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L’humanité dans l’islam : une créature honorée, libre, vulnérable et dépositaire du monde

L’homme n’est ni Dieu ni une parcelle de Dieu : il est créature. Mais parmi les créatures, il reçoit une dignité particulière, la connaissance, une responsabilité morale et une mission sur terre.

Sa grandeur ne consiste donc pas à s’affranchir de Dieu, mais à répondre librement de ce qui lui a été confié : karāma, fitra, khilāfa, amāna, taqwā.

Folio de manuscrit coranique ancien, écriture coufique à l'encre brune.
Le Coran parle d'un peuplement issu d'un couple unique et de la diversité des peuples : l'unité y précède la différence.Unknown in Abbasid dynasty · 8th-9th century · Public domain — Wikimedia Commons

La thèse centrale#

Si l’on devait condenser immédiatement l’anthropologie islamique : l’homme n’est ni Dieu ni une parcelle de Dieu. Il est créature. Mais parmi les créatures, il reçoit une dignité particulière, la connaissance, une responsabilité morale et une mission sur terre.

SA GRANDEUR NE CONSISTE PAS À S’AFFRANCHIR DE DIEU, MAIS À RÉPONDRE LIBREMENT DE CE QUI LUI A ÉTÉ CONFIÉ.

On pourrait presque organiser toute l’anthropologie islamique autour de quatre mots.

01كرامةkarāmaLa dignité reconnue à l’être humain en tant que créature honorée.
02فطرةfitraLa disposition originelle selon laquelle l’humanité a été formée.
03خلافةkhilāfaLa responsabilité exercée sur terre, dans un monde que l’on n’a pas créé.
04أمانةamānaLe dépôt, la confiance, la responsabilité confiée et dont il faudra répondre.

Et il faut immédiatement ajouter une cinquième notion.

تقوى

taqwā

Conscience de Dieu, piété vigilante. Notion difficile à rendre par un seul mot français : piété, crainte révérencielle, vigilance morale.

Car l’islam introduit un principe extrêmement important : les hommes sont différents par leurs peuples, leurs langues, leurs couleurs et leurs appartenances, mais ces différences ne constituent pas devant Dieu une aristocratie naturelle.

Le Coran l’énonce en 49,13 : les humains sont issus d’un homme et d’une femme et répartis en peuples et tribus « afin que vous vous connaissiez » ; le critère de noblesse devant Dieu devient la taqwā.

I. Plusieurs mots pour dire « l’homme »#

Le Coran ne dispose pas d’un seul vocabulaire anthropologique, et c’est culturellement très intéressant : plusieurs mots disent « l’homme », chacun sous un angle différent.

TermeTranslittérationCe qu’il désigne
الإنسانal-insānL’être humain dans sa condition morale, intellectuelle et existentielle.
البشرal-basharL’homme dans sa condition corporelle et terrestre ; le terme rappelle fréquemment que les prophètes eux-mêmes sont des êtres humains.
بنو آدمBanū ĀdamLes « enfants d’Adam » : une communauté humaine antérieure aux communautés religieuses.
الناسal-nāsLes gens, les humains, l’humanité sociale. La dernière sourate du Coran s’intitule An-Nās, Les Hommes.

Ce que cette pluralité permet

L’homme coranique est simultanément corps, individu moral, descendant d’Adam et membre d’une humanité collective. Aucun de ces plans n’absorbe les autres.

II. La terre et le souffle#

Comme dans la Bible, Adam est lié à la matière terrestre. Le Coran parle à plusieurs reprises d’une création à partir de la terre, de l’argile, de la poussière, d’une substance terrestre. La sourate 23 évoque ainsi l’humanité issue d’un extrait d’argile avant d’évoquer les étapes de la génération humaine.

Le message anthropologique est fondamental : l’homme n’est pas auto-créé. Il n’est pas la source de son propre être. Son intelligence spectaculaire ne doit jamais lui faire oublier son origine humble. Cela produit une critique très forte de l’orgueil.

Mais le Coran raconte également que Dieu façonne Adam puis fait insuffler en lui « de Mon esprit » avant que les anges ne se prosternent devant lui.

On retrouve donc une structure analogue à celle des autres traditions bibliques : terre et souffle, humilité et dignité, finitude et vocation spirituelle.

III. « Nous avons honoré les enfants d’Adam »#

Voici probablement le verset islamique fondamental sur la dignité humaine.

