Concours24 min de lectureGrande problématique

La mortalité fait-elle partie de notre humanité ?

Tous les vivants meurent. Mais nous sommes peut-être les seuls à savoir que nous allons mourir, à organiser des rites, à écrire des testaments et à construire des institutions qui nous survivent.

La mortalité est-elle seulement un fait biologique subi, ou une condition qui structure toute l’existence humaine ?

Un sablier géant dont le sable dessine une silhouette humaine accroupie, une horloge fondue à sa base.
La finitude : le sable qui tombe est ce qui nous fait. — illustration originale du hub.

1. Mort et mortalité ne sont pas synonymes#

La mort est un événement ou un état de fin de vie.

La mortalité désigne la condition d’un être dont la vie prendra fin.

La Stanford Encyclopedia of Philosophy distingue précisément ces questions et analyse la mortalité comme propriété de l’être vivant dont l’existence finira.

Deux notions à ne jamais confondre

La mort

Un événement, situé au terme de la vie.

La mortalité

Une condition, présente toute la vie durant.

Je ne suis pas seulement confronté à la mort au dernier instant : je suis mortel toute ma vie.

2. Adam : l’homme vient de la terre et retourne à la terre#

Notre parcours biblique nous avait déjà conduit vers Adam et adamah : l’humain et le sol.

La Genèse associe ainsi la condition humaine à une profonde matérialité terrestre.

Cette image culturelle conserve une force considérable : l’homme peut rêver de ciel, de maîtrise et de dépassement, mais son corps demeure vulnérable, dépendant et périssable.

Nous retrouvons notre première grande tension : dignité et fragilité.

3. Épicure : pourquoi craindre ce que nous n’éprouverons jamais ?#

Épicure propose l’un des raisonnements les plus célèbres de toute l’histoire de la philosophie. Dans la Lettre à Ménécée, il affirme que « death is nothing to us ».

Pourquoi ?

  • Lorsque je suis vivant, la mort n’est pas présente.
  • Lorsque la mort est présente, je ne suis plus là pour en faire l’expérience.

Le bien et le mal supposent, dans son raisonnement, une capacité de sensation. Or la mort est précisément privation de toute sensation.

Attention au contresens#

4. La mort peut-elle être mauvaise parce qu’elle nous prive ?#

Supposons que vous mouriez demain, alors que vous auriez pu vivre cinquante années heureuses supplémentaires.

Même si vous ne ressentez rien après votre mort, n’êtes-vous pas privé de relations, de projets, d’expériences, de plaisirs ?

C’est la grande réponse dite privationniste. La philosophie contemporaine de la mort oppose précisément l’argument épicurien à l’idée selon laquelle la mort peut être mauvaise parce qu’elle prive une personne des biens qu’elle aurait connus si elle avait continué à vivre.

Voilà pourquoi « ne pas souffrir de sa mort » et « ne rien perdre en mourant » ne sont pas exactement les mêmes affirmations.

5. Pascal : le problème n’est pas seulement que nous mourons#

Il est aussi que nous le savons.

Pascal observe que l’homme, incapable de vaincre la mort, la misère et l’ignorance, cherche souvent à ne plus y penser. C’est le mécanisme du divertissement.

Dans les Pensées, il affirme que les hommes, ne pouvant lutter directement contre la mort et la misère, cherchent à se détourner de leur contemplation.

Le divertissement ne signifie donc pas seulement regarder une série : il désigne tout ce qui peut nous empêcher de rester seuls face à notre condition.

6. Notre monde est-il encore pascalien ?#

Notifications. Travail. Réseaux sociaux. Voyages. Actualité permanente. Musique dans les écouteurs. Écrans jusque dans le lit.

Nous pouvons traverser une journée entière sans presque jamais rencontrer le silence.

Il serait absurde de dire : « Pascal avait prévu TikTok. »

Mais son concept pose une question extraordinairement contemporaine : avons-nous multiplié les moyens de vivre ou les moyens de ne jamais penser à la vie que nous menons ?

7. Heidegger : ma mort n’est pas une information médicale#

Nous savons tous que « les humains meurent ». Cette proposition générale est facile à prononcer. Mais « je vais mourir » possède un tout autre poids.

Heidegger s’intéresse précisément à cette appropriation personnelle de la mortalité. Dans Être et Temps, il distingue la mort du simple arrêt biologique d’un organisme et fait de l’anticipation de sa propre possibilité de mort une dimension susceptible d’individualiser le Dasein.

Le problème n’est pas de penser morbidement toute la journée à son cercueil : il est de comprendre que mon existence est finie et que personne ne peut vivre ma vie à ma place.

8. La mort donne-t-elle de la valeur à la vie ?#

La formule est séduisante : « la vie est précieuse parce qu’elle est courte. »

Mais elle est trop rapide. Un excellent repas ne devient pas meilleur simplement parce que quelqu’un menace de vous enlever l’assiette après cinq minutes.

De même, la mort peut rendre certaines possibilités plus urgentes, sans que nous devions conclure que plus une vie est courte, meilleure elle est.

Trois notions à séparer

Limite

La vie possède une durée.

Prématurité

Une vie peut être interrompue beaucoup trop tôt.

Finitude

L’existence ne contient pas toutes les possibilités.

9. La finitude oblige à choisir#

Si vous disposez d’un temps infini, pourquoi choisir maintenant ?

Vous pourriez apprendre le piano dans trois siècles, lire Proust dans mille ans, déclarer votre amour plus tard.

La finitude transforme le temps en ressource rare. Et toute ressource rare impose des choix.

