Concours18 min de lecturePage historique / linguistique

Renaissance et Nouveau Monde : l’autre homme est-il pleinement notre semblable ?

Voilà l’un des épisodes les plus importants de tout le thème.

Aux XVe et XVIe siècles, l’Europe redécouvre massivement les textes antiques, développe les humanités, exalte la formation de l’homme… Et, simultanément, l’expansion européenne la confronte à des peuples dont elle ignorait jusqu’alors l’existence.

Une contradiction gigantesque apparaît : peut-on célébrer l’homme tout en refusant de reconnaître pleinement certains hommes comme nos égaux ? La découverte européenne des Amériques devient ainsi un laboratoire brutal de la question de l’humanité.

L'Homme de Vitruve de Léonard de Vinci : un corps nu inscrit dans un cercle et un carré.
La Renaissance replace le corps humain au centre de la mesure du monde. C'est une promotion, et donc une responsabilité.Leonardo da Vinci · circa 1492 date · Public domain — Wikimedia Commons

1. La Renaissance ne découvre pas « l’homme »#

Première simplification à éliminer.

On entend souvent : « Au Moyen Âge, on s’intéressait à Dieu. À la Renaissance, on découvre l’homme. »

C’est beaucoup trop caricatural.

Les penseurs médiévaux ont évidemment produit d’immenses anthropologies philosophiques et théologiques.

Ce qui change à la Renaissance concerne notamment :

  • le rapport aux textes antiques ;
  • la philologie ;
  • l’éducation ;
  • les studia humanitatis ;
  • de nouvelles pratiques savantes ;
  • de nouvelles représentations de l’individu et du savoir.

2. 1492 ne signifie pas « découverte d’un monde vide »#

Autre correction indispensable.

Lorsque Christophe Colomb atteint les Caraïbes en 1492, les Amériques sont évidemment peuplées depuis des millénaires.

L’expression « découverte de l’Amérique » doit donc être comprise depuis le point de vue de l’histoire européenne.

La BnF rappelle qu’après les premières méprises géographiques, les Européens comprennent progressivement qu’ils sont confrontés à un continent et à des sociétés largement inconnus de leur horizon antérieur.

3. L’autre bouleverse les catégories européennes#

Que faire de populations :

  • non chrétiennes ;
  • organisées selon d’autres institutions ;
  • parlant d’autres langues ;
  • possédant d’autres coutumes ;
  • pratiquant parfois des rites profondément choquants pour les Européens ?

La tentation est immédiate : mesurer l’autre à partir de soi.

Nous retrouvons exactement l’ethnocentrisme.

4. Sepúlveda : hiérarchiser les humanités#

Juan Ginés de Sepúlveda mobilise notamment Aristote et la notion d’esclavage naturel pour défendre la possibilité de domination et de guerre contre certains peuples américains.

Les recherches académiques sur Valladolid montrent que le débat engage précisément l’application de la théorie aristotélicienne de l’esclavage naturel et la légitimité du pouvoir espagnol sur les populations indigènes.

Le mécanisme est essentiel : ils sont humains, mais pas humains comme nous.

Une différence devient : infériorité.

Puis l’infériorité peut devenir : justification de domination.

5. Las Casas : une humanité commune#

Bartolomé de Las Casas défend les populations indigènes contre les arguments justifiant leur domination et leur asservissement.

La littérature philosophique contemporaine souligne son opposition à l’application de l’esclavage naturel aux peuples américains et son affirmation de leurs droits et capacités politiques.

Attention toutefois à ne pas le transformer artificiellement en militant des droits humains du XXIe siècle.

Las Casas pense dans :

  • un cadre chrétien ;
  • une philosophie du droit naturel ;
  • une logique missionnaire ;
  • un contexte impérial du XVIe siècle.

Sa pensée possède ses grandeurs et ses limites historiques.

6. 1550-1551 : Valladolid#

La controverse de Valladolid ne ressemble pas à un débat télévisé entre Las Casas et Sepúlveda assis face à face.

Il s’agit d’une dispute intellectuelle et théologico-juridique organisée en Espagne, portant notamment sur la légitimité de la conquête et de la guerre contre les peuples américains.

Et contrairement à une légende très répandue : le débat n’a pas simplement décidé si « les Indiens avaient une âme ».

Le problème historique est plus complexe et porte notamment sur :

  • guerre juste ;
  • domination ;
  • esclavage naturel ;
  • évangélisation ;
  • souveraineté ;
  • droits des peuples conquis.

7. Montaigne arrive : renversons le miroir#

Quelques décennies plus tard, Montaigne publie « Des cannibales ».

La BnF rappelle que les populations décrites sont notamment les Tupinamba du Brésil et replace le texte dans la circulation européenne des récits concernant le Nouveau Monde.

Et Montaigne réalise un geste intellectuel extraordinaire.

La question n’est plus seulement : « Sont-ils barbares ? »

Mais : « Que révèle notre manière de les appeler barbares ? »

8. La barbarie européenne#

Dans « Des cannibales », Montaigne compare les pratiques qu’on reproche aux peuples étrangers aux violences que l’Europe elle-même inflige en pleine période de guerres de Religion.

Puis, dans « Des coches », il porte un regard particulièrement sombre sur la destruction du Nouveau Monde par les conquérants européens. La BnF souligne explicitement la condamnation des injustices coloniales dans ce chapitre.

Le miroir est complet : celui qui se disait civilisé découvre sa propre barbarie.

9. La question philosophique devient énorme#

Nous pouvons maintenant distinguer trois problèmes.

Le troisième problème est encore entièrement vivant aujourd’hui.

Pour viser plus haut#

À rapprocher de#

Montaigne - Critique du jugement ethnocentrique.

Las Casas - Reconnaissance des peuples américains et critique de leur domination.

Sepúlveda - Hiérarchisation des formes de civilisation et recours à l’esclavage naturel.

Aristote - L’esclavage naturel utilisé seize siècles plus tard dans un nouveau contexte.

Lévi-Strauss - Critique moderne de l’ethnocentrisme.

Kant - Recherche ultérieure d’un universalisme moral.

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

Documents

Images du domaine public ou sous licence libre, avec leur source.

Portrait de Jean Pic de la Mirandole, jeune homme aux cheveux longs.
Pic de la Mirandole : l'homme n'a pas de place fixe dans la création, il se fait lui-même. L'humanité devient une tâche.Cristofano dell'Altissimo · 15 th century date · Public domain — Wikimedia Commons
Portrait de Bartolomé de las Casas en habit religieux.
Valladolid, 1550 : on débat officiellement pour savoir si les Indiens sont pleinement des hommes. La question a donc été posée.CarlosVdeHabsburgo · 2023-09-06 13:41:36 · CC BY-SA 4.0 — Wikimedia Commons

Où en es-tu ?

Crée ton compte gratuit pour garder la trace de ce que tu as appris, sur tous tes appareils.

Ton geste est conservé : il s’applique tout seul dès que tu es connecté. Toutes les pages restent lisibles sans compte.

À lire ensuite

Les suites de lecture les plus proches de cette page, calculées automatiquement.

Sources

  • BnF - dossiers sur la découverte européenne des Amériques et sur Montaigne
  • Aristote - Politique, esclavage naturel
  • Montaigne - Essais, « Des cannibales » (1580) et « Des coches »

Une erreur sur cette page ? Signale-la.