La raison définit-elle l’homme ?
L’homme est-il vraiment l’animal rationnel ? Ou la raison n’est-elle qu’une dimension parmi beaucoup d’autres de notre humanité ?
1. Pourquoi la raison a-t-elle été si importante ?#
Parce qu’elle semble offrir une différence spectaculaire.
Nous pouvons réfléchir à ce qui n’est pas présent.
Nous pouvons :
- démontrer ;
- généraliser ;
- calculer ;
- nous contredire ;
- rechercher la cohérence ;
- produire des sciences.
Chez Aristote déjà, l’activité rationnelle joue un rôle essentiel dans l’analyse de la fonction propre à l’homme, tandis que la Politique lie le logos à la vie commune.
2. Descartes : raison, pensée et humanité#
Descartes construit une distinction particulièrement forte entre l’homme et l’animal-machine.
Dans le Discours de la méthode, la capacité d’utiliser les signes de manière libre et adaptée à des situations nouvelles constitue pour lui l’un des indices de la présence d’une âme rationnelle.
La rationalité ne désigne donc pas simplement réussir une multiplication.
Elle désigne une capacité générale : penser et s’adapter par le jugement à une diversité indéfinie de situations.
3. Être capable de raison n’est pas être toujours raisonnable#
Voilà une distinction élémentaire mais indispensable.
Rationnel
Capable de raisonnement.
Raisonnable
Capable de régler effectivement sa conduite selon des raisons ou normes jugées valables.
Un homme peut être extrêmement intelligent et utiliser son intelligence pour manipuler, frauder, détruire.
La rationalité instrumentale ne garantit donc pas la moralité.
Prométhée nous l’avait déjà appris avec la technique.
Exemple#
4. Kant : la raison doit aussi être pratique#
Chez Kant, la raison n’est pas seulement capable de connaissance ou de calcul.
Elle joue également un rôle dans la moralité et l’autonomie.
L’idée d’humanité chez Kant est notamment liée à notre capacité rationnelle de nous donner des fins et d’agir selon des principes.
Cela explique pourquoi la personne ne doit pas être traitée comme un simple outil.
La raison devient donc une source possible de normativité, pas seulement un ordinateur intérieur.
5. Darwin complique encore la frontière#
Darwin examine dans The Descent of Man des capacités telles que :
- mémoire ;
- attention ;
- imagination ;
- raisonnement ;
- usage d’outils ;
- langage.
Il s’oppose à l’idée selon laquelle toutes ces facultés seraient absolument sans degrés intermédiaires dans le monde animal.
Ainsi, si certains animaux possèdent certaines formes de résolution de problèmes, la frontière ne peut plus être raison : oui / non.
Elle doit être analysée beaucoup plus finement.
6. Freud : et si notre raison n’était pas seule aux commandes ?#
7. Les émotions sont-elles le contraire de la raison ?#
Autre erreur classique.
Nous imaginons souvent : raison = bonne ; émotion = obstacle.
Mais certaines émotions participent à notre compréhension morale.
La compassion peut nous rendre sensible à une souffrance.
La peur peut nous signaler un danger.
L’indignation peut rendre visible une injustice.
Le problème n’est donc pas nécessairement éliminer les émotions, mais comprendre comment raison et affects s’articulent.
Un homme sans aucune émotion serait-il réellement plus humain parce qu’il serait plus froidement calculateur ?
Blade Runner rend précisément cette question fascinante.
8. La raison peut-elle devenir inhumaine ?#
9. Intelligence artificielle : la question revient#
Supposons une machine capable de surpasser l’homme dans :
- calcul ;
- logique ;
- stratégie ;
- mémoire ;
- diagnostic.
Si la raison suffisait à définir l’humanité, devrions-nous conclure qu’une machine plus rationnelle est plus humaine que nous ?
L’absurdité apparente de la conclusion révèle peut-être que l’humanité ne se réduit jamais à la seule performance cognitive.
Il faut peut-être ajouter :
- conscience ;
- relation ;
- vulnérabilité ;
- histoire ;
- incarnation ;
- responsabilité ;
- finitude.
La machine devient de nouveau un miroir.
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Le contresens à éviter#
Les 5 choses à retenir#
À rapprocher de#
Méthode concours
Ne cherchez pas une réponse trop vite
Pour problématiser un sujet de définition, utilisez toujours cette séquence :
1. Proposer le critère évident
« L’homme se définit par la raison. »
2. Le mettre à l’épreuve
- Tous les hommes l’exercent-ils constamment ?
- Certains animaux en possèdent-ils des formes ?
- Une IA rationnelle devient-elle humaine ?
3. Distinguer
- raison / intelligence ;
- capacité / exercice ;
- humanité biologique / dignité.
4. Reconstruire une réponse plus riche
Voilà la problématisation.
Elle ne consiste pas à poser artificiellement :
« Nous pouvons donc nous demander si… »
Elle consiste à faire apparaître pourquoi la première réponse ne suffit plus.
Les cinq premières questions-mères de L’humanité
Peut-on définir l’être humain ?
Une propriété unique peut-elle enfermer toute notre humanité ?
Existe-t-il une nature humaine ?
Comment concilier unité biologique et diversité historique ?
Naît-on humain ou le devient-on ?
Comment articuler appartenance, développement et culture ?
Le langage nous rend-il humains ?
Le langage est-il simple outil ou condition d’un monde humain ?
La raison définit-elle l’homme ?
Posséder la raison suffit-il à épuiser notre condition ?
La carte intellectuelle du cluster
1. Je cherche une définition
Qu’est-ce que l’homme ?
2. Je cherche ce qui est en lui dès l’origine
Existe-t-il une nature humaine ?
3. Je découvre qu’il doit se développer
Naît-on humain ou le devient-on ?
4. Je cherche ce qui rend ce développement possible
Le langage nous rend-il humains ?
5. Je rencontre la grande candidate classique
La raison définit-elle l’homme ?
Mais aucune réponse ne suffit seule
L’humanité apparaît progressivement comme une condition biologique, historique, culturelle, relationnelle, linguistique, rationnelle et morale.
Les critères du « propre de l’homme »
| Critère proposé | Pourquoi il semble convaincant | Pourquoi il devient problématique |
|---|---|---|
| Animalité particulière | Nous appartenons au vivant mais possédons une forme de vie spécifique | Où commence exactement la différence ? |
| Raison | Sciences, abstraction, argumentation | Continuités animales, irrationalité humaine |
| Langage | Symbolisation et transmission | Communication animale et IA |
| Technique | Transformation du monde | Outils chez d’autres espèces |
| Culture | Transmission cumulative | Est-elle conséquence ou définition de notre nature ? |
| Liberté | Capacité de choix et transformation | Comment l’établir ? |
| Conscience | Réflexivité | Inconscient, développement, états limites |
| Moralité | Normes, devoirs, responsabilité | L’homme est aussi capable de l’inhumain |
| Sociabilité | Monde commun et institutions | Beaucoup d’espèces sont sociales |
| Perfectibilité | Capacité ouverte de transformation | Peut-être le critère le moins « fixe » de tous |
Le paradoxe
Plus nous cherchons une propriété absolument exclusive de l’homme, plus nous rencontrons des continuités. Mais plus nous regardons la combinaison de ses capacités, leur développement et leur histoire, plus la forme de vie humaine retrouve sa singularité.
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- Intelligence artificielle et humanité
- Humanité et conscience
Sources
- Aristote, Politique et Éthique à Nicomaque - livre I
- Descartes, Discours de la méthode - cinquième partie
- Darwin, The Descent of Man

