Concours24 min de lectureGrande problématique

Pourquoi l’homme est-il capable du pire ?

Il n’existe pas un petit bouton rouge du mal humain : dispositions, idéologies, groupes, institutions et choix personnels interagissent.

Le point de départ#

Pourquoi des hommes torturent-ils ?

Pourquoi participent-ils à des persécutions ?

Pourquoi obéissent-ils parfois à des ordres profondément immoraux ?

Pourquoi certains deviennent-ils bourreaux tandis que d’autres refusent ?

La question est dangereuse.

Parce que nous aimerions trouver UNE cause.

Un gène. Une pulsion. Une idéologie. Une personnalité. Une autorité.

Mais les grandes violences humaines semblent presque toujours naître d’une combinaison :

  • dispositions individuelles ;
  • idéologies ;
  • groupes ;
  • institutions ;
  • obéissance ;
  • intérêts ;
  • peur ;
  • opportunisme ;
  • déshumanisation ;
  • choix.

Il n’existe pas un petit bouton rouge du mal humain.

1. L’homme porte en lui de l’agressivité#

Freud refuse l’image d’un homme naturellement pacifique que seule la société corromprait.

Nous possédons des tendances conflictuelles avec lesquelles toute civilisation doit composer.

Mais dire : « l’homme est agressif » n’explique évidemment pas Auschwitz.

Il existe un gouffre entre ressentir de la colère et organiser un génocide.

Il faut donc changer d’échelle.

2. Hobbes : la peur peut produire la violence#

Un homme n’a pas besoin d’aimer la violence pour devenir violent.

Il peut :

  • craindre ;
  • anticiper une attaque ;
  • défendre un intérêt ;
  • chercher une sécurité.

Hobbes montre ainsi comment la structure d’une situation peut transformer la conduite d’individus.

Mais là encore : peur ≠ génocide.

Il faut continuer.

3. L’idéologie#

La violence devient plus facile à organiser lorsqu’un groupe est continuellement présenté comme :

  • dangereux ;
  • impur ;
  • parasite ;
  • ennemi intérieur ;
  • responsable de tous les malheurs.

La propagande nazie a systématiquement utilisé des représentations antisémites permettant d’exclure, diaboliser et déshumaniser les Juifs.

Mais attention : la propagande n’hypnotise pas mécaniquement toute une population.

Les motivations des participants historiques furent multiples.

Le Holocaust Memorial Museum mentionne notamment, selon les situations :

  • idéologie ;
  • antisémitisme ;
  • carrière ;
  • intérêt personnel ;
  • peur ;
  • conformisme ;
  • opportunisme.

La réalité est plus inquiétante qu’une cause unique.

4. L’obéissance : Milgram#

Dans les années 1960, Stanley Milgram conduit à Yale ses célèbres expériences sur l’obéissance à l’autorité.

Les participants croyaient administrer des chocs électriques croissants à une autre personne lorsque celle-ci répondait incorrectement à certaines questions ; l’étude cherchait à observer jusqu’où ils suivraient les instructions de l’expérimentateur.

Le résultat historique a profondément marqué la psychologie sociale.

Ce que Milgram permet raisonnablement de penser est plus limité mais déjà important :

l’autorité et le contexte peuvent exercer une influence considérable sur la conduite d’individus ordinaires.

5. « J’obéissais aux ordres »#

Voilà une distinction capitale.

Supposons que nous découvrions pourquoi quelqu’un a obéi.

Nous pouvons mentionner :

  • peur ;
  • hiérarchie ;
  • conformisme ;
  • pression du groupe.

Cela explique une partie du comportement.

Mais expliquer causalement n’est pas absoudre moralement.

Une philosophie de la responsabilité doit précisément tenir les deux ensemble.

6. L’institution peut diluer la responsabilité#

Imaginez une chaîne.

Personne ne fait tout.

  • A remplit un formulaire.
  • B transmet une liste.
  • C conduit un train.
  • D surveille.
  • E exécute.

Chacun peut dire : « Je n’étais qu’un petit élément. »

Le problème est pourtant que la somme des petits éléments produit le système.

L’histoire de la Shoah documente précisément le rôle de nombreuses administrations, professions et institutions dans la mise en œuvre des persécutions et des déportations.

7. Arendt : la responsabilité ne se dissout pas dans la fonction#

Voilà pourquoi Arendt reste essentielle.

Face à l’argument : « J’exécutais seulement ma fonction »,

elle maintient la question : « Qu’avez-vous fait ? »

La machine institutionnelle ne possède pas une conscience unique qui absorberait toutes les responsabilités individuelles.

Des structures peuvent expliquer et favoriser.

Elles ne transforment pas magiquement chaque participant en objet sans choix.

8. Mais certains ont refusé#

C’est essentiel.

L’explication du pire devient fausse si elle donne l’impression que personne ne pouvait agir autrement.

Yad Vashem documente de nombreux cas de personnes qui, même dans des conditions extrêmement dangereuses, ont aidé ou sauvé des Juifs au péril de leur propre vie.

Cette donnée est philosophiquement fondamentale.

Si certains refusent : l’obéissance n’est pas une fatalité anthropologique absolue.

La question devient : qu’est-ce qui permet à certains de dire non ?

Valeurs ? Relations ? Caractère ? Habitude du jugement ? Institutions ? Hasard ?

La recherche reste ouverte.

9. Le pire est-il donc « banal » ?#

Attention une dernière fois.

Les crimes ne sont pas banals.

Les victimes ne sont pas des abstractions.

Le caractère « banal » chez Arendt renvoie à une interrogation spécifique née de sa confrontation avec Eichmann et à la possibilité qu’un auteur de crimes immenses ne corresponde pas à la figure spectaculaire d’un démon métaphysique.

