Concours22 min de lectureGrande problématique

L’inhumain appartient-il à l’humanité ?

Si l’inhumain était réellement extérieur à l’homme, qui l’aurait produit ? Distinguer l’humanité comme fait et l’humanité comme norme.

Un visage dont la moitié orange est intacte et la moitié sombre s'effrite en éclats de roche.
L'inhumanité : l'autre moitié du même visage. — illustration originale du hub.

Le point de départ#

La tentation est presque irrésistible.

Face à certaines atrocités, nous disons : « Ce n’est pas humain. »

La formule exprime notre refus moral.

Mais philosophiquement, elle pose un problème.

Car si l’inhumain était réellement extérieur à l’homme : qui l’aurait produit ?

Les guerres. Les tortures. Les camps. L’esclavage. Les génocides. Les armes de destruction massive.

Tout cela appartient malheureusement à l’histoire des hommes.

Devons-nous donc prononcer la phrase la plus dérangeante du thème ?

L’inhumain est aussi une possibilité de l’humain.

1. Le mot contient une négation#

In-humain.

La langue semble nous dire : « ceci est hors de l’humain ».

Mais cette négation fonctionne comme un jugement moral.

Elle dit : « cette action est indigne de ce que l’homme devrait être ».

Pas : « cette action appartient zoologiquement à une autre espèce ».

2. Montaigne : la barbarie peut être chez nous#

Montaigne accomplit dès le XVIe siècle un geste fondamental.

Dans « Des cannibales », il rappelle que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».

Puis il compare les violences attribuées aux peuples du Nouveau Monde aux atrocités commises entre Européens durant les guerres de Religion.

Le renversement est essentiel : être civilisé ne garantit pas d’échapper à la barbarie.

L’inhumain peut exister au cœur de celui qui se considère comme le plus humain.

3. Freud : l’homme n’est pas un ange déchu par accident#

Freud refuse une vision selon laquelle l’homme serait spontanément pacifique et deviendrait violent uniquement sous l’effet d’éléments extérieurs.

La civilisation doit, selon lui, composer avec des tendances agressives bien réelles.

Cela signifie : l’inhumain ne provient pas nécessairement d’une force étrangère qui entrerait soudain dans un homme naturellement innocent.

Il faut penser la possibilité du conflit à l’intérieur même de la condition humaine.

4. Reconnaître la possibilité n’est pas dire « c’est normal »#

Voilà la distinction décisive.

De : « les hommes sont capables du pire »

il ne faut surtout pas déduire : « le pire est acceptable puisqu’il est humain ».

Confondre POSSIBILITÉ ANTHROPOLOGIQUE et LÉGITIMITÉ MORALE serait catastrophique.

La philosophie cherche à comprendre ce qui est possible.

La morale continue de dire : cela ne doit pas être.

5. Le XXe siècle rend la question inévitable#

La Shoah n’a pas été mise en œuvre par des créatures dépourvues de langage, de technique ou d’organisation.

L’assassinat des Juifs d’Europe a nécessité l’action de structures étatiques, de SS, de policiers, de militaires, d’administrations civiles, de transports, de fonctionnaires et de nombreux autres participants.

Voilà pourquoi le problème est beaucoup plus inquiétant que : « la civilisation s’est momentanément transformée en sauvagerie ».

Certaines formes de violence de masse ont précisément mobilisé :

  • organisation ;
  • administration ;
  • rationalisation ;
  • technique.

Des capacités dont nous sommes parfois très fiers comme signes de civilisation.

6. Arendt : ne pas se rassurer avec le démon#

Arendt pose le problème de manière particulièrement dérangeante à propos d’Eichmann.

Son analyse de la « banalité du mal » s’inscrit dans une réflexion sur la culpabilité individuelle, l’état d’esprit du responsable, la pensée et la responsabilité sous une dictature.

Ce qu’elle refuse, notamment, c’est la facilité d’une explication entièrement démonologique.

Si le mal exigeait toujours un monstre reconnaissable à cinquante mètres, notre vigilance serait assez simple.

Mais si des individus ordinaires peuvent contribuer à des systèmes extraordinaires de destruction : le problème devient politique, moral et institutionnel.

7. Primo Levi#

Si c’est un homme, publié pour la première fois en 1947, naît de l’expérience de Primo Levi à Auschwitz. Le livre interroge de manière centrale les mécanismes par lesquels le Lager tente de défaire l’identité, la dignité, la langue et les relations humaines des prisonniers.

La force du témoignage de Levi tient notamment à ce qu’il observe simultanément :

  • les mécanismes de déshumanisation ;
  • les fragments d’humanité qui peuvent subsister dans leur sein.

Le Centro Primo Levi souligne notamment l’importance, chez Levi, de continuer à voir des hommes plutôt que des choses au milieu du système concentrationnaire.

Voilà un point capital : la déshumanisation est une violence exercée sur l’homme.

Elle ne prouve pas que la victime cesse réellement d’être humaine.

Référence absolument centrale

Primo Levi, Si c’est un homme

Pourquoi étudier Si c’est un homme ? Parce que Levi permet de penser simultanément :

  • destruction de l’identité ;
  • faim ;
  • langage ;
  • corps ;
  • humiliation ;
  • solidarité ;
  • adaptation ;
  • responsabilité ;
  • mémoire ;
  • témoignage.

