Concours25 min de lectureGrande problématique

Avons-nous des devoirs envers les générations futures ?

Quelqu’un naîtra en 2126. Il ne peut ni voter aujourd’hui, ni signer un contrat avec vous, ni vous remercier.

Pourtant, certaines décisions prises aujourd’hui modifieront le monde dans lequel il vivra.

Pouvons-nous avoir des obligations envers une personne qui n’existe pas encore ?

1. Une responsabilité sans réciprocité#

Dans une relation ordinaire : je vous aide, vous pourrez peut-être m’aider plus tard. Avec les générations futures : impossible.

Nous pouvons agir sur elles. Elles ne peuvent pas agir sur nous.

La Stanford Encyclopedia décrit précisément cette asymétrie intergénérationnelle comme l’un des grands problèmes de la justice entre générations.

Notre pouvoir est donc à sens unique. Et c’est précisément ce qui rend la responsabilité importante.

2. « Elles n’existent pas encore, donc elles n’ont aucun droit » ?#

C’est une objection réelle.

Comment quelqu’un qui n’existe pas peut-il posséder actuellement un droit ?

La philosophie de la justice intergénérationnelle discute explicitement cette difficulté et les arguments de ceux qui doutent qu’une personne future puisse être aujourd’hui porteuse d’une créance à notre égard.

Mais même si l’on refuse de parler de droits présents d’individus futurs, il reste possible de défendre des obligations présentes concernant les conditions que nous leur laisserons.

3. Le problème de la non-identité#

Voici l’un des problèmes les plus subtils du thème.

Supposons deux politiques énergétiques différentes. Selon celle que nous choisissons :

  • les comportements changent ;
  • les rencontres changent ;
  • les dates de conception changent.

Cent ans plus tard, ce ne seront probablement pas exactement les mêmes individus qui existeront.

Une personne future pourrait alors difficilement dire : « Cette politique m’a rendu la vie moins bonne qu’elle ne l’aurait été sous l’autre politique », si, sous l’autre politique, elle n’aurait probablement jamais existé.

C’est le cœur du non-identity problem, discuté en profondeur dans la philosophie contemporaine des générations futures.

4. La non-identité n’autorise pas tout#

Même si un individu futur ne peut pas comparer sa vie à une autre vie qu’il aurait eue, nous pouvons encore demander : avons-nous créé volontairement un monde injustement dégradé lorsque nous pouvions transmettre de meilleures conditions ?

La justice peut donc être pensée non seulement à partir du dommage causé à une personne précise, mais aussi de :

  • principes ;
  • seuils ;
  • capacités ;
  • conditions de vie.

5. Jonas : la technique agrandit notre horizon moral#

Hans Jonas est ici central.

Parce que la technologie permet à nos décisions de produire des effets très éloignés, l’éthique doit regarder plus loin.

La philosophie de la technique présente précisément Jonas comme défendant une nouvelle éthique de responsabilité parce que nos technologies peuvent désormais mettre en danger l’environnement, l’humanité et même transformer l’être humain.

La puissance crée un devoir d’anticipation.

6. L’UNESCO a formulé explicitement cette responsabilité#

En 1997, l’UNESCO adopte une Déclaration sur les responsabilités des générations présentes envers les générations futures.

Elle affirme notamment :

  • que les besoins et intérêts des générations présentes et futures doivent être protégés ;
  • que les générations présentes doivent préserver leur liberté de choix ;
  • et qu’elles doivent s’efforcer d’assurer le maintien et la perpétuation de l’humanité dans le respect de la dignité de la personne.

Voilà notre problème devenu texte normatif international.

7. En 2024, la question a été renforcée à l’ONU#

Le Pacte pour l’avenir, adopté au Sommet de l’avenir en septembre 2024, comprend une Déclaration sur les générations futures.

Le texte définit celles-ci comme les générations qui n’existent pas encore et qui hériteront de la planète. Il affirme que les décisions, actions et inactions présentes ont des effets intergénérationnels et engage les États à protéger leurs besoins et intérêts.

Les absents commencent à entrer explicitement dans le vocabulaire institutionnel du présent.

8. Comment représenter quelqu’un qui ne peut parler ?#

Voilà une question politique. Les générations futures ne votent pas.

Donc une démocratie orientée exclusivement vers les préférences des électeurs actuels risque de sous-représenter leurs intérêts.

Il faut donc imaginer des institutions capables de produire :

  • prospective ;
  • évaluation de long terme ;
  • protection de certains biens ;
  • contraintes sur l’irréversible.

La question des générations futures est donc aussi une question de démocratie temporelle.

