Mary Shelley, Frankenstein : créer un être nous rend-il responsable de lui ?
La question n’est pas seulement « jusqu’où peut aller la science ? » mais « que doit le créateur à l’être qu’il a créé ? ».

L’œuvre et son importance#
Le texte
- Auteur
- Mary Shelley
- Œuvre
- Frankenstein; or, The Modern Prometheus
- Date
- première publication : 1818
- Passage
- dialogue de la créature et de son créateur
- Langue du passage cité
- anglais (édition originale de 1818)
L’édition originale anglaise de 1818 est dans le domaine public. Elle doit être distinguée des révisions ultérieures, notamment l’édition de 1831, dont le texte présente des différences notables.
Pourquoi cette œuvre est indispensable#
Avant de lire#
Pourquoi « The Modern Prometheus » ?#
Pourquoi « The Modern Prometheus » ?
Le sous-titre original est : The Modern Prometheus.
Le rapprochement avec Prométhée est donc voulu dès l’origine.
Mais Victor va plus loin que : utiliser le feu. Il veut produire la vie.
La puissance scientifique devient pouvoir créateur.
Et Mary Shelley demande immédiatement : la capacité de créer suffit-elle à donner le droit de créer ? Puis : le créateur reste-t-il responsable de ce qu’il abandonne ensuite dans le monde ?
Le passage à connaître#
« I ought to be thy Adam »Mary Shelley, Frankenstein; or, The Modern Prometheus, édition originale de 1818
Pourquoi Adam ? Parce qu’elle dit en substance à Victor : tu m’as créé. Tu devrais donc avoir envers moi une relation de créateur à créature.
Mais au lieu d’être Adam accueilli, elle devient l’ange déchu rejeté. La référence biblique est extrêmement importante.
En français très simple#
Les 3 idées#
Les 3 idées
- 1
Le créateur a des devoirs
Le passage le plus important n’est peut-être même pas prononcé par la créature.
Victor finit par reconnaître qu’il avait créé un être rationnel et qu’il avait envers lui une obligation concernant son bonheur et son bien-être.
Jonas est déjà en embuscade.
- 2
La créature demande une reconnaissance
Ce qu’elle réclame d’abord n’est pas la puissance : c’est une place, un semblable, un regard qui ne la rejette pas.
- 3
Créer sans aimer
C’est probablement le drame central.
Victor désire la réussite de l’expérience. Puis, au moment où sa création vit réellement, il ne supporte plus son apparence.
Il voulait le pouvoir de créer. Il n’était pas préparé à la relation avec ce qu’il créerait. Désirer le résultat n’est pas accepter la responsabilité du résultat.
Qui fabrique le monstre ?#
Qui fabrique le monstre ?
Voilà la question la plus forte.
La créature affirme : « I was benevolent and good; misery made me a fiend. »
Il ne faut pas transformer cette phrase en excuse totale de ses crimes futurs. Elle commet réellement des meurtres.
Mais Mary Shelley pose une question beaucoup plus dérangeante : la monstruosité appartient-elle dès l’origine à l’être ou se construit-elle aussi dans la relation de rejet ?
La créature est abandonnée par son créateur, rejetée pour son apparence, privée d’un semblable, constamment exclue.
Le monstre devient aussi un produit social de la monstruosité du regard.
Rousseau, Elephant Man et l’IA#
Frankenstein et Rousseau
Le rapprochement est exceptionnel.
Rousseau : l’homme n’est pas nécessairement porteur à l’origine de toutes les passions destructrices que nous observons dans la société.
Frankenstein : la créature se présente d’abord comme capable d’affection, d’entraide, de désir de relation. Puis elle devient violente après une longue expérience du rejet.
Cela ne signifie pas : « Mary Shelley illustre simplement Rousseau ». Mais la confrontation est extrêmement féconde.
Frankenstein et Elephant Man
Deux êtres sont regardés comme monstrueux à partir de leur apparence.
Question : la monstruosité est-elle dans le corps de celui qui est regardé ou dans le regard qui refuse d’y reconnaître une personne ?
Voilà un très beau pont cinéma/littérature.
Frankenstein et l’IA
L’actualité philosophique est évidente.
Supposons que nous créions un jour un système réellement conscient.
La première question ne devrait peut-être pas être : « À quoi peut-il servir ? »
Mais : « Que lui devons-nous du seul fait d’avoir créé une existence capable d’être affectée par ce que nous faisons ? »
Voilà pourquoi Frankenstein est infiniment plus puissant que le cliché « attention, la technologie va se retourner contre nous ».
Créateur, créature, autonomie#
Le créateur peut-il se laver les mains ?
Victor pourrait dire : « Je n’ai pas demandé à la créature de tuer. »
C’est vrai. Elle reste responsable de ses propres actes.