Son œuvre ne présente pas Auschwitz comme une abstraction appelée « le mal ». Elle observe avec une précision presque expérimentale ce qu’un système de domination fait aux corps, aux relations et à la représentation que les hommes ont d’eux-mêmes et des autres.

Si c’est un homme paraît d’abord en 1947 et rend compte de l’expérience de Levi à Auschwitz.

À utiliser sur

Page à venir : « Primo Levi, Si c’est un homme : l’œuvre indispensable sur l’humanité ».

8. Un paradoxe très important#

Nous pourrions donc dire :

L’inhumain appartient à l’humanité comme possibilité, mais il n’appartient pas à l’humanité comme idéal.

Cette phrase résume tout le problème.

HUMANITÉ-FAIT - l’homme peut produire le pire.

HUMANITÉ-NORME - nous pouvons précisément juger ce pire contraire à ce que l’homme devrait reconnaître chez son semblable.

Les deux sens du mot travaillent l’un contre l’autre.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Humanité et inhumanité : les 5 renversements à retenir

Intuition initialeCe que le cours permet de comprendre
« Inhumain = pas humain »L’inhumain est une catégorie morale appliquée à des possibilités humaines.
« Le bourreau est un monstre »La monstruosité condamne mais n’explique pas suffisamment.
« Barbare = non civilisé »La civilisation elle-même peut produire des formes organisées de barbarie.
« Déshumaniser = croire que l’autre est un animal »La déshumanisation possède plusieurs mécanismes et n’est pas toujours une négation littérale de l’humanité.
« Le mal vient des mauvaises personnes »Dispositions, idéologies, groupes, institutions et choix personnels interagissent.

La grande progression

  1. Montaigne

    La barbarie n’est pas forcément chez celui que nous appelons barbare.

  2. Freud

    La civilisation n’abolit pas nos possibilités agressives.

  3. Primo Levi

    Un système peut travailler méthodiquement à défaire les conditions ordinaires de la dignité humaine.

  4. Arendt

    L’inhumain ne nécessite pas nécessairement un monstre extérieur à l’humanité.

  5. Notre question

    Comment empêcher des hommes ordinaires de devenir les agents de l’inhumain ?

C’est peut-être l’une des questions politiques les plus importantes de tout le thème.

Les 4 choses à retenir#

À rapprocher de#

Notion illustrée

Inhumanité en images

L’inhumain n’est pas hors de l’humanité : les documents ci-dessous montrent qu’il est produit par des hommes, souvent organisés et administratifs.

Peinture représentant Caïn levant la main sur Abel.
Le premier meurtre du récit biblique est fratricide : la violence naît à l’intérieur de la fraternité.Le premier meurtre est un fratricide : la fraternité n'est pas dans ce récit une garantie de paix, c'est le lieu même du risque.Peter Paul Rubens · between 1608 and 1609 date · Public domain — Wikimedia Commons
Page de titre de la Brevísima relación de la destrucción de las Indias de Las Casas, 1552.
1552 : l’inhumanité coloniale est dénoncée par écrit, preuve qu’elle était visible et discutée.1552 : Las Casas publie l'accusation. Le texte circule en Europe et fait de la cruauté coloniale une question morale publique.Bartolomé de las Casas · 1552 · Public domain — Wikimedia Commons
Entrée du camp d'Auschwitz I sous la neige, portail et inscription.
Primo Levi écrit depuis ce lieu : la question « si c’est un homme » y devient une question de fait.Primo Levi écrit depuis ce lieu : la question du titre n'est pas rhétorique, elle porte sur ce qui reste d'un homme quand tout lui est retiré.Logaritmo · 2007-11-28 · Public domain — Wikimedia Commons
Photographie du procès de Nuremberg : accusés assis au banc, gardes derrière eux.
Nuremberg fait apparaître en droit l’idée d’un crime commis contre l’humanité elle-même.Nuremberg : c'est là qu'apparaît juridiquement l'idée d'un crime commis non contre un peuple, mais contre l'humanité.Work of the United States Government · 2010-12-25 14:54 · Public domain — Wikimedia Commons
Hannah Arendt à Jérusalem pendant le procès Eichmann.
Arendt décrit un fonctionnaire, pas un monstre : l’inhumanité peut être banale.Jérusalem, 1961 : Arendt décrit un fonctionnaire, pas un monstre. C'est précisément ce qui rend le constat difficile à supporter.A print screen from "The Devil's Confession: The Lost Eichmann Tapes" - Israeli Public Broadcasting Corporation · 1961-04-11 · Public domain — Wikimedia Commons
Champignon atomique s'élevant au-dessus d'une ville japonaise en 1945.
1945 : l’humanité acquiert les moyens techniques de se supprimer elle-même.1945 : l'humanité acquiert le pouvoir de se supprimer elle-même. La technique devient une question morale de premier rang.George R. Caron / Charles Levy · 1945-08-06/09 · Public domain — Wikimedia Commons

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Sources

  • Montaigne, Essais, I - « Des cannibales », édition de Bordeaux
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Hannah Arendt », « The Concept of Evil », « Dehumanization »
  • Centro Primo Levi - ressources sur Se questo è un uomo, Auschwitz et la déshumanisation
  • United States Holocaust Memorial Museum - Holocaust Encyclopedia : auteurs, administrations, propagande
  • Stanley Milgram, « Behavioral Study of Obedience » - 1963 ; Yale University Archives ; APA
  • Déclaration universelle des droits de l’homme - Nations unies
  • Statut de Rome de la Cour pénale internationale - article 7

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