وَلَقَدْ كَرَّمْنَا بَنِي آدَمَ

Coran 17,70 - « Nous avons honoré les enfants d’Adam »

Le texte ne dit pas « nous avons honoré uniquement les croyants ». Il dit Banī Ādam, les enfants d’Adam. C’est considérable, car on obtient deux niveaux distincts : il existe une dignité attachée à la condition humaine, et il existe ensuite une évaluation morale de la manière dont chacun vit.

DIGNITÉ DE L’HOMME N’EST PAS PERFECTION MORALE DE L’HOMME.

Un être humain peut mal agir sans cesser pour autant d’appartenir aux enfants d’Adam. Cette distinction est fondamentale aujourd’hui pour penser la prison, la guerre, les ennemis, le handicap, la vieillesse, la pauvreté, la bioéthique.

La sourate At-Tīn contient ensuite une tension extraordinaire : l’homme est créé « dans la meilleure forme, la meilleure disposition », puis le texte évoque la possibilité de tomber au plus bas. Voilà une anthropologie non naïve : l’homme possède une hauteur potentielle exceptionnelle, mais cette hauteur ne lui garantit rien.

IV. Adam reçoit les noms#

Voici un passage extraordinairement philosophique. Lorsque les anges interrogent la création d’Adam, Dieu enseigne à Adam « tous les noms », puis Adam manifeste cette connaissance devant les anges.

Les exégèses sont nombreuses. Philosophiquement, nous pouvons y voir l’importance particulière donnée à la capacité humaine de nommer, classer, comprendre, symboliser, transmettre.

L’HUMANITÉ COMMENCE PEUT-ÊTRE LORSQUE LE VIVANT NE SE CONTENTE PLUS D’HABITER LE MONDE, MAIS DEVIENT CAPABLE DE LUI DONNER DES NOMS.

Et cela rejoint immédiatement Aristote, Cassirer, Heidegger, Lévi-Strauss, la linguistique et les débats sur l’intelligence artificielle.

V. Khalīfa : pourquoi créer l’homme ?#

Coran 2,30 est l’un des passages les plus extraordinaires. Dieu annonce aux anges qu’il va placer sur terre un khalīfa. Les anges demandent en substance : vas-Tu y placer quelqu’un qui y sèmera la corruption et répandra le sang ? Et Dieu répond : « Je sais ce que vous ne savez pas. »

Arrêtons-nous. Les anges ont vu juste. L’être humain répandra effectivement du sang, la guerre, la violence, la destruction. L’histoire leur donne tragiquement raison. Et pourtant Dieu crée l’homme.

Une énigme laissée ouverte

Le texte ne fournit pas de démonstration philosophique complète. Il laisse une question prodigieuse : qu’y a-t-il dans l’humanité qui justifie le risque de sa liberté malgré sa capacité de destruction ?

خليفة

khalīfa

Souvent traduit par lieutenant, vice-gérant, représentant, successeur.

Ce qui nous intéresse philosophiquement est cependant clair : l’être humain reçoit une responsabilité particulière dans le monde. La terre n’est pas un stock de ressources abandonné à sa consommation, elle lui est confiée.

Propriétaire

« Je suis propriétaire absolu du monde puisque je peux le maîtriser. »

Dépositaire

« Je suis gestionnaire d’un monde que je n’ai pas créé et dont je réponds. »

VI. L’amāna : le dépôt que les montagnes refusent#

Coran 33,72 fournit une image extraordinaire. Dieu propose l’amāna, le dépôt ou la responsabilité, aux cieux, à la terre, aux montagnes. Ils hésitent à la porter. Et l’homme la prend sur lui.

Puis, choc : le verset décrit l’homme comme

ظلوما جهولا

ẓalūman jahūlan

capable d’être profondément injuste et ignorant.

C’est remarquable : la grandeur humaine n’est pas présentée sous forme triomphale. L’homme possède une responsabilité immense précisément alors qu’il possède aussi une capacité extraordinaire à mal l’exercer.

L’HOMME CORANIQUE EST L’ANIMAL QUI A ACCEPTÉ UNE RESPONSABILITÉ TROP GRANDE POUR LUI, MAIS QU’IL DOIT POURTANT APPRENDRE À PORTER.

VII. Liberté et souveraineté divine#

Voilà pourquoi la liberté est centrale. Sans possibilité de désobéir : pas de mérite, pas de faute, pas de repentir, pas de responsabilité. Mais l’islam est ici traversé par une immense tension théologique : comment concilier liberté humaine et toute-puissance divine ?

