Concours24 min de lectureGrande problématique

Faut-il réserver la communauté morale aux humains ?

Le cercle de l’humanité biologique et le cercle des êtres dont les intