Concours21 min de lectureGrande problématique

La compassion nous rend-elle humains ?

Un enfant pleure, un inconnu est blessé, un animal souffre : nous pouvons éprouver quelque chose de leur souffrance. Nous parlons volontiers de « faire preuve d’humanité ».

Mais nous sommes plus compatissants envers certains qu’envers d’autres, capables de compassion sans agir et capables d’agir moralement sans émotion particulière.

La compassion est-elle le fondement de l’humanité morale ou seulement l’une de ses ressources ?

Le point de départ#

Un enfant pleure. Un inconnu est blessé. Un animal souffre.

Nous pouvons éprouver quelque chose de sa souffrance.

Cette capacité semble tellement précieuse que nous parlons volontiers de « faire preuve d’humanité ».

La compassion serait-elle alors le cœur de l’humain ?

Mais une difficulté apparaît. Nous sommes :

  • plus compatissants envers certains qu’envers d’autres ;
  • parfois bouleversés par une souffrance et indifférents à mille autres ;
  • capables de compassion sans agir ;
  • capables d’agir moralement sans éprouver d’émotion particulière.

Alors : la compassion est-elle le fondement de l’humanité morale ou seulement l’une de ses ressources ?

1. Qu’est-ce que la compassion ?#

Étymologiquement, le terme renvoie à l’idée de souffrir avec.

Mais il faut distinguer plusieurs phénomènes.

Quatre notions voisines

Empathie

Comprendre ou éprouver quelque chose de l’état de l’autre.

Compassion

Être affecté par sa souffrance et orienté vers son soulagement.

Pitié

Terme plus ancien et parfois ambigu, que Rousseau utilise dans un sens positif très important.

Sympathie

Chez Hume notamment, mécanisme beaucoup plus large par lequel les passions d’autrui peuvent nous devenir présentes.

Ces notions se croisent. Elles ne sont pas strictement synonymes.

2. Rousseau : une humanité avant la raison ?#

Rousseau produit ici un geste remarquable.

La pitié ne dépend pas nécessairement d’une démonstration philosophique.

Lorsque je vois souffrir : je peux être affecté avant d’avoir calculé mes obligations.

Il parle d’un « pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion ».

Cette idée est extrêmement puissante. Elle signifie que notre rapport moral à autrui ne commence peut-être pas dans un théorème, mais dans une sensibilité à sa vulnérabilité.

3. Une pitié qui déborde l’espèce humaine#

Rousseau étend la logique de cette sensibilité aux animaux.

Cela annonce un problème que nous avons déjà rencontré : la capacité à souffrir peut élargir notre considération morale au-delà de l’espèce humaine.

Ainsi, la compassion pourrait paradoxalement être une qualité très humaine qui nous apprend à ne pas nous soucier seulement des humains.

4. Hume : je peux ressentir ce qui arrive à l’autre#

Chez Hume, la sympathie fonctionne comme un mécanisme de transmission des passions.

Nous percevons certains signes extérieurs de ce que ressent l’autre et cette représentation acquiert progressivement une vivacité affective en nous.

Cette idée montre quelque chose de fondamental : notre individualité psychique n’est pas hermétiquement fermée.

Les émotions circulent. L’homme est affecté par l’homme.

5. Mais la compassion est partiale#

Imaginez un enfant souffrant devant vous.

Puis dix mille personnes anonymes dont vous connaissez seulement le nombre.

Notre émotion n’est généralement pas proportionnelle au nombre de victimes.

Nous sommes davantage affectés par :

  • le proche ;
  • le visible ;
  • le racontable ;
  • celui auquel nous pouvons nous identifier.

Or la justice ne peut fonctionner ainsi.

Une vie lointaine ne devient pas moins digne parce qu’elle est moins émouvante.

6. Kant : et si je n’éprouve rien ?#

Supposons que vous soyez fatigué, irrité, peu ému.

Avez-vous soudain le droit de maltraiter quelqu’un ? Évidemment non.

Voilà pourquoi une morale fondée exclusivement sur la compassion serait fragile.

Une émotion peut varier.

Le devoir prétend fournir une exigence indépendante de mon humeur.

La philosophie morale de Kant fonde précisément la moralité sur un principe rationnel et inconditionnel plutôt que sur la seule inclination.

7. La compassion peut-elle devenir paternaliste ?#

8. Nietzsche : faut-il se méfier de la pitié ?#

Nietzsche soumet la valorisation morale de la pitié et de la compassion à sa critique généalogique plus générale.

Il demande quel type de vie certaines valeurs favorisent et si une morale centrée sur souffrance, égalité et compassion ne risque pas parfois de transformer toute puissance, dépassement ou différence en suspicion.

Cela ne signifie pas : « Nietzsche recommande la cruauté. »

Cela signifie : une émotion moralement valorisée doit elle aussi être interrogée.

9. La compassion peut-elle remplacer la justice ?#

Non.

Imaginez un juge qui décide selon la personne qui l’émeut le plus.

Ce serait catastrophique.

La justice doit précisément être capable de protéger celui pour lequel personne ne ressent beaucoup de sympathie.

Voilà pourquoi une civilisation morale a besoin simultanément :

DE COMPASSION pour ne pas devenir froide ;

DE PRINCIPES pour ne pas devenir arbitraire.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

À rapprocher de#

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Sources

  • Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes - sur la pitié naturelle
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « David Hume » : sympathie et passions d’autrui
  • Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Friedrich Nietzsche »

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