C’est l’un des très grands débats de la théologie musulmane médiévale, à connaître pour un niveau concours supérieur.

01Les muʿtazilitesIls insistent fortement sur la liberté humaine, parce que Dieu est juste : punir un homme pour un acte qu’il n’a pas choisi rendrait la justice divine incompréhensible.
02Les ashʿaritesIls insistent sur la souveraineté divine : Dieu demeure créateur de toute réalité. La notion de kasb, l’« acquisition » de l’acte, permet à l’homme de s’approprier moralement son action.
03Les maturiditesIls développent une articulation différente entre pouvoir humain et création divine, souvent considérée comme laissant une place plus substantielle à la décision humaine.

VIII. Adam se repent : la fitra contre la faute héritée#

C’est ici qu’apparaît une différence majeure avec le christianisme augustinien. Adam et son épouse fautent. Ils reconnaissent : « Nous nous sommes fait du tort à nous-mêmes. » Puis Adam reçoit des paroles de Dieu et son repentir est accepté.

L’histoire ne devient donc pas : Adam a péché, toute sa descendance naît juridiquement coupable de cette faute personnelle. Au contraire, le Coran répète : « Nul ne portera le fardeau d’un autre. »

Grande conséquence anthropologique

L’être humain hérite d’une condition humaine, mais pas de la faute personnelle d’Adam comme culpabilité transmissible. Sur ce point, l’islam se rapproche davantage de certaines intuitions juives que de la doctrine augustinienne du péché originel.

فطرة

fitra

Coran 30,30 parle de la fitra selon laquelle Dieu a disposé l’humanité. Un hadith célèbre, transmis notamment dans Sahih Muslim, affirme que chaque enfant naît selon la fitra.

Les interprétations sont nombreuses : disposition originelle vers Dieu, orientation première vers le vrai, capacité naturelle à recevoir le monothéisme, nature humaine encore non déformée. Philosophiquement, c’est considérable : l’enfant n’arrive pas au monde comme coupable, il arrive comme possibilité.

IX. La nafs : l’homme comme champ de bataille#

نفس

nafs

Selon les contextes : la personne, le soi, l’âme, le moi. La tradition spirituelle musulmane construit autour de ce mot une véritable psychologie morale.

La sourate 91 évoque une âme à laquelle sont rendues perceptibles ses possibilités de déviance et de piété, puis affirme la réussite de celui qui la purifie et la perte de celui qui la corrompt. La grande bataille n’est donc pas seulement extérieure : elle est à l’intérieur du sujet.

ÉtatTranslittérationCe qu’il désigne
النفس الأمارة بالسوءal-nafs al-ammāra bi-s-sūʾLe moi qui pousse vers le mal.
النفس اللوامةal-nafs al-lawwāmaLe moi qui se blâme : la conscience qui reproche.
النفس المطمئنةal-nafs al-muṭmaʾinnaLe moi apaisé.

On obtient presque une psychologie en trois actes : pulsion, conscience, pacification.

L’homme est-il naturellement mauvais ? Non, mais il est profondément ambivalent. Il possède la fitra, la raison, la conscience, la possibilité de la taqwā ; mais aussi des passions, la cupidité, l’orgueil, la tendance à l’oubli, la possibilité de l’injustice.

La spiritualité musulmane n’est donc ni optimisme naïf ni désespoir anthropologique : elle repose sur l’éducation du soi, تزكية النفس, tazkiyat an-nafs, la purification et la croissance du moi.

X. La diversité humaine comme signe#

Revenons au grand verset 49,13 : peuples et tribus existent afin que les humains puissent se connaître. Le mot clé est لتعارفوا, li-taʿārafū, « pour que vous vous connaissiez mutuellement ».

La différence n’est pas décrite comme une catastrophe qu’il faudrait abolir. Les peuples existent, les tribus existent, les identités existent. Mais leur finalité n’est pas la supériorité : elle devient la relation.

Plus fort encore, Coran 30,22 mentionne parmi les signes divins la diversité des langues et des couleurs humaines. La différence linguistique et chromatique n’est donc pas une anomalie, un problème ou une punition : elle peut devenir آية, āya, un signe.

Babel

Dans la lecture biblique classique, la multiplication des langues intervient dans un récit de rupture.