C’est justement pourquoi la vigilance doit porter aussi sur :

  • jugement ;
  • langage ;
  • institution ;
  • obéissance ;
  • habitudes ;
  • responsabilités ordinaires.

10. Le pire peut être collectivement fabriqué#

Voici probablement l’idée la plus importante.

Nous avons tendance à chercher un homme très mauvais.

Mais les violences de masse demandent souvent un système capable d’aligner des milliers de décisions.

Le Holocaust Memorial Museum insiste sur la diversité des acteurs nécessaires aux crimes nazis et sur la pluralité de leurs motivations.

Le pire humain n’est donc pas seulement psychologique.

Il peut être :

  • politique ;
  • administratif ;
  • économique ;
  • idéologique ;
  • technologique.

Référence absolument centrale

Primo Levi, Si c’est un homme

Pourquoi étudier Si c’est un homme ? Parce que Levi permet de penser simultanément :

  • destruction de l’identité ;
  • faim ;
  • langage ;
  • corps ;
  • humiliation ;
  • solidarité ;
  • adaptation ;
  • responsabilité ;
  • mémoire ;
  • témoignage.

Son œuvre ne présente pas Auschwitz comme une abstraction appelée « le mal ». Elle observe avec une précision presque expérimentale ce qu’un système de domination fait aux corps, aux relations et à la représentation que les hommes ont d’eux-mêmes et des autres.

Si c’est un homme paraît d’abord en 1947 et rend compte de l’expérience de Levi à Auschwitz.

À utiliser sur

Page à venir : « Primo Levi, Si c’est un homme : l’œuvre indispensable sur l’humanité ».

11. La déshumanisation : importante mais pas magique#

Dire d’un groupe qu’il est parasite, vermine, sous-humain

peut contribuer à rendre certaines violences plus acceptables.

Les archives de propagande nazie fournissent de nombreux exemples historiques de ces représentations.

Mais la philosophie contemporaine de la déshumanisation insiste sur la pluralité des mécanismes impliqués dans les violences : idéologies, pratiques sociales, intentions punitives et reconnaissance parfois complète de l’humanité de la victime peuvent coexister.

Cela interdit la formule magique : « déshumanisation → automatiquement massacre ».

L’histoire humaine n’est pas un domino aussi simple.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Cinq distinctions concours

  1. 1

    Inhumain ≠ non humain

    Catégorie normative / catégorie biologique.

  2. 2

    Barbarie ≠ absence de technique

    Une barbarie peut être hautement organisée.

  3. 3

    Expliquer ≠ excuser

    Chercher les causes d’un comportement ne supprime pas sa responsabilité.

  4. 4

    Comprendre la complexité ≠ relativiser

    Tous les acteurs d’un système de violence n’occupent pas la même position morale.

  5. 5

    Déshumaniser quelqu’un ≠ lui retirer réellement son humanité

    La violence est précisément commise contre un être qui reste humain.

Humanité et inhumanité : les 5 renversements à retenir

Intuition initialeCe que le cours permet de comprendre
« Inhumain = pas humain »L’inhumain est une catégorie morale appliquée à des possibilités humaines.
« Le bourreau est un monstre »La monstruosité condamne mais n’explique pas suffisamment.
« Barbare = non civilisé »La civilisation elle-même peut produire des formes organisées de barbarie.
« Déshumaniser = croire que l’autre est un animal »La déshumanisation possède plusieurs mécanismes et n’est pas toujours une négation littérale de l’humanité.
« Le mal vient des mauvaises personnes »Dispositions, idéologies, groupes, institutions et choix personnels interagissent.

La grande progression

  1. Montaigne

    La barbarie n’est pas forcément chez celui que nous appelons barbare.

  2. Freud

    La civilisation n’abolit pas nos possibilités agressives.

  3. Primo Levi

    Un système peut travailler méthodiquement à défaire les conditions ordinaires de la dignité humaine.

  4. Arendt

    L’inhumain ne nécessite pas nécessairement un monstre extérieur à l’humanité.

  5. Notre question

    Comment empêcher des hommes ordinaires de devenir les agents de l’inhumain ?

C’est peut-être l’une des questions politiques les plus importantes de tout le thème.

Les 6 choses à retenir#

À rapprocher de#

Où en es-tu ?

Crée ton compte gratuit pour garder la trace de ce que tu as appris, sur tous tes appareils.

Ton geste est conservé : il s’applique tout seul dès que tu es connecté. Toutes les pages restent lisibles sans compte.

À lire ensuite

Les suites de lecture les plus proches de cette page, calculées automatiquement.

Bientôt disponible

  • Primo Levi et Si c’est un homme
  • Qu’est-ce que la déshumanisation ?
  • Qu’est-ce qu’un crime contre l’humanité ?
  • Qu’est-ce qu’un génocide ?
  • Humanité et Shoah
  • Peut-on rester humain dans des conditions inhumaines ?
  • Obéir nous dispense-t-il de penser ?
  • La dignité peut-elle être détruite ?
  • Humanité et guerre

Sources

  • Montaigne, Essais, I - « Des cannibales », édition de Bordeaux
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Hannah Arendt », « The Concept of Evil », « Dehumanization »
  • Centro Primo Levi - ressources sur Se questo è un uomo, Auschwitz et la déshumanisation
  • United States Holocaust Memorial Museum - Holocaust Encyclopedia : auteurs, administrations, propagande
  • Stanley Milgram, « Behavioral Study of Obedience » - 1963 ; Yale University Archives ; APA
  • Déclaration universelle des droits de l’homme - Nations unies
  • Statut de Rome de la Cour pénale internationale - article 7

Une erreur sur cette page ? Signale-la.