Existe-t-il une seule humanité ?
Nous disons « L’humanité ». Au singulier. Ce petit article défini semble aller de soi.
Pourtant les humains parlent des milliers de langues, vivent sous des institutions différentes, possèdent des traditions extraordinairement diverses.
Alors pourquoi parlons-nous d’une humanité ?
Le point de départ#
Nous disons : L’humanité. Au singulier.
Ce petit article défini semble aller de soi.
Pourtant, observez les humains.
Ils parlent des milliers de langues.
Ils vivent sous des institutions différentes.
Ils possèdent des traditions, religions, histoires, manières de manger, d’habiter, d’aimer, d’éduquer et d’enterrer leurs morts extraordinairement diverses.
Alors pourquoi parlons-nous d’une humanité ?
- Parce que nous appartenons à la même espèce ?
- Parce que nous possédons les mêmes droits ?
- Parce que nous partageons une condition commune ?
- Ou parce que nous avons besoin de construire intellectuellement et moralement un « nous » plus vaste que nos communautés particulières ?
1. Biologiquement : une seule espèce humaine#
Commençons par ce qui paraît le plus solide.
La Déclaration de l’UNESCO sur la race et les préjugés raciaux de 1978 affirme que tous les êtres humains appartiennent à une même espèce et forment partie intégrante de L’humanité. Elle ajoute immédiatement que cette unité d’origine n’empêche nullement la diversité culturelle, historique et environnementale.
C’est exactement la distinction qu’il nous faut.
MÊME HUMANITÉ ne signifie pas MÊMES MODES DE VIE.
2. Une espèce, mais pas un modèle unique d’homme#
Imaginez deux raisonnements.
Deux raisonnements à ne pas confondre
Raisonnement A
Tous les hommes sont humains. Donc ils possèdent la même dignité fondamentale.
Raisonnement B
Tous les hommes sont humains. Donc ils devraient parler, penser, s’habiller et vivre de la même façon.
Le premier peut fonder un universalisme.
Le second produit une uniformisation.
La différence est gigantesque.
L’unité de L’humanité doit donc être distinguée de l’identité des cultures.
3. Lévi-Strauss : la diversité n’est pas une anomalie#
Lévi-Strauss est ici indispensable.
Dans Race et Histoire, écrit pour l’UNESCO en 1952, il combat notamment l’idée consistant à hiérarchiser les contributions des différentes sociétés humaines comme si certaines incarnaient seules le sens véritable de l’histoire. L’UNESCO présente ce texte comme une intervention majeure contre l’inégalité supposée des cultures et pour la reconnaissance de leurs contributions à un héritage humain commun.
La diversité culturelle n’est donc pas une imperfection provisoire en attendant que tout le monde devienne pareil.
Elle appartient profondément à l’histoire de notre espèce.
4. Une formule à retenir#
L’humanité est une dans ceux qui la composent et plurielle dans les manières dont ils deviennent humains.
Voilà une formule très utile.
Elle permet d’articuler UNITÉ et DIVERSITÉ.
5. Babel revient#
Notre récit de Babel peut maintenant être relu autrement.
Une humanité parlant une seule langue se disperse et devient linguistiquement plurielle.
Le récit nous avait conduit à distinguer unité et uniformité.
Notre détour par vingt langues a ensuite montré concrètement qu’une même question humaine pouvait recevoir des formulations conceptuelles différentes.
La pluralité n’empêche donc pas nécessairement le commun.
Elle peut être une manière de l’habiter.
6. L’unité humaine est aussi une affirmation morale#
Lorsque la Déclaration universelle des droits de l’homme parle de la dignité et des droits de tous les membres de la famille humaine, elle ne décrit pas simplement une caractéristique biologique.
Elle affirme un statut commun.
Les droits qu’elle proclame valent indépendamment notamment de la race, du sexe, de la langue, de la religion ou de l’origine.
Autrement dit : nos différences ne doivent pas autoriser une hiérarchie fondamentale de dignité.
7. Le mot « humanité » fait donc quelque chose#
Dire « nous appartenons tous à L’humanité » n’est pas seulement constater.
C’est également refuser certaines divisions.
Le mot s’oppose historiquement à des discours ayant voulu séparer les hommes en :
- races supérieures et inférieures ;
- civilisés et primitifs ;
- hommes pleinement dignes et hommes destinés à servir.
L’UNESCO affirme explicitement que les différences culturelles ou historiques ne peuvent justifier une classification hiérarchique des peuples.
Le singulier « L’humanité » possède donc une puissance politique.
8. Mais L’humanité n’est pas un peuple unique#
Ne tombons pas dans l’excès inverse.
Il n’existe pas :
- un gouvernement mondial unique ;
- une langue unique ;
- une mémoire historique unique ;
- une culture politique unique ;
- une communauté affective mondiale équivalente à une petite communauté nationale.
Ainsi : l’unité morale de L’humanité dépasse largement son unité politique effective.
Voilà pourquoi nous pouvons parler de droits universels sans posséder un État universel.
9. Kant : vers une communauté cosmopolitique#
Kant constitue une référence majeure pour penser ce problème.
Sa réflexion cosmopolitique ajoute au droit interne et au droit entre États un niveau concernant les individus dans leurs relations au-delà de leur appartenance politique immédiate. La Stanford Encyclopedia souligne que Kant pense les individus, sous cet aspect, comme membres d’une communauté humaine plus vaste et développe notamment un droit cosmopolitique d’hospitalité.
Il ne s’agit donc pas simplement d’abolir toutes les appartenances particulières.
Il s’agit de penser des obligations qui les dépassent.
10. Une humanité ou une humanité à construire ?#
Voilà peut-être le véritable problème.
Biologiquement : l’unité est largement un fait.
Moralement : elle devient une exigence.
Politiquement : elle reste un projet toujours imparfait.
Trois humanités
L’humanité-donnée
Nous appartenons à une même espèce.
L’humanité-reconnue
Nous accordons à chacun une même dignité fondamentale.
L’humanité-construite
Nous créons les institutions permettant de rendre cette reconnaissance effective.
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Sources
- UNESCO, Déclaration sur la race et les préjugés raciaux, 1978 - unité de l’espèce humaine, égalité en dignité, droit à la différence
- Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, UNESCO, 1952
- Nations unies, Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - pensée politique et cosmopolitique de Kant