Coran 30,22

La diversité des langues peut explicitement devenir un signe de Dieu.

L’UNITÉ DE L’HUMANITÉ N’EXIGE PAS L’EFFACEMENT DE SES DIFFÉRENCES : LA PLURALITÉ ELLE-MÊME PEUT MANIFESTER QUELQUE CHOSE DE L’ORDRE DU MONDE.

Une supériorité existe-t-elle alors ? Oui, mais elle n’est ni raciale, ni ethnique, ni tribale, ni linguistique : Coran 49,13 place le critère devant Dieu dans la taqwā. Et c’est un critère invisible. Si la valeur morale véritable dépend de l’intériorité devant Dieu, je ne dispose pas du pouvoir de classer définitivement les autres : le plus prestigieux socialement peut être spirituellement médiocre, celui que personne ne regarde peut être grand devant Dieu.

XI. La justice contre son propre camp#

Coran 4,135 demande aux croyants de tenir fermement pour la justice, même contre eux-mêmes, leurs parents ou leurs proches. C’est extraordinairement exigeant : la justice commence au moment où je suis capable de dire « mon camp a tort », ce qui est bien plus difficile que de dénoncer l’injustice de mes adversaires.

ÊTRE JUSTE NE CONSISTE PAS À DÉFENDRE SYSTÉMATIQUEMENT « LES MIENS » : LA VÉRITÉ MORALE DOIT POUVOIR PASSER AVANT MA TRIBU.

Plus difficile encore, Coran 5,8 : la haine envers un groupe ne doit pas conduire à l’injustice ; le texte ordonne de rester juste. C’est extraordinairement contemporain. Après un attentat, une guerre, un massacre, une humiliation, le réflexe humain devient souvent : « puisqu’ils nous ont fait cela, tout devient permis contre eux ». Le verset refuse précisément ce raisonnement.

Coran 5,32 reprend enfin une formule extrêmement célèbre : tuer injustement une personne revient symboliquement à tuer toute l’humanité ; sauver une personne revient à sauver toute l’humanité.

La formule employée reste cependant universelle : elle parle de الناس جميعا, l’humanité entière. Sa portée philosophique est énorme : une vie n’est pas 1 sur 8 milliards, une vie est un monde. On retrouve ici une proximité remarquable avec la tradition rabbinique de Sanhedrin : Adam unique, sauver une vie comme sauver un monde. L’humanité entière se reflète symboliquement dans chaque personne.

XII. « Nulle contrainte en religion » et ses tensions#

لا إكراه في الدين

Coran 2,256 - « Nulle contrainte en religion »

C’est évidemment un verset central dans les débats contemporains sur la liberté religieuse, la conversion, le pluralisme, le rapport entre foi et pouvoir politique. Philosophiquement, le problème est presque logique : je peux contraindre quelqu’un à se lever, à se taire, à signer, à se déplacer ; mais puis-je le contraindre à croire ? La foi engage l’intériorité, or une intériorité totalement forcée cesse d’être véritablement adhésion.

Les tensions historiques

Comme pour le christianisme, il ne faut surtout pas proposer un islam sans contradictions historiques : systèmes juridiques différenciant musulmans et non-musulmans, statut de dhimma, règles concernant l’apostasie, restrictions variables selon les lieux et les périodes, mais aussi longues expériences de coexistence interreligieuse. Les écoles juridiques ne sont pas toutes identiques ; les contextes historiques non plus.

Coran 60,8 est également capital : Dieu n’interdit pas de se comporter avec bonté et justice envers ceux qui ne combattent pas les musulmans en raison de leur religion et ne les chassent pas de leurs foyers. La distinction n’est donc pas simplement « musulman = ami, non-musulman = ennemi » : la catégorie politique compte, entre hostilité, agression et coexistence pacifique. Croyant, non-croyant, voisin, adversaire, combattant, pacifique, protégé, allié, ennemi : ces catégories ne sont pas identiques.

L’islam construit aussi une communauté, الأمة, al-umma, qui transcende potentiellement race, nation, langue et origine sociale : un Indonésien, un Sénégalais, un Bosnien, un Français et un Arabe peuvent appartenir à la même umma. Historiquement, c’est un universalisme puissant.

COMMENT AVOIR UNE IDENTITÉ RELIGIEUSE FORTE SANS DIMINUER LA DIGNITÉ DE CELUI QUI N’Y APPARTIENT PAS ?

