Avons-nous des devoirs envers les générations futures ?
Quelqu’un naîtra en 2126. Il ne peut ni voter aujourd’hui, ni signer un contrat avec vous, ni vous remercier.
Pourtant, certaines décisions prises aujourd’hui modifieront le monde dans lequel il vivra.
Pouvons-nous avoir des obligations envers une personne qui n’existe pas encore ?
1. Une responsabilité sans réciprocité#
Dans une relation ordinaire : je vous aide, vous pourrez peut-être m’aider plus tard. Avec les générations futures : impossible.
Nous pouvons agir sur elles. Elles ne peuvent pas agir sur nous.
La Stanford Encyclopedia décrit précisément cette asymétrie intergénérationnelle comme l’un des grands problèmes de la justice entre générations.
Notre pouvoir est donc à sens unique. Et c’est précisément ce qui rend la responsabilité importante.
2. « Elles n’existent pas encore, donc elles n’ont aucun droit » ?#
C’est une objection réelle.
Comment quelqu’un qui n’existe pas peut-il posséder actuellement un droit ?
La philosophie de la justice intergénérationnelle discute explicitement cette difficulté et les arguments de ceux qui doutent qu’une personne future puisse être aujourd’hui porteuse d’une créance à notre égard.
Mais même si l’on refuse de parler de droits présents d’individus futurs, il reste possible de défendre des obligations présentes concernant les conditions que nous leur laisserons.
3. Le problème de la non-identité#
Voici l’un des problèmes les plus subtils du thème.
Supposons deux politiques énergétiques différentes. Selon celle que nous choisissons :
- les comportements changent ;
- les rencontres changent ;
- les dates de conception changent.
Cent ans plus tard, ce ne seront probablement pas exactement les mêmes individus qui existeront.
Une personne future pourrait alors difficilement dire : « Cette politique m’a rendu la vie moins bonne qu’elle ne l’aurait été sous l’autre politique », si, sous l’autre politique, elle n’aurait probablement jamais existé.
C’est le cœur du non-identity problem, discuté en profondeur dans la philosophie contemporaine des générations futures.
4. La non-identité n’autorise pas tout#
Même si un individu futur ne peut pas comparer sa vie à une autre vie qu’il aurait eue, nous pouvons encore demander : avons-nous créé volontairement un monde injustement dégradé lorsque nous pouvions transmettre de meilleures conditions ?
La justice peut donc être pensée non seulement à partir du dommage causé à une personne précise, mais aussi de :
- principes ;
- seuils ;
- capacités ;
- conditions de vie.
Attention au contresens
Le problème de la non-identité ne signifie pas « on peut faire n’importe quoi ».
5. Jonas : la technique agrandit notre horizon moral#
Hans Jonas est ici central.
Parce que la technologie permet à nos décisions de produire des effets très éloignés, l’éthique doit regarder plus loin.
La philosophie de la technique présente précisément Jonas comme défendant une nouvelle éthique de responsabilité parce que nos technologies peuvent désormais mettre en danger l’environnement, l’humanité et même transformer l’être humain.
La puissance crée un devoir d’anticipation.
6. L’UNESCO a formulé explicitement cette responsabilité#
En 1997, l’UNESCO adopte une Déclaration sur les responsabilités des générations présentes envers les générations futures.
Elle affirme notamment :
- que les besoins et intérêts des générations présentes et futures doivent être protégés ;
- que les générations présentes doivent préserver leur liberté de choix ;
- et qu’elles doivent s’efforcer d’assurer le maintien et la perpétuation de l’humanité dans le respect de la dignité de la personne.
Voilà notre problème devenu texte normatif international.
7. En 2024, la question a été renforcée à l’ONU#
Le Pacte pour l’avenir, adopté au Sommet de l’avenir en septembre 2024, comprend une Déclaration sur les générations futures.
Le texte définit celles-ci comme les générations qui n’existent pas encore et qui hériteront de la planète. Il affirme que les décisions, actions et inactions présentes ont des effets intergénérationnels et engage les États à protéger leurs besoins et intérêts.
Les absents commencent à entrer explicitement dans le vocabulaire institutionnel du présent.
8. Comment représenter quelqu’un qui ne peut parler ?#
Voilà une question politique. Les générations futures ne votent pas.
Donc une démocratie orientée exclusivement vers les préférences des électeurs actuels risque de sous-représenter leurs intérêts.
Il faut donc imaginer des institutions capables de produire :
- prospective ;
- évaluation de long terme ;
- protection de certains biens ;
- contraintes sur l’irréversible.
La question des générations futures est donc aussi une question de démocratie temporelle.
9. Avons-nous le droit de leur laisser des dettes ?#
Pas seulement financières. Nous pouvons transmettre :
- dette publique ;
- déchets ;
- infrastructures ;
- institutions ;
- connaissances ;
- patrimoine ;
- climat modifié ;
- technologies ;
- risques.
Chaque génération reçoit un monde qu’elle n’a pas choisi. Puis elle transmet un monde qu’elle aura partiellement transformé.
L’humanité apparaît donc comme une chaîne de dépositaires.
10. Devons-nous sacrifier les vivants pour les futurs ?#
Attention au fanatisme temporel.
Supposons qu’une politique procure un bénéfice minuscule à des millions de personnes dans trois siècles, mais impose une catastrophe énorme aux populations les plus pauvres d’aujourd’hui.
Le simple mot « générations futures » ne résout pas le problème.
Deux justices à articuler
Justice entre générations
Ce que nous devons à ceux qui viendront après nous.
Justice dans la génération présente
Ce que nous devons aux vivants, notamment les plus vulnérables.
Les vivants pauvres ne doivent pas devenir les moyens sacrificiels des futurs abstraits. Kant revient.