9. Avons-nous le droit de leur laisser des dettes ?#

Pas seulement financières. Nous pouvons transmettre :

  • dette publique ;
  • déchets ;
  • infrastructures ;
  • institutions ;
  • connaissances ;
  • patrimoine ;
  • climat modifié ;
  • technologies ;
  • risques.

Chaque génération reçoit un monde qu’elle n’a pas choisi. Puis elle transmet un monde qu’elle aura partiellement transformé.

L’humanité apparaît donc comme une chaîne de dépositaires.

10. Devons-nous sacrifier les vivants pour les futurs ?#

Attention au fanatisme temporel.

Supposons qu’une politique procure un bénéfice minuscule à des millions de personnes dans trois siècles, mais impose une catastrophe énorme aux populations les plus pauvres d’aujourd’hui.

Le simple mot « générations futures » ne résout pas le problème.

Deux justices à articuler

Justice entre générations

Ce que nous devons à ceux qui viendront après nous.

Justice dans la génération présente

Ce que nous devons aux vivants, notamment les plus vulnérables.

Les vivants pauvres ne doivent pas devenir les moyens sacrificiels des futurs abstraits. Kant revient.

11. Que devons-nous transmettre ?#

Certainement pas un monde exactement identique au nôtre.

Les futurs doivent pouvoir choisir.

L’UNESCO insiste justement sur la nécessité de préserver la liberté de choix politique, économique, sociale, culturelle et religieuse des générations futures.

La responsabilité consiste donc peut-être moins à choisir leur monde à leur place qu’à leur transmettre un ensemble suffisamment riche de possibilités.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

Le territoire « Humanité, nature et planète »#

Humanité, nature et planète : les 5 questions du territoire

QuestionRéponse fondamentale
L’humanité est-elle maîtresse de la nature ?Elle transforme ce dont elle dépend : maîtrise, interdépendance, responsabilité
Sommes-nous responsables de la Terre ?Responsables de quoi, envers qui, et jusqu’où ? La causalité crée l’obligation
L’Anthropocène change-t-il notre conception de L’humanité ?Force planétaire unique, mais sujet collectif profondément inégal
Avons-nous des devoirs envers les générations futures ?Une responsabilité sans réciprocité, centrée sur l’irréversibilité
Faut-il sauver L’humanité ?Sauver l’espèce n’est pas sauver ce qui donne sa valeur à l’existence humaine

7 dates à connaître

  • 1637

    Descartes, Discours de la méthode : ambition d’une science pratique rendant les hommes « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

  • 1859 / 1871

    Darwin réinscrit progressivement l’humanité dans l’histoire évolutive du vivant.

  • 1979

    Hans Jonas publie en allemand Le Principe responsabilité.

  • 1997

    UNESCO : Déclaration sur les responsabilités des générations présentes envers les générations futures.

  • 2022

    Assemblée générale de l’ONU : reconnaissance du droit humain à un environnement propre, sain et durable.

  • 2024

    Rejet de la formalisation de l’Anthropocène comme époque géologique.

  • 2024

    ONU : adoption de la Déclaration sur les générations futures dans le Pacte pour l’avenir.

10 distinctions concours

  1. 1. Nature ≠ bon

    Le naturel n’est pas automatiquement moralement souhaitable.

  2. 2. Artifice ≠ destruction

    Une intervention humaine peut protéger ou restaurer.

  3. 3. Puissance ≠ maîtrise

    Avoir le pouvoir de modifier ne signifie pas contrôler toutes les conséquences.

  4. 4. Responsabilité ≠ culpabilité

    On peut avoir une responsabilité parce que quelque chose dépend de nous.

  5. 5. Responsabilité collective ≠ responsabilité identique

    Les contributions au changement environnemental sont inégales.

  6. 6. Anthropocène ≠ époque géologique officielle

    Depuis la décision de 2024, le terme n’est pas formalisé comme époque de l’échelle géologique.

  7. 7. Anthropocentrisme ≠ nécessairement anti-écologique

    Un anthropocentrisme éclairé peut justifier une protection environnementale forte.

  8. 8. Générations futures ≠ personnes présentes invisibles

    Leur statut produit des problèmes philosophiques spécifiques.

  9. 9. Sauver l’espèce ≠ sauver tout ce qui donne de la valeur à l’existence humaine

    Survie biologique et dignité sont différentes.

  10. 10. Préserver ≠ immobiliser

    Transmettre le monde ne signifie pas interdire aux futurs humains de le transformer.

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Sources

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Intergenerational Justice » - asymétrie intergénérationnelle et problème de la non-identité
  • UNESCO, Declaration on the Responsibilities of the Present Generations Towards Future Generations - 12 novembre 1997
  • Nations unies, Declaration on Future Generations - adoptée avec le Pacte pour l’avenir en septembre 2024
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Philosophy of Technology » - Hans Jonas et l’éthique de la responsabilité

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