L’animalité est-elle le contraire de l’humanité ?
« Ils se sont comportés comme des animaux. » La formule contient une étrangeté : les violences les plus systématiques supposent des facultés profondément humaines.
Le point de départ#
Nous disons parfois : « Ils se sont comportés comme des animaux. »
La phrase signifie généralement :
- violence,
- brutalité,
- absence de maîtrise,
- cruauté.
Mais elle contient une étrangeté extraordinaire.
Les massacres humains les plus systématiques sont-ils réellement caractéristiques des animaux ?
Les animaux construisent-ils :
- camps de concentration ;
- systèmes bureaucratiques d’extermination ;
- propagandes raciales ;
- bombes nucléaires ?
Nous utilisons donc souvent « animal » comme synonyme de « cruel » pour décrire des comportements qui peuvent être profondément humains dans leur organisation.
Voilà un immense paradoxe.
1. « Se comporter comme une bête »#
Notre langage garde la trace d’une hiérarchie très ancienne.
Quelques expressions :
- bestial ;
- brutal ;
- sauvage ;
- se comporter comme une bête.
Le non-humain sert alors de repoussoir.
Nous définissons implicitement l’homme idéal en rejetant violence et pulsion du côté de l’animal.
2. Mais Freud complique le tableau#
Freud nous a précisément appris à ne pas expulser trop vite l’agressivité hors de l’humain.
La civilisation doit contenir des tendances conflictuelles qui appartiennent à notre vie psychique.
L’homme ne devient pas violent parce qu’il aurait momentanément cessé d’être humain.
La violence doit aussi être pensée à l’intérieur de l’humanité.
3. Arendt : le « monstre » nous rassure#
Nous retrouvons ici exactement le problème de la banalité du mal.
Dire : « Ce n’étaient plus des hommes. »
peut exprimer légitimement notre horreur morale.
Mais philosophiquement, cette phrase risque d’éviter le vrai problème : comment des hommes peuvent-ils produire l’inhumain ?
Si chaque criminel extrême est symboliquement expulsé de l’espèce, nous ne comprendrons jamais ce dont notre propre espèce est capable.
4. Le bourreau est-il plus « animal » ?#
Pas nécessairement.
La violence humaine peut être au contraire extraordinairement rationnelle.
Elle peut utiliser :
- fichiers ;
- formulaires ;
- chemins de fer ;
- administration ;
- technologie ;
- division du travail ;
- science.
L’inhumain peut donc se présenter non comme retour de l’homme à une animalité primitive, mais comme usage très humain de capacités humaines au service de fins destructrices.
C’est beaucoup plus inquiétant.
5. L’animal est-il vraiment « bestial » ?#
La recherche contemporaine sur les animaux décrit des univers comportementaux très variés :
- compétition ;
- prédation ;
- coopération ;
- liens sociaux ;
- soins parentaux ;
- apprentissage ;
- comportements prosociaux selon les espèces.
La déclaration de New York sur la conscience animale reflète précisément l’élargissement actuel des recherches sur l’expérience subjective chez de nombreux animaux.
Il est donc scientifiquement et philosophiquement pauvre d’utiliser : animal = brutalité.
6. Alors pourquoi continuons-nous à dire « animal » ?#
Parce que le mot accomplit une fonction morale.
Il signifie : « Ce comportement est indigne de l’idée que nous nous faisons de l’homme. »
C’est compréhensible.
Mais il faut distinguer LE SENS MORAL DE LA MÉTAPHORE de LA VÉRITÉ ANTHROPOLOGIQUE.
Un acte peut être qualifié de « bestial » sans être produit par une perte réelle de notre animalité ou de notre humanité biologique.
Pour viser plus haut#
7. Humaniser l’homme, est-ce domestiquer l’animal en lui ?#
Cette conception possède une longue histoire.
Éducation et civilisation devraient discipliner les instincts.
Freud conserve une partie de ce problème.
Mais peut-être faut-il aller plus loin.
La vie humaine ne consiste pas simplement à : raison écrasant pulsion.
Elle consiste à organiser :
- désir ;
- émotion ;
- raison ;
- corps ;
- relation.
L’humanité n’est pas la négation de l’animal.
Elle est une forme culturellement et moralement élaborée de vie animale.
Le contresens à éviter#
À utiliser en dissertation#
Les 4 choses à retenir#
À rapprocher de#
Humanité et animalité : la carte du problème
| Question | Distinction à retenir |
|---|---|
| L’homme est-il un animal comme les autres ? | continuité biologique ≠ absence de singularité |
| Où passe la frontière ? | frontière biologique ≠ cognitive ≠ morale |
| L’animalité s’oppose-t-elle à l’humanité ? | animalité réelle ≠ métaphore de la barbarie |
| Les animaux ont-ils une dignité ? | dignité ≠ sentience ≠ droits ≠ bien-être |
| Qui appartient à la communauté morale ? | espèce ≠ automatiquement statut moral |
La progression
Darwin
Nous sommes des animaux.
Éthologie et sciences de la conscience
D’autres animaux possèdent davantage de capacités que nous ne le pensions.
Bentham
La souffrance devient moralement décisive.
Kant / Singer / Regan
Quel fondement donner au statut moral ?
Question finale
L’humanité est-elle une frontière biologique ou une frontière morale ?
Cette question prépare directement les débats contemporains sur l’intelligence artificielle, le transhumanisme et la possibilité de personnes non humaines.
Les 7 erreurs à ne plus faire
1. « L’homme n’est pas un animal. »
Biologiquement faux.
2. « Darwin dit que l’homme descend du singe actuel. »
Caricature.
3. « Les animaux fonctionnent uniquement par instinct. »
Beaucoup trop général.
4. « Si un animal souffre, il possède automatiquement les mêmes droits qu’un humain. »
La conclusion normative demande encore un argument.
5. « Tous les animaux ont les mêmes capacités. »
Évidemment faux.
6. « Être différent signifie avoir moins de valeur. »
La conclusion ne suit pas de la prémisse.
7. « Reconnaître des obligations envers les animaux diminue la dignité humaine. »
L’élargissement du cercle moral n’implique pas de retirer des protections aux humains.
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- Qu’est-ce qu’un acte inhumain ?
Sources
- Darwin, The Descent of Man - continuités entre facultés humaines et animales
- Descartes, Discours de la méthode - cinquième partie
- New York Declaration on Animal Consciousness - 19 avril 2024
- London School of Economics - revue scientifique sur la sentience des céphalopodes et décapodes
- Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « The Moral Status of Animals »
- Peter Singer - égale considération des intérêts, spécisme
- Tom Regan - les animaux « sujets d’une vie »
- Code civil français, article 515-14
- TFUE, article 13

