Le bourreau reste-t-il notre semblable ?
« Monstre » condamne mais n’explique pas. Continuer à reconnaître le criminel comme sujet est précisément ce qui rend possible l’imputation.
Le point de départ#
Il est difficile de prononcer cette phrase : le bourreau est mon semblable.
Elle semble presque insultante pour sa victime.
Et pourtant, que signifie la refuser ?
Dire : « Il n’était plus humain » ?
« C’était un monstre » ?
« Il appartenait à une autre catégorie d’êtres » ?
La condamnation morale est légitime.
Mais philosophiquement, une question demeure : peut-on cesser d’appartenir à l’humanité à force d’en violer les exigences ?
1. Le « monstre » : une catégorie morale puissante#
Pourquoi utilisons-nous ce mot ?
Parce que certains actes semblent dépasser ce que nous pensions possible.
Le terme « monstre » traduit :
- effroi ;
- condamnation ;
- incompréhension.
Il possède donc une fonction morale et émotionnelle réelle.
Mais il devient dangereux s’il se transforme en explication.
Dire : « Il a fait cela parce que c’est un monstre » explique finalement très peu.
2. Le monstre a un avantage : il n’est pas nous#
Si le bourreau appartient à une espèce morale radicalement différente : je suis rassuré.
Je peux penser :
- « Jamais moi. »
- « Jamais des gens ordinaires. »
- « Il suffit de repérer les monstres. »
L’histoire des violences de masse rend ce confort difficile à maintenir.
Le Holocaust Memorial Museum souligne que la mise en œuvre de la Shoah a impliqué non seulement les principaux responsables nazis mais aussi administrations civiles, professionnels, forces armées, policiers et de nombreux autres acteurs.
3. Arendt : le mal n’annule pas la responsabilité#
L’enjeu d’Eichmann à Jérusalem n’est certainement pas de banaliser les crimes.
Arendt s’intéresse notamment à :
- la responsabilité personnelle ;
- la capacité de jugement ;
- l’état d’esprit de l’accusé ;
- la conduite sous une dictature.
Reconnaître Eichmann comme un homme et non comme un démon extérieur à l’humanité ne diminue donc pas sa responsabilité.
Cela la rend pensable.
4. Un paradoxe juridique#
Pourquoi organise-t-on le procès d’un criminel ?
Parce qu’on considère qu’il peut :
- comprendre une accusation ;
- être tenu responsable ;
- entendre une norme ;
- répondre de ses actes.
Le procès est donc paradoxalement une forme de reconnaissance.
Il signifie : « Vous avez commis des actes que nous condamnons radicalement, mais nous continuons à vous traiter comme un sujet auquel ces actes peuvent être imputés. »
Transformer le bourreau en pur animal supprimerait en partie cette logique d’imputabilité.
5. Kant : la dignité est-elle conditionnelle ?#
Supposons que la dignité soit accordée seulement aux personnes qui se comportent dignement.
Alors : le criminel perd sa dignité.
Mais nous rencontrons immédiatement un problème.
Qui décide du seuil ?
Une société pourrait progressivement affirmer : « Celui-ci n’est plus digne. »
Puis : « celui-là non plus ».
Puis : « ce groupe entier ne mérite plus les protections communes ».
L’idée moderne d’une dignité inhérente cherche précisément à empêcher que la valeur fondamentale de la personne dépende entièrement du jugement social porté sur elle. La Déclaration universelle affirme l’égalité en dignité des membres de la famille humaine.
6. Respecter le criminel, est-ce manquer de respect à la victime ?#
Non, si les termes sont correctement distingués.
Respecter sa dignité minimale ne signifie pas approuver ses actes.
Et refuser la torture ne signifie pas refuser la peine ou la justice.
Une société peut :
- condamner ;
- emprisonner ;
- juger sévèrement ;
tout en refusant de reproduire exactement l’opération morale qu’elle condamne : réduire un être humain à une chose dont on pourrait disposer sans limite.
7. Primo Levi : complexifier n’est pas relativiser#
L’œuvre tardive de Primo Levi insiste sur la complexité des rapports produits par le système concentrationnaire et sur la nécessité de résister aux explications trop confortables.
Cette complexité ne signifie jamais que victime et bourreau seraient moralement équivalents.
Au contraire, Levi insiste sur la nécessité de comprendre les mécanismes qui écrasent, corrompent et contraignent sans effacer les responsabilités très différentes des acteurs. Le Centro Primo Levi rappelle l’importance de cette analyse des relations entre oppresseurs et opprimés dans son œuvre.
C’est une leçon méthodologique majeure : complexifier n’est pas relativiser.
8. Christopher Browning : des hommes ordinaires#
L’historien Christopher Browning a étudié les hommes du bataillon de police de réserve 101, impliqués dans des fusillades de masse et des déportations de Juifs en Pologne occupée.
Le Holocaust Memorial Museum présente son travail comme une analyse des choix par lesquels des Allemands ordinaires sont devenus des tueurs de masse.
Le mot important est : choix.
« Ordinaire » ne signifie pas innocent.
Cela signifie : pas nécessairement démoniaque ou pathologiquement exceptionnel au départ.
9. Pourquoi c’est plus inquiétant#
Parce que le problème n’est plus : « Comment reconnaître un monstre ? »
Il devient : « Quelles situations, idéologies, institutions, habitudes et décisions peuvent conduire des hommes à participer progressivement à l’inhumain ? »
Cette question permet :
- prévention ;
- responsabilité ;
- vigilance institutionnelle.
La catégorie du monstre permet surtout : répulsion.
Les deux ne remplissent pas la même fonction.
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Cinq distinctions concours
1
Inhumain ≠ non humain
Catégorie normative / catégorie biologique.
2
Barbarie ≠ absence de technique
Une barbarie peut être hautement organisée.
3
Expliquer ≠ excuser
Chercher les causes d’un comportement ne supprime pas sa responsabilité.
4
Comprendre la complexité ≠ relativiser
Tous les acteurs d’un système de violence n’occupent pas la même position morale.
5
Déshumaniser quelqu’un ≠ lui retirer réellement son humanité
La violence est précisément commise contre un être qui reste humain.
Les 5 choses à retenir#
À rapprocher de#
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Sources
- Montaigne, Essais, I - « Des cannibales », édition de Bordeaux
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Hannah Arendt », « The Concept of Evil », « Dehumanization »
- Centro Primo Levi - ressources sur Se questo è un uomo, Auschwitz et la déshumanisation
- United States Holocaust Memorial Museum - Holocaust Encyclopedia : auteurs, administrations, propagande
- Stanley Milgram, « Behavioral Study of Obedience » - 1963 ; Yale University Archives ; APA
- Déclaration universelle des droits de l’homme - Nations unies
- Statut de Rome de la Cour pénale internationale - article 7

