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Freud et L’humanité : la civilisation nous protège-t-elle de nous-mêmes ?

La civilisation nous rend-elle meilleurs ou se contente-t-elle de contenir ce qu’il y a de dangereux en nous ?

Freud décrit la civilisation comme devant contenir une tendance humaine à l’agression, au prix du refoulement, de la frustration et de la culpabilité.

Photographie de Sigmund Freud, barbe blanche, lunettes rondes, cigare à la main.
Freud : la civilisation protège l'humanité de la violence, mais elle exige en retour un renoncement qui la rend inquiète.Max Halberstadt · circa 1921 date · Public domain — Wikimedia Commons

Fiche rapide#

Fiche rapide

Auteur
Sigmund Freud
Dates
1856-1939
Œuvre essentielle
Malaise dans la civilisation, publié en allemand en 1930
Concepts utiles
pulsions ; agressivité ; civilisation ; renoncement ; surmoi ; culpabilité ; Éros ; conflit psychique
Question fondamentale
La civilisation nous rend-elle meilleurs ou se contente-t-elle de contenir ce qu’il y a de dangereux en nous ?

1. Freud casse une illusion : « je sais qui je suis »#

Une certaine image classique de l’homme le présente volontiers comme :

  • un sujet rationnel,
  • conscient,
  • capable de se connaître,
  • maître de ses décisions.

Freud complique profondément cette image.

Nos actes, nos rêves, nos symptômes, nos lapsus et nos désirs peuvent exprimer des processus psychiques auxquels la conscience n’a pas directement accès.

L’homme n’est donc pas totalement :

maître dans sa propre maison psychique.

Pour notre thème, la conséquence est immense.

L’humanité ne peut plus être définie uniquement par la conscience rationnelle.

Il faut aussi penser :

  • désir ;
  • conflit ;
  • pulsion ;
  • inconscient.

2. Pourquoi avons-nous besoin de civilisation ?#

Parce que vivre ensemble suppose des limites.

Imaginez une société dans laquelle chacun pourrait satisfaire immédiatement :

  • sa colère ;
  • sa sexualité ;
  • sa volonté de domination ;
  • son désir de posséder ;
  • sa vengeance.

La coexistence deviendrait rapidement impossible.

La civilisation produit donc :

  • règles ;
  • interdits ;
  • institutions ;
  • normes ;
  • sanctions ;
  • éducation.

Elle rend la vie commune possible en demandant aux individus de renoncer à certaines satisfactions.

3. Freud plus proche de Hobbes qu’on ne le croit#

Dans Malaise dans la civilisation, Freud insiste avec force sur la présence de l’agressivité dans les relations humaines.

Il refuse de représenter les hommes comme de simples créatures paisibles qui deviendraient violentes seulement lorsqu’elles sont attaquées.

Nous retrouvons Hobbes.

Mais avec une différence majeure.

Hobbes pose surtout un problème politique :

Comment empêcher les hommes de se menacer ?

Freud pose aussi un problème psychique :

Que devient l’agressivité lorsqu’on l’empêche de s’exprimer ?

La loi ne fait pas disparaître la pulsion.

Elle doit la traiter.

4. Comment la civilisation contrôle-t-elle l’agressivité ?#

L’une des réponses freudiennes est particulièrement fascinante.

Une partie de l’agressivité est retournée vers l’intérieur.

Le sujet intériorise l’autorité.

Une instance psychique, le surmoi, surveille et juge le moi.

Freud compare ce mécanisme à l’installation d’une sorte de garnison intérieure : la civilisation maîtrise une partie de l’agressivité en la retournant contre l’individu lui-même.

Nous appelons une partie de ce résultat :

culpabilité.

5. Civilisation = humanisation ?#

Pas nécessairement.

C’est l’immense intérêt de Freud.

La civilisation :

  • protège contre certaines violences ;
  • permet la coopération, les arts, le savoir et la vie collective ;
  • mais frustre certaines tendances individuelles ;
  • et produit une part de malaise et de culpabilité.

Ainsi, la civilisation n’est ni un paradis, ni un mal absolu.