C’est exactement le même type de difficulté que Israël et Adam dans le judaïsme, ou Église et humanité dans le christianisme : tout universalisme religieux produit un dedans et un dehors.

XIII. Miséricorde, faute, incarnation : les écarts#

Impossible de comprendre l’anthropologie islamique sans رحمة, raḥma, la miséricorde. Deux des noms divins les plus constamment répétés sont ar-Raḥmān et ar-Raḥīm, et presque chaque sourate commence par l’invocation du Dieu miséricordieux et compatissant.

Le rapport de l’homme à Dieu n’est donc pas uniquement juge et accusé : il est aussi créature fragile et miséricorde. Cela explique l’importance massive du repentir, du pardon, du retour à Dieu.

Christianisme augustinien

L’humanité est marquée par le péché originel ; elle a besoin d’une grâce salvatrice radicale.

Islam

Adam faute, reconnaît sa faute, son repentir est accueilli ; chacun reste responsable de son propre fardeau et naît selon la fitra.

Conséquence : la question islamique n’est pas principalement « comment l’homme peut-il être délivré d’une faute héréditaire ? », mais « comment l’homme peut-il retrouver l’orientation juste lorsqu’il s’en éloigne ? ».

Autre écart théologique fondamental : pour l’islam, Jésus est extraordinaire - Messie, prophète, né miraculeusement de Marie - mais il n’est pas Dieu incarné. L’humanité ne reçoit donc pas sa dignité parce que Dieu serait devenu homme, mais parce que Dieu l’a créée, honorée, enseignée et responsabilisée.

Enfin, l’islam est très éloigné d’un dualisme méprisant le corps : l’homme mange, dort, se marie, travaille, possède une sexualité, prie avec son corps, jeûne avec son corps, effectue le pèlerinage avec son corps. Et surtout, la résurrection est corporelle - la sourate 23 lie explicitement création humaine, mort et résurrection. Le salut n’est pas « mon âme s’échappe de sa prison corporelle » : l’être humain est profondément incarné.

XIV. Les grands penseurs de l’islam#

01ÉthiqueAl-Ghazālī : la médecine de l’âmeL’homme doit éduquer ses facultés : désir, colère, intelligence, cœur. Il ne s’agit pas de supprimer les passions mais de les ordonner. Sans colère, pas d’indignation contre l’injustice ; incontrôlée, elle produit violence et cruauté. Sans désir, pas de vie ; tyrannique, il asservit.
02CaractèreIbn Miskawayh : devenir humain par les vertusLe caractère peut être travaillé : on peut devenir plus juste, plus courageux, plus tempérant, plus sage. On naît humain biologiquement ; on apprend à le devenir moralement.
03PolitiqueAl-Fārābī : nul ne s’accomplit seulL’homme a besoin des autres pour atteindre ses finalités : d’où la cité, la coopération, la cité vertueuse. Le problème de l’humanité devient aussi celui de la bonne société.
04IdentitéAvicenne : l’homme volantUn homme créé soudainement, suspendu dans le vide, privé de sensations ordinaires, posséderait néanmoins une conscience de son existence. Anticipation étonnante de problématiques cartésiennes : le moi est-il le corps, la conscience, l’âme, la mémoire ?
05RaisonAverroès : l’homme rationnelInsistance sur la raison, la démonstration, la compatibilité de la recherche philosophique avec la vérité religieuse correctement comprise. De quoi corriger la caricature d’une pensée islamique hostile à la raison.
06MystiqueIbn ʿArabī : al-insān al-kāmilL’homme accompli joue un rôle cosmologique et spirituel exceptionnel, associé à la fonction de khalīfa. Cela ne signifie pas que l’homme devient Dieu, mais qu’il peut manifester au plus haut degré les qualités qui lui sont accessibles.
07SoufismeRūmī : le plus grand voyage est intérieurLe problème central devient l’ego : posséder, dominer, être reconnu, devenir le centre. La spiritualité soufie cherche à déplacer ce centre. L’homme ordinaire se demande comment obtenir le monde ; le mystique, comment cesser d’être prisonnier de lui-même.
08HistoireIbn Khaldūn : l’animal socialSociété, civilisation, pouvoir, solidarités collectives, ʿasabiyya, montée et déclin des dynasties. Pourquoi les hommes, qui ont besoin les uns des autres pour vivre, finissent-ils si souvent par se dominer ?