Nous ne pouvons pas :

  • exercer tous les métiers ;
  • aimer toutes les personnes ;
  • visiter tous les lieux ;
  • lire tous les livres ;
  • vivre toutes les vies.

Être humain, c’est aussi renoncer à des possibles pour en accomplir certains.

10. La mort structure aussi les générations#

Si personne ne mourait, quelles places resteraient-elles ?

Pouvoir. Patrimoine. Institutions. Métiers. Transmission.

La mortalité produit un phénomène majeur : les générations se succèdent.

Arendt déplace même notre attention de la mort vers son envers : la natalité. Chaque naissance introduit un commencement et la possibilité de nouveauté dans le monde.

La finitude individuelle crée donc aussi un monde dans lequel d’autres peuvent commencer.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

Le territoire « Finitude, mort et destin de L’humanité »#

Finitude, mort et destin de L’humanité : les 5 questions du territoire

QuestionTension centrale
La mortalité fait-elle partie de notre humanité ?subir la mort / vivre avec la finitude
Une humanité immortelle serait-elle encore humaine ?prolonger la vie / transformer la structure de l’existence
Pourquoi voulons-nous que L’humanité continue ?reproduire le présent / permettre du nouveau
La disparition serait-elle un mal ?dommage individuel / perte de futurs possibles
Faut-il accepter nos limites ?résignation / autolimitation responsable

Grand duel : Épicure / Pascal

Épicure

La mort ne doit pas troubler inutilement la vie.

Pascal

Notre obsession à ne pas penser la mort révèle elle-même quelque chose de notre condition.

La question

La sagesse consiste-t-elle à ne plus craindre la mort ou à regarder pleinement ce que notre mortalité révèle de nous ?

La grande progression

  1. Épicure

    Ne laissez pas la peur de la mort détruire la vie.

  2. Pascal

    L’homme passe pourtant une grande partie de son existence à éviter de regarder sa finitude.

  3. Heidegger

    La mortalité n’est pas seulement un événement futur : elle transforme la manière dont nous pouvons vivre notre existence présente.

  4. Arendt

    Mais la condition humaine n’est pas seulement mortelle : elle est aussi natale. Chaque naissance peut introduire du nouveau.

  5. Jonas

    Cette possibilité de futurs humains transforme notre puissance présente en responsabilité.

  6. Transhumanisme

    Et si certaines limites elles-mêmes devenaient techniquement modifiables ?

Que resterait-il de la condition humaine si nous pouvions progressivement supprimer tout ce que nous avions jusqu’ici appelé ses limites ?

Notion illustrée

Finitude en images

Savoir qu’on va mourir change tout : ces images montrent comment les traditions ont travaillé la mort et la vulnérabilité.

Buste antique d'Épicure en marbre.
Épicure : « la mort n’est rien pour nous » — un raisonnement, pas une consolation.Épicure : « la mort n'est rien pour nous ». Le raisonnement change ce que la finitude fait à une vie humaine.Gary Todd · 2016-08-02 19:47:22 · CC0 — Wikimedia Commons
Portrait peint de Blaise Pascal.
Pascal tient les deux bouts : la misère de l’homme et sa grandeur tiennent au même savoir.Pascal tient les deux bouts : la misère de l'homme et sa grandeur, parce qu'il sait qu'il est misérable.unknown; a copy of the painting of François II Quesnel, which was made for Gérard Edelinck en 1691 [réf. nécessaire] . · circa 1690 date · Public domain — Wikimedia Commons
Fresque de l'expulsion du jardin d'Éden : deux corps nus qui s'éloignent, la main sur le visage.
L’expulsion : le récit fait entrer l’humain dans le temps, le travail et la mort.L'expulsion : le récit ne raconte pas une chute biologique mais l'entrée dans la conscience, le travail et la mort.Masaccio · 1426-1428 (altered in 1680, and restored in 1980) · Public domain — Wikimedia Commons
Statue ancienne de Bouddha assis en méditation.
Le bouddhisme part de la souffrance commune à tous les êtres sensibles.Le bouddhisme part de la souffrance commune à tous les êtres sensibles : la frontière morale n'y coïncide pas avec l'espèce humaine.Daderot · 2017-11-02 14:09:18 · Public domain — Wikimedia Commons
Entrée du camp d'Auschwitz I sous la neige, portail et inscription.
La vulnérabilité extrême : la finitude n’est pas seulement biologique, elle peut être infligée.Primo Levi écrit depuis ce lieu : la question du titre n'est pas rhétorique, elle porte sur ce qui reste d'un homme quand tout lui est retiré.Logaritmo · 2007-11-28 · Public domain — Wikimedia Commons
Champignon atomique s'élevant au-dessus d'une ville japonaise en 1945.
À partir de 1945, la finitude devient celle de l’espèce, pas seulement de l’individu.1945 : l'humanité acquiert le pouvoir de se supprimer elle-même. La technique devient une question morale de premier rang.George R. Caron / Charles Levy · 1945-08-06/09 · Public domain — Wikimedia Commons

Toutes les images du hub sont rassemblées sur la page Les illustrations du hub.

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  • Une humanité immortelle serait-elle encore humaine ?
  • L’homme doit-il accepter ses limites ?

Sources

  • Épicure, Lettre à Ménécée - la mort n’est rien pour nous
  • Pascal, Pensées - le divertissement et la condition humaine
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Death » - privationnisme et mal de la mort
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Martin Heidegger » - être-pour-la-mort et existence propre
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Hannah Arendt » - natalité et commencement

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