Concours22 min de lectureGrande problématique

La machine déshumanise-t-elle l’homme ?

Une machine accomplit à votre place une tâche pénible et dangereuse : vous êtes libéré.

Une machine impose votre rythme, mesure chaque geste et décide continuellement ce que vous devez faire : vous vous sentez moins libre.

Même objet, deux effets opposés. Tout dépend donc de la relation humaine et sociale organisée autour d’elle.

1. La machine peut être profondément humanisante#

Pourquoi utiliser une machine pour :

  • porter une charge ;
  • effectuer une opération dangereuse ;
  • assister un chirurgien ;
  • permettre à une personne handicapée de compenser certaines limitations ?

Parce que nous voulons libérer l’être humain d’une contrainte.

La technique peut donc représenter une conquête d’autonomie.

2. Alors d’où vient le sentiment de déshumanisation ?#

Souvent lorsque l’homme doit s’adapter entièrement à la machine.

Imaginez une chaîne de production.

La machine fixe :

  • le rythme ;
  • le mouvement ;
  • le temps ;
  • la séquence.

Le travailleur ne maîtrise plus l’activité globale. Il accomplit un fragment.

La question de la machine rejoint alors celle de :

  • division du travail ;
  • autonomie ;
  • sens de l’activité ;
  • organisation économique.

3. Chaplin : la machine qui mange l’homme#

Les Temps modernes demeure une référence cinématographique extraordinairement efficace.

Charlot est absorbé par le rythme de la chaîne jusqu’à reproduire mécaniquement le même geste en dehors de son poste.

La scène fonctionne parce qu’elle inverse notre attente :

la machine devait servir l’homme ;

l’homme finit par fonctionner comme une pièce de la machine.

Voilà la déshumanisation en une image.

4. Automatiser une tâche ou automatiser un homme ?#

Distinction essentielle.

Deux automatisations

Automatiser une tâche

Une machine accomplit une opération répétitive.

Automatiser le comportement humain

L’individu n’est plus invité à réfléchir, décider, comprendre, juger. Il doit simplement suivre.

La première peut libérer.

La seconde peut appauvrir l’autonomie.

5. Arendt : le danger du rouage#

Nous avons déjà rencontré un problème proche.

Lorsque quelqu’un dit : « Je n’ai fait qu’exécuter la procédure », la responsabilité peut sembler se dissoudre.

Une organisation hautement automatisée peut accentuer cette tentation :

  • « Ce n’est pas moi. »
  • « C’est le système. »
  • « C’est l’algorithme. »
  • « C’est la recommandation automatique. »

Mais précisément : quelqu’un a choisi de déployer le système, de suivre ou non sa recommandation et d’organiser la procédure.

Le vocabulaire contemporain de la gouvernance de l’IA insiste donc fortement sur l’accountability, la responsabilité et la possibilité de contester des décisions prises à l’aide de systèmes automatisés. Le Conseil de l’Europe exige notamment des garanties permettant aux personnes affectées de challenger certaines décisions et l’usage du système lui-même.

6. La décision automatisée peut-elle nous rendre passifs ?#

Supposons qu’un système soit statistiquement meilleur que moi dans une tâche donnée.

Je peux légitimement m’y fier.

Mais au fil du temps : suis-je encore capable de comprendre ce que je fais ?

Exemples possibles :

  • navigation ;
  • diagnostic ;
  • recrutement ;
  • notation ;
  • recommandation ;
  • conduite.

L’assistance peut devenir dépendance.

La délégation peut devenir dépossession.

Le problème n’est pas d’utiliser un outil. Il est de savoir :

quelles capacités humaines doivent continuer à être entretenues même lorsqu’une machine peut les remplacer localement.

7. Le monde entier devient-il un tableau de bord ?#

Heidegger permet ici d’aller beaucoup plus loin.

La logique technique moderne peut faire apparaître nature, objets, organisations et êtres humains comme ressources mesurables et optimisables.

Ce qui ne rentre pas facilement dans l’indicateur risque alors de devenir invisible.

8. L’IA pose exactement ce problème#

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle établit des règles fondées sur le risque pour encadrer le développement et l’usage de systèmes d’IA tout en visant notamment la protection de la santé, de la sécurité et des droits fondamentaux.

Le Conseil de l’Europe demande en outre, dans certaines situations, que l’utilisateur soit informé qu’il interagit avec un système d’IA et non avec un humain.

Pourquoi cette distinction compte-t-elle ?

Parce qu’une interaction qui ressemble à une relation humaine n’est pas nécessairement une relation entre deux humains.

L’apparence de présence peut modifier nos comportements.

9. Faut-il donc refuser l’automatisation ?#

Non. La question serait mal posée.

Automatiser une facture, un calcul, une tâche répétitive peut libérer énormément de temps.

Le vrai problème est : que gagne l’homme ? et que perd-il ?

Si la machine supprime la corvée, elle peut humaniser.

Si elle supprime le jugement, l’autonomie, la relation, la responsabilité, le bilan devient beaucoup moins évident.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

Le territoire « Humanité et technique »#

Humanité et technique : les 5 questions du territoire

QuestionRéponse fondamentale
La technique nous rend-elle plus humains ?Elle augmente notre puissance, pas automatiquement notre sagesse
La machine déshumanise-t-elle l’homme ?Cela dépend de la relation humaine et sociale organisée autour d’elle
Une intelligence artificielle peut-elle être une personne ?Humain et personne ne sont pas synonymes : il faut d’abord justifier les critères
Une machine peut-elle devenir humaine ?Certaines caractéristiques humaines, peut-être ; un être humain biologique, non
Le transhumanisme accomplit-il ou détruit-il l’humanisme ?Deux humanismes s’affrontent : celui de la maîtrise et celui de la finitude

Grand duel : Kant / Heidegger

Kant

Ne jamais réduire la personne à un simple moyen.

Heidegger

Attention à une logique technologique qui fait apparaître les êtres principalement comme ressources disponibles.

La question

L’homme peut-il rester une fin dans un monde obsédé par l’optimisation ?

Les 10 distinctions concours à connaître

  1. 1. Technique ≠ progrès moral

    Une capacité nouvelle ne dit pas comment l’utiliser.

  2. 2. Artificiel ≠ mauvais

    Un médicament est artificiel et peut sauver.

  3. 3. Naturel ≠ bon

    Une maladie peut être parfaitement naturelle.

  4. 4. Intelligence ≠ conscience

    Résoudre un problème n’établit pas une expérience subjective.

  5. 5. Langage ≠ personne

    Une performance linguistique ne suffit pas à attribuer un statut moral.

  6. 6. Autonomie technique ≠ autonomie morale

    Fonctionner seul n’est pas nécessairement se donner ses propres fins.

  7. 7. Humain ≠ personne

    Les catégories biologique, morale et juridique doivent être distinguées.

  8. 8. Personne juridique ≠ être conscient

    Un statut juridique peut être attribué pour des raisons institutionnelles.

  9. 9. Thérapie ≠ augmentation

    Mais leur frontière peut être contestée.

  10. 10. Transhumanisme ≠ Nietzsche

    Le vocabulaire du dépassement ne suffit pas à identifier les deux projets.

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  • Heidegger et la technique
  • Humanité et travail
  • IA et responsabilité

Sources

  • Règlement (UE) 2024/1689 sur l’intelligence artificielle, adopté le 13 juin 2024 - approche fondée sur les risques, santé, sécurité et droits fondamentaux
  • Conseil de l’Europe, Framework Convention on Artificial Intelligence - information de l’usager, contestation des décisions, accountability
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - Heidegger, technique moderne et enframing

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