Concours20 min de lectureGrande problématique

Où passe la frontière entre l’homme et l’animal ?

Outils, communication, mémoire, émotions, conscience : selon le critère choisi, la ligne change de place. Peut-être n’existe-t-il pas une seule frontière.

Un profil humain orange et un profil de taureau jaune, dos à dos, surmontés de silhouettes de peintures préhistoriques.
L'animalité : la frontière se dessine avant même de se penser. — illustration originale du hub.

Le point de départ#

Imaginez une frontière.

D’un côté : LES HUMAINS.

De l’autre : LES ANIMAUX.

Puis essayez de placer les postes-frontières.

Outils ? Certains animaux en utilisent.

Communication ? De très nombreuses espèces communiquent.

Mémoire ? Évidemment partagée.

Émotions ? La frontière devient très difficile à défendre.

Conscience ? La recherche contemporaine élargit fortement le cercle des animaux pour lesquels une expérience consciente est scientifiquement plausible.

Morale ? Plus compliqué.

Institutions symboliques cumulatives ? Voilà peut-être une différence beaucoup plus considérable.

Alors où passe la frontière ?

Peut-être précisément n’existe-t-il pas une seule frontière.

1. Le vieux rêve du « propre de l’homme »#

La philosophie a longtemps cherché : la faculté exclusive.

Quelque chose qui serait :

  • présent chez tous les hommes ;
  • absent chez tous les animaux ;
  • suffisamment important pour définir notre différence.

Candidats historiques :

  • raison ;
  • langage ;
  • technique ;
  • rire ;
  • conscience de la mort ;
  • morale ;
  • liberté.

Le problème est que presque chaque candidat soulève des difficultés.

2. Un bon critère doit satisfaire au moins trois conditions#

Pour définir strictement l’humanité, une propriété devrait idéalement être :

NÉCESSAIRE - tous les humains doivent la posséder.

SUFFISANTE - tout être qui la possède devrait être humain.

DISTINCTIVE - elle doit réellement permettre de séparer humain et non-humain.

Essayons.

3. La raison#

Problème :

Tous les humains n’exercent pas au même degré leurs capacités rationnelles.

Et d’autres animaux manifestent des capacités de résolution de problèmes.

Darwin avait déjà systématiquement contesté l’idée d’un gouffre absolu entre toutes les facultés mentales humaines et animales.

Donc : critère puissant, mais difficile à utiliser comme interrupteur.

4. Le langage#

Le langage humain demeure extraordinairement singulier par :

  • syntaxe ;
  • générativité ;
  • abstraction ;
  • transmission ;
  • capacité narrative.

Mais : communication animale ≠ zéro.

Et surtout, la question contemporaine de l’IA montre qu’un comportement linguistique complexe n’établit pas automatiquement :

  • conscience ;
  • sensibilité ;
  • statut humain.

La frontière « parle / ne parle pas » devient donc insuffisante.

5. La technique#

Prométhée semblait nous avoir donné la réponse.

Mais différents animaux :

  • utilisent ;
  • sélectionnent ;
  • modifient parfois

des objets en fonction d’un objectif.

Darwin lui-même discutait déjà l’usage d’outils chez les animaux.

Ce qui paraît plus singulier chez l’homme est peut-être : l’accumulation technologique intergénérationnelle à très grande échelle.

6. La conscience#

Voilà une frontière longtemps tentante.

Mais les connaissances contemporaines invitent à une grande prudence.

La déclaration de New York de 2024 affirme un fort soutien scientifique à l’existence d’expériences conscientes chez mammifères et oiseaux, et une possibilité réaliste chez d’autres vertébrés et plusieurs groupes d’invertébrés.

Une expertise de la LSE a en outre conclu à suffisamment d’indices de sentience chez les céphalopodes et les crustacés décapodes pour recommander leur prise en compte explicite en droit du bien-être animal.

Nous ne pouvons donc simplement dire :

  • humain = conscient ;
  • animal = inconscient.

7. La conscience de soi ?#

Cette propriété est plus exigeante.

Mais même ici plusieurs difficultés apparaissent :

  • Comment l’évaluer chez une autre espèce ?
  • Existe-t-elle à plusieurs degrés ?
  • Un nourrisson possède-t-il la même réflexivité qu’un adulte ?
  • Une personne profondément endormie cesse-t-elle momentanément d’être humaine ?

Une propriété peut être très importante pour décrire certaines capacités sans constituer un bon critère d’appartenance à l’humanité.

8. La morale ?#

Nous pourrions dire : l’homme est celui qui distingue le bien du mal.

Mais cette définition produit un paradoxe.

Un criminel qui transgresse délibérément une norme morale ne cesse pas d’être humain.

Et certains comportements animaux présentent :

  • coopération ;
  • soin ;
  • réciprocité ;
  • attachement ;
  • réactions sociales complexes.

La question n’est donc pas immédiatement réglée.

9. Et si la frontière était en réalité un gradient ?#

Imaginez plusieurs curseurs :

CapacitéHumainsAutres animaux
Sensibilitétrès développéeprésente chez de nombreuses espèces
Mémoiretrès développéelargement présente
Apprentissagetrès développélargement présent
Outilsextrêmement développésprésents dans plusieurs lignées
Langage symboliqueexceptionnellement développésystèmes de communication divers
Culture cumulativeexceptionnellement développéeformes plus limitées selon les espèces
Institutions juridiquesdéveloppement massifaucun équivalent connu
Écritureouiaucun équivalent connu

Ce tableau ne doit pas prétendre donner une mesure scientifique uniforme.

