technique : les 5 questions du territoire
| Question | Réponse fondamentale |
|---|---|
| La technique nous rend-elle plus humains ? | Elle augmente notre puissance, pas automatiquement notre sagesse |
| La machine déshumanise-t-elle l’homme ? | Cela dépend de la relation humaine et sociale organisée autour d’elle |
| Une intelligence artificielle peut-elle être une personne ? | Humain et personne ne sont pas synonymes : il faut d’abord justifier les critères |
| Une machine peut-elle devenir humaine ? | Certaines caractéristiques humaines, peut-être ; un être humain biologique, non |
| Le transhumanisme accomplit-il ou détruit-il l’humanisme ? | Deux humanismes s’affrontent : celui de la maîtrise et celui de la finitude |
Grand duel : humanisme / transhumanisme
Humanisme
Former et développer l’homme.
Transhumanisme
Dépasser certaines limitations humaines par la technologie.
La question
À partir de quand améliorer la condition humaine revient-il à changer la définition même de l’homme ?
Plus nos outils deviennent puissants, plus la question essentielle cesse d’être « que peut-on faire ? » et devient « que devons-nous vouloir ? »
La technique répond admirablement au comment.
Elle ne décide pas seule du pourquoi.
Elle peut calculer les moyens.
Elle ne doit pas automatiquement fixer les fins.
Les 10 distinctions concours à connaître
1. Technique ≠ progrès moral
Une capacité nouvelle ne dit pas comment l’utiliser.
2. Artificiel ≠ mauvais
Un médicament est artificiel et peut sauver.
3. Naturel ≠ bon
Une maladie peut être parfaitement naturelle.
4. Intelligence ≠ conscience
Résoudre un problème n’établit pas une expérience subjective.
5. Langage ≠ personne
Une performance linguistique ne suffit pas à attribuer un statut moral.
6. Autonomie technique ≠ autonomie morale
Fonctionner seul n’est pas nécessairement se donner ses propres fins.
7. Humain ≠ personne
Les catégories biologique, morale et juridique doivent être distinguées.
8. Personne juridique ≠ être conscient
Un statut juridique peut être attribué pour des raisons institutionnelles.
9. Thérapie ≠ augmentation
Mais leur frontière peut être contestée.
10. Transhumanisme ≠ Nietzsche
Le vocabulaire du dépassement ne suffit pas à identifier les deux projets.
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Œuvres et films
- Jonas, Le Principe responsabilité : notre puissance crée-t-elle des devoirs nouveaux ?
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Sources
- Humanity+, The Transhumanist Declaration - déclaration élaborée en 1998 et adoptée par le conseil de Humanity+ en 2009
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Human Enhancement » - distinction soin / augmentation, autonomie, justice et régulation
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - ressources sur Heidegger et la technique moderne