Une possibilité, pas seulement une espèce

Avec al-insān al-kāmil, l’humanité n’est plus simplement une espèce : elle devient une possibilité d’accomplissement.

XV. Animaux, terre, générations futures#

L’islam affirme une distinction particulière de l’homme mais ne réduit pas les animaux à de simples objets : le Coran peut même parler des animaux comme de communautés, et la tradition juridique développe des obligations concernant leur traitement.

Grande tension : l’homme dispose d’une domination pratique sur une partie du vivant, mais cette domination est-elle propriété ou responsabilité ? Avec khalīfa et amāna, la seconde lecture devient particulièrement féconde.

Logique propriétaire

« Cette ressource m’appartient. J’en fais ce que je veux. »

Logique de l’amāna

« Quelque chose m’est confié et je devrai répondre de la manière dont je l’ai utilisé. »

Cela transforme complètement l’écologie, les ressources, l’eau, les animaux, les générations futures : la planète devient non pas seulement notre bien, mais notre responsabilité.

XVI. Intelligence artificielle, intention, responsabilité#

Le passage d’Adam et des noms devient ici formidable. Une IA peut désormais nommer, classer, traduire, raisonner, produire du langage. Si nous pensions que « l’homme est unique parce qu’il sait manier des symboles », la situation se complique sérieusement.

La théologie islamique déplacerait plutôt la question vers la responsabilité, la conscience morale, la fitra, l’intention, la relation à Dieu, l’amāna.

نية

niyya

L’intention. Deux actes physiquement identiques peuvent avoir une valeur différente selon elle : donner de l’argent pour aider, pour être admiré ou pour acheter une influence, ce n’est moralement pas la même chose.

L’HUMANITÉ RÉSIDE-T-ELLE DANS L’ACTION VISIBLE OU DANS L’INTÉRIORITÉ QUI DONNE SENS À L’ACTION ?

La notion d’amāna s’oppose précisément à la dilution de la responsabilité : recevoir une puissance implique d’accepter d’en répondre. Plus notre puissance technologique augmente, plus notre responsabilité devrait augmenter.

Même chose pour le transhumanisme. Le problème n’est pas « toute technologie qui change l’homme est interdite » - la médecine transforme déjà la condition humaine. La vraie question devient : qu’appelons-nous amélioration ? Être plus intelligent ne signifie pas être plus juste ; être plus puissant ne signifie pas être plus sage ; vivre 200 ans ne signifie pas vivre mieux.

XVII. La vulnérabilité et la zakāt#

Nos sociétés rêvent de supprimer la vulnérabilité, la dépendance, la vieillesse, la maladie, l’imperfection. Mais les trois monothéismes rappellent quelque chose : la grandeur morale surgit souvent précisément dans notre manière de répondre à la vulnérabilité.

L’islam insiste énormément sur l’orphelin, le pauvre, le voyageur, l’endetté, celui qui dépend des autres. Pourquoi ? Parce qu’une société révèle sa conception de l’homme à la manière dont elle traite celui qui ne peut pas lui rendre immédiatement la pareille.

La zakāt marque ici la différence entre morale sentimentale et morale institutionnelle : l’islam ne se contente pas de dire « il serait sympathique d’aider les pauvres », il en fait une obligation religieuse structurée. La solidarité n’est plus seulement une émotion, elle devient un devoir.

LA COMPASSION LAISSÉE À LA SEULE GÉNÉROSITÉ INDIVIDUELLE SUFFIT-ELLE À PRODUIRE UNE SOCIÉTÉ JUSTE ?

XVIII. Les tensions historiques à ne pas cacher#

Comme pour le judaïsme et le christianisme, il faut conserver la difficulté. Le Coran contient une puissante anthropologie universelle : Banī Ādam, al-nās, pluralité des peuples, diversité des langues, justice envers l’adversaire. Mais il distingue également croyance et incroyance, obéissance et désobéissance, foi et rejet de la foi.

Deux plans à ne pas confondre

Dignité humaine d’un côté, jugement religieux sur les croyances de l’autre. L’islam peut simultanément affirmer : cet homme possède une dignité de créature, et : je considère sa croyance théologiquement erronée. C’est la difficulté de toutes les religions universalistes.