Il sert à visualiser une idée : les capacités ne dessinent pas toutes la même frontière.

Pour viser plus haut#

Expérience de pensée#

À utiliser en dissertation#

Les 4 choses à retenir#

À rapprocher de#

Humanité et animalité : la carte du problème

QuestionDistinction à retenir
L’homme est-il un animal comme les autres ?continuité biologique ≠ absence de singularité
Où passe la frontière ?frontière biologique ≠ cognitive ≠ morale
L’animalité s’oppose-t-elle à l’humanité ?animalité réelle ≠ métaphore de la barbarie
Les animaux ont-ils une dignité ?dignité ≠ sentience ≠ droits ≠ bien-être
Qui appartient à la communauté morale ?espèce ≠ automatiquement statut moral

La progression

  1. Darwin

    Nous sommes des animaux.

  2. Éthologie et sciences de la conscience

    D’autres animaux possèdent davantage de capacités que nous ne le pensions.

  3. Bentham

    La souffrance devient moralement décisive.

  4. Kant / Singer / Regan

    Quel fondement donner au statut moral ?

  5. Question finale

    L’humanité est-elle une frontière biologique ou une frontière morale ?

Cette question prépare directement les débats contemporains sur l’intelligence artificielle, le transhumanisme et la possibilité de personnes non humaines.

Les 7 erreurs à ne plus faire

  1. 1. « L’homme n’est pas un animal. »

    Biologiquement faux.

  2. 2. « Darwin dit que l’homme descend du singe actuel. »

    Caricature.

  3. 3. « Les animaux fonctionnent uniquement par instinct. »

    Beaucoup trop général.

  4. 4. « Si un animal souffre, il possède automatiquement les mêmes droits qu’un humain. »

    La conclusion normative demande encore un argument.

  5. 5. « Tous les animaux ont les mêmes capacités. »

    Évidemment faux.

  6. 6. « Être différent signifie avoir moins de valeur. »

    La conclusion ne suit pas de la prémisse.

  7. 7. « Reconnaître des obligations envers les animaux diminue la dignité humaine. »

    L’élargissement du cercle moral n’implique pas de retirer des protections aux humains.

Notion illustrée

Animalité en images

La frontière entre l’homme et l’animal se lit d’abord dans les images : les premières que l’humanité a produites représentent des animaux.

Panneau de la grotte Chauvet : lions et rhinocéros dessinés au charbon.
Les plus anciennes images connues sont des animaux : l’homme se pense en regardant les bêtes avant de se peindre lui-même.Chauvet, environ 36 000 ans avant notre ère : la maîtrise du trait est déjà complète, très loin de l'idée d'un art « primitif ».Claude Valette · 2016-03-04 21:13:14 · CC BY-SA 4.0 — Wikimedia Commons
Peintures pariétales de Lascaux : silhouettes d'animaux ocre et noires sur la paroi.
Représenter un animal, c’est déjà mettre une distance symbolique entre soi et lui.Lascaux : les premières images connues représentent surtout des animaux. L'humanité se dit d'abord en peignant ce qu'elle n'est pas.EU · February 2006 · Public domain — Wikimedia Commons
Peinture de Prométhée apportant le feu aux hommes.
Dans le mythe, l’homme est l’animal oublié au partage : ses qualités ne sont pas naturelles mais reçues.Dans le Protagoras, l'homme naît démuni : le feu et les techniques compensent une nature qui ne l'a pas équipé.Heinrich Füger · 1790 or circa 1817 · Public domain — Wikimedia Commons
Portrait peint de René Descartes, col blanc et cheveux longs.
Descartes trace la frontière la plus nette : d’un côté la pensée, de l’autre le mécanisme animal.Descartes sépare la pensée de la matière : les animaux fonctionnent comme des machines, l'homme parle et juge.After Frans Hals · 1649 · Public domain — Wikimedia Commons
Photographie de Charles Darwin assis, barbe blanche, manteau sombre.
Darwin remplace la frontière par une continuité : la différence devient une question de degré.Darwin déplace la question : l'humain n'est plus au sommet d'une échelle, il est une branche parmi d'autres du vivant.Charles_Darwin_seated.jpg : Henry Maull (1829–1914) and John Fox (1832–1907) (Maull & Fox) [ 3 ] derivative work: Bea o · Believed to be 1854 · Public domain — Wikimedia Commons
Page de titre de The Descent of Man de Charles Darwin, 1871.
La Descendance de l’homme (1871) applique explicitement l’évolution à notre espèce.1871 : Darwin applique explicitement à l'homme ce que L'Origine des espèces avait établi pour le reste du vivant.Charles Darwin · 1871 · Public domain — Wikimedia Commons

Toutes les images du hub sont rassemblées sur la page Les illustrations du hub.

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Sources

  • Darwin, The Descent of Man - continuités entre facultés humaines et animales
  • Descartes, Discours de la méthode - cinquième partie
  • New York Declaration on Animal Consciousness - 19 avril 2024
  • London School of Economics - revue scientifique sur la sentience des céphalopodes et décapodes
  • Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « The Moral Status of Animals »
  • Peter Singer - égale considération des intérêts, spécisme
  • Tom Regan - les animaux « sujets d’une vie »
  • Code civil français, article 515-14
  • TFUE, article 13

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