11. Que devons-nous transmettre ?#
Certainement pas un monde exactement identique au nôtre.
Les futurs doivent pouvoir choisir.
L’UNESCO insiste justement sur la nécessité de préserver la liberté de choix politique, économique, sociale, culturelle et religieuse des générations futures.
La responsabilité consiste donc peut-être moins à choisir leur monde à leur place qu’à leur transmettre un ensemble suffisamment riche de possibilités.
Pour viser plus haut#
Pour viser plus haut
Notre devoir envers le futur pourrait être formulé ainsi :
Ne pas construire aujourd’hui un monde qui enferme irréversiblement ceux qui viendront demain dans nos propres décisions.
Cela permet de relier écologie, dette, technologie, génétique, patrimoine et démocratie.
Le mot central devient : irréversibilité.
À utiliser en dissertation#
Utilisable en dissertation
Sujet : « Avons-nous des devoirs envers les générations futures ? »
I. Oui, puisque nos actes actuels affectent les conditions dans lesquelles elles vivront - Jonas, climat.
II. Mais leur non-existence présente pose de redoutables problèmes de droit, représentation et identité - non-identity problem.
III. Nos obligations peuvent être pensées comme devoir de transmettre des conditions permettant dignité et liberté de choix plutôt que comme obligation de décider à leur place - UNESCO, ONU.
Conclusion : nous ne connaissons pas les futurs humains, mais précisément parce qu’ils ne peuvent aujourd’hui défendre eux-mêmes leur avenir, notre puissance actuelle crée envers eux une responsabilité particulière.
Les 5 choses à retenir#
À retenir
- La relation entre générations présentes et futures est profondément asymétrique.
- Le problème de la non-identité complique fortement la notion classique de dommage.
- Jonas étend la responsabilité morale aux conséquences lointaines de la technique.
- L’UNESCO affirme depuis 1997 des responsabilités explicites envers les générations futures.
- L’ONU a adopté en 2024 une nouvelle Déclaration sur les générations futures dans le Pacte pour l’avenir.
Le territoire « Humanité, nature et planète »#
Humanité, nature et planète : les 5 questions du territoire
| Question | Réponse fondamentale |
|---|---|
| L’humanité est-elle maîtresse de la nature ? | Elle transforme ce dont elle dépend : maîtrise, interdépendance, responsabilité |
| Sommes-nous responsables de la Terre ? | Responsables de quoi, envers qui, et jusqu’où ? La causalité crée l’obligation |
| L’Anthropocène change-t-il notre conception de L’humanité ? | Force planétaire unique, mais sujet collectif profondément inégal |
| Avons-nous des devoirs envers les générations futures ? | Une responsabilité sans réciprocité, centrée sur l’irréversibilité |
| Faut-il sauver L’humanité ? | Sauver l’espèce n’est pas sauver ce qui donne sa valeur à l’existence humaine |
7 dates à connaître
1637
Descartes, Discours de la méthode : ambition d’une science pratique rendant les hommes « comme maîtres et possesseurs de la nature ».
1859 / 1871
Darwin réinscrit progressivement l’humanité dans l’histoire évolutive du vivant.
1979
Hans Jonas publie en allemand Le Principe responsabilité.
1997
UNESCO : Déclaration sur les responsabilités des générations présentes envers les générations futures.
2022
Assemblée générale de l’ONU : reconnaissance du droit humain à un environnement propre, sain et durable.
2024
Rejet de la formalisation de l’Anthropocène comme époque géologique.
2024
ONU : adoption de la Déclaration sur les générations futures dans le Pacte pour l’avenir.
10 distinctions concours
1. Nature ≠ bon
Le naturel n’est pas automatiquement moralement souhaitable.
2. Artifice ≠ destruction
Une intervention humaine peut protéger ou restaurer.
3. Puissance ≠ maîtrise
Avoir le pouvoir de modifier ne signifie pas contrôler toutes les conséquences.
4. Responsabilité ≠ culpabilité
On peut avoir une responsabilité parce que quelque chose dépend de nous.
5. Responsabilité collective ≠ responsabilité identique
Les contributions au changement environnemental sont inégales.
6. Anthropocène ≠ époque géologique officielle
Depuis la décision de 2024, le terme n’est pas formalisé comme époque de l’échelle géologique.
7. Anthropocentrisme ≠ nécessairement anti-écologique
Un anthropocentrisme éclairé peut justifier une protection environnementale forte.
8. Générations futures ≠ personnes présentes invisibles
Leur statut produit des problèmes philosophiques spécifiques.
9. Sauver l’espèce ≠ sauver tout ce qui donne de la valeur à l’existence humaine
Survie biologique et dignité sont différentes.
10. Préserver ≠ immobiliser
Transmettre le monde ne signifie pas interdire aux futurs humains de le transformer.
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Œuvres et films
- Jonas, Le Principe responsabilité : notre puissance crée-t-elle des devoirs nouveaux ?
- Kant, Idée d’une histoire universelle : progresser sans devenir spontanément meilleurs
- Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme : notre morale peut-elle rattraper notre puissance ?
- Rachel Carson, Printemps silencieux : le progrès peut-il détruire ce qu’il devait améliorer ?
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- Peut-on sacrifier le présent au futur ?
- Pourquoi voulons-nous que L’humanité continue ?
- Humanité et finitude
Sources
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Intergenerational Justice » - asymétrie intergénérationnelle et problème de la non-identité
- UNESCO, Declaration on the Responsibilities of the Present Generations Towards Future Generations - 12 novembre 1997
- Nations unies, Declaration on Future Generations - adoptée avec le Pacte pour l’avenir en septembre 2024
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Philosophy of Technology » - Hans Jonas et l’éthique de la responsabilité