Mais Victor possède également une responsabilité liée à sa création et à son abandon.
Nous obtenons donc un modèle extrêmement subtil : responsabilité du créateur pour les conditions créées ; responsabilité de la créature pour les actes qu’elle accomplit comme agent autonome. Les deux peuvent coexister.
La thèse#
La thèse
La puissance de créer ne peut être séparée de la responsabilité envers ce que cette puissance fait entrer dans le monde.
Ce qu’il ne faut pas lui faire dire#
Pour viser plus haut#
À apprendre par cœur#
À apprendre par cœurCitation exacte
« I ought to be thy Adam »
Puis : « I was benevolent and good; misery made me a fiend. »
Ne jamais les citer sans expliquer : création + abandon + rejet + reconnaissance.
Dans quels sujets ?#
À confronter avec#
À confronter avec
- ProméthéePouvoir technique.
- RousseauNature, société et formation des passions.
- KantUne créature rationnelle peut-elle devenir fin en soi ?
- LevinasLa rencontre d’un visage non familier nous oblige-t-elle ?
- JonasLa puissance technologique crée une responsabilité.
- Blade RunnerCréatures artificielles fabriquées pour servir puis demandant reconnaissance.
- Ex MachinaCréer une intelligence autonome comme objet expérimental.
Fiche mémoire#
Fiche mémoire
- Auteur
- Mary Shelley
- Œuvre
- Frankenstein
- Date
- 1818
- Sous-titre
- The Modern Prometheus
- Problème
- responsabilité du créateur
- Créature
- rationnelle, sensible, rejetée
- Question
- qui produit le monstre ?
- Piège
- « la science est mauvaise »
Les textes 6 à 10#
Cinq nouveaux visages de L’humanité
| Texte | L’homme apparaît comme… | Question essentielle |
|---|---|---|
| Pascal | un être faible qui sait sa faiblesse | Notre grandeur vient-elle de la conscience ? |
| Hobbes | un être vulnérable face à ses semblables | Pourquoi faut-il une société politique ? |
| Épicure | un mortel troublé par la représentation de sa mort | Comment vivre sans être paralysé par notre fin ? |
| Nietzsche | un passage et non un terme | L’homme actuel doit-il être dépassé ? |
| Frankenstein | un créateur devenu responsable de sa création | Que devons-nous à ce que nous faisons entrer dans le monde ? |
Le grand parcours des 10 premiers textes
- 1
L’homme doit fabriquer ce que la nature ne lui a pas donné.
- 2
Mais sa culture déforme facilement le regard qu’il porte sur les autres hommes.
- 3
Il est perfectible : son humanité possède une histoire.
- 4
Chaque personne ne doit jamais être réduite à une simple utilité.
- 5
Cette personne humaine appartient pourtant à l’histoire animale du vivant.
- 6
Elle est vulnérable, mais consciente de sa vulnérabilité.
- 7
Sa vulnérabilité face aux autres rend nécessaire une organisation politique.
- 8
Sa mortalité ne doit pas empêcher sa vie d’être heureuse.
- 9
Mais rien n’oblige à considérer l’homme actuel comme le dernier mot de L’humanité.
- 10
Et si l’homme crée de nouvelles formes d’existence, sa puissance nouvelle crée de nouvelles responsabilités.
En dix textes, l’étudiant possède déjà une véritable philosophie transversale de L’humanité.
Le test des 10 textes
6. Sujet : « L’homme est-il faible ? » Quelle référence permet de répondre simultanément oui et non ?
7. Sujet : « Qu’est-ce qui peut transformer l’égalité humaine en conflit ? » Quelle référence mobiliser ?
8. Sujet : « Notre mortalité condamne-t-elle le bonheur ? » Quelle référence mobiliser ?
9. Sujet : « Faut-il préserver L’humanité telle qu’elle est ? » Quelle référence mobiliser ?
10. Sujet : « La puissance crée-t-elle des devoirs ? » Quelle référence mobiliser ?
Les 10 réflexes à avoir
- Sujet sur Technique→ Platon / Frankenstein
- Sujet sur Culture→ Montaigne / Rousseau
- Sujet sur Dignité→ Kant
- Sujet sur Animalité→ Darwin
- Sujet sur Finitude→ Pascal / Épicure
- Sujet sur Violence→ Hobbes
- Sujet sur Dépassement→ Nietzsche
- Sujet sur Responsabilité technologique→ Frankenstein
- Sujet sur Nature humaine→ Rousseau / Darwin
- Sujet sur Humanité comme contradiction→ Pascal
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Sources
- Mary Shelley, Frankenstein; or, The Modern Prometheus, édition originale de 1818 - domaine public ; l’édition révisée de 1831 présente des différences notables de texte