01L’esclavageLe monde islamique historique l’a connu. Le droit islamique l’a réglementé et l’affranchissement a été valorisé, mais il n’a pas produit dès l’origine une abolition générale immédiate.
02Le statut des non-musulmansLa dhimma a pu assurer protection et autonomie à certaines communautés tout en institutionnalisant une différence juridique avec les musulmans.
03Hommes et femmesLe Coran comporte des affirmations fortes de responsabilité spirituelle des deux sexes, mais sociétés et jurisprudences ont aussi organisé des différences de statut qu’il faut étudier historiquement et juridiquement, sans les gommer.
04La guerreLe corpus contient des normes de guerre, des appels à la paix et des textes liés à des situations de combat : il faut contextualiser au lieu de sélectionner le verset qui confirme la thèse défendue.

XIX. Le plus beau paradoxe#

L’homme est extrêmement grand

Dieu l’honore, lui enseigne, lui confie une responsabilité ; les anges se prosternent devant Adam. Il peut connaître, choisir, créer, rendre justice.

et extrêmement fragile

Il oublie, il désire, il domine, il se trompe, il répand le sang. Il est capable d’injustice et d’ignorance.

L’HOMME N’EST NI UN DIEU TOMBÉ SUR TERRE NI UN ANIMAL SANS RESPONSABILITÉ. IL EST LA CRÉATURE DANGEREUSE À LAQUELLE LE MONDE A ÉTÉ CONFIÉ.

XX. Les 15 idées essentielles#

IdéeRéférence / notionCe qu’elle permet de penser
1. L’humanité possède une dignitéCoran 17,70Dignité universelle
2. L’homme est terrestreArgile, poussièreHumilité, finitude
3. Il reçoit une dimension spirituelle particulièreSouffle en AdamCorps et transcendance
4. Il sait nommerCoran 2,31Langage, savoir, culture
5. Il est khalīfaCoran 2,30Responsabilité dans le monde
6. Il porte l’amānaCoran 33,72Liberté et responsabilité
7. Il naît selon la fitraCoran 30,30 ; hadithNature humaine, disposition au bien
8. Il n’hérite pas personnellement du péché d’AdamCoran 6,164Responsabilité individuelle
9. Il peut se repentirAdamHomme perfectible
10. Son âme est ambivalenteCoran 91Psychologie morale
11. La diversité humaine est voulue49,13 ; 30,22Peuples, langues, couleurs
12. La justice dépasse le clan4,135Universalisme moral
13. Même la haine ne justifie pas l’injustice5,8Ennemi et justice
14. Une vie vaut symboliquement une humanité5,32Valeur de l’individu
15. La grandeur est une responsabilité, pas un permis de dominationKhalīfa + amānaÉcologie, politique, technologie

Les trois monothéismes face à face#

C’est ici que le dossier devient vraiment passionnant : les trois traditions apparaissent clairement.

01Judaïsme« Où est ton frère ? »L’homme est créé avec une dignité universelle et devient responsable de l’autre.
02Christianisme« Le Verbe s’est fait chair »La dignité humaine atteint un sommet parce que Dieu lui-même assume, selon la foi chrétienne, la condition humaine. L’humanité s’accomplit dans l’amour et le don.
03Islam« Je vais établir sur terre un khalīfa »Et les anges répondent : « Vas-Tu y placer celui qui répandra le sang ? » Dieu confie le monde à une créature dont Il connaît la dangereuse liberté.

TOUTE LA TRAGÉDIE HUMAINE TIENT DÉJÀ DANS CET ÉCHANGE.

Usage en dissertation#

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Détail d'une fresque représentant Averroès, turban et robe.
Averroès transmet Aristote à l'Occident latin : l'histoire de l'idée d'humanité est faite de ces passages entre mondes.Raphael · 1509 · Public domain — Wikimedia Commons

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Sources

  • Coran - 2, 30-31 ; 2, 256 ; 4, 135 ; 5, 8 ; 5, 32 ; 17, 70 ; 23 ; 30, 22 ; 30, 30 ; 33, 72 ; 49, 13 ; 60, 8 ; 91 ; 95
  • Sahih Muslim - hadith de la fitra
  • Al-Ghazālī - éthique et psychologie morale
  • Ibn Miskawayh - éthique du caractère
  • Al-Fārābī - philosophie politique, la cité vertueuse
  • Avicenne (Ibn Sīnā) - l’homme volant
  • Averroès (Ibn Rushd) - raison et religion
  • Ibn ʿArabī - al-insān al-kāmil
  • Rūmī - poésie mystique
  • Ibn Khaldūn - Muqaddima, ʿasabiyya

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