Elle constitue une solution conflictuelle au problème de la coexistence humaine.

6. Le « narcissisme des petites différences »#

Freud remarque également quelque chose de particulièrement précieux pour le thème.

Des groupes très proches peuvent éprouver une hostilité intense les uns envers les autres.

Il donne notamment des exemples de peuples voisins qui se ridiculisent et s’opposent malgré leur proximité.

L’idée est très utile :

Nous n’avons pas nécessairement besoin d’une altérité radicale pour produire un ennemi.

Parfois, une petite différence suffit pour fabriquer un « eux » contre « nous ».

Excellent matériau pour :

  • nationalisme ;
  • identité ;
  • racisme ;
  • fraternité ;
  • communautés humaines.

Le contresens à éviter#

Pour viser plus haut#

À rapprocher de#

Hobbes - La coexistence doit contenir le danger représenté par autrui.

Rousseau - Freud est beaucoup moins optimiste sur l’idée que certaines violences seraient principalement des produits de la société.

Caïn et Abel - La proximité fraternelle n’abolit pas l’agressivité.

Nietzsche - Origines psychologiques de la culpabilité et critique des valeurs morales.

Arendt - Les institutions et les individus restent responsables de ce qu’ils font de leur capacité à agir.

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

Cinq nouvelles manières de penser l’humanité

AuteurQuestion fondamentaleIdée à retenir
FreudPourquoi vivre ensemble nous coûte-t-il quelque chose ?La civilisation contient l’agressivité mais produit aussi renoncement et culpabilité.
ArendtComment vivre humainement dans un monde commun ?L’humanité politique suppose pluralité, pensée, parole, action et responsabilité.
Lévi-StraussComment penser l’unité humaine sans uniformité ?La diversité culturelle n’abolit pas l’humanité commune.
LevinasPourquoi autrui m’oblige-t-il ?L’humanité devient responsabilité avant d’être seulement appartenance.
JonasQue devons-nous aux humains futurs ?Notre puissance technique étend notre responsabilité au-delà des contemporains.

Le grand fil du lot

  1. Freud

    Il y a du conflit en nous.

  2. Arendt

    Nous devons pourtant construire un monde commun.

  3. Lévi-Strauss

    Ce monde ne doit pas confondre unité et uniformité.

  4. Levinas

    L’autre n’est pas seulement différent : sa vulnérabilité m’oblige.

  5. Jonas

    Et « l’autre » peut même être un homme qui n’est pas encore né.

En cinq auteurs, la question de L’humanité s’élargit donc de la vie psychique individuelle à la civilisation, de la civilisation à la pluralité des cultures, de la pluralité à la responsabilité envers autrui, puis de la responsabilité présente à l’avenir même du genre humain.

Grand duel 1 : Hobbes / Freud

Hobbes

L’ordre politique protège les hommes de leur vulnérabilité mutuelle.

Freud

Mais l’institution politique ne supprime pas les forces psychiques à l’origine des conflits.

La violence humaine est-elle un problème principalement politique ou également psychique ?

Grand duel 2 : Montaigne / Lévi-Strauss

Montaigne

Notre coutume déforme notre jugement de l’autre.

Lévi-Strauss

L’anthropologie systématise la critique de l’ethnocentrisme et pense la diversité culturelle.

Peut-on affirmer un universel humain sans transformer sa culture en norme de toutes les autres ?

Grand duel 3 : Kant / Levinas

Kant

Respecter la personne parce que son humanité possède une valeur qui interdit son instrumentalisation.

Levinas

L’autre me met en question avant même d’être ramené à une catégorie morale universelle.

Respectons-nous autrui parce qu’il appartient à l’universel humain ou parce que sa singularité nous oblige ?

Grand duel 4 : Prométhée / Jonas

Prométhée

L’homme acquiert la puissance technique.

Jonas

L’homme doit devenir responsable de cette puissance.

L’humanité est-elle capable de devenir moralement aussi puissante qu’elle l’est devenue techniquement ?

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Sources

  • Freud, Malaise dans la civilisation - 1930
  • Library of Congress - ressources et texte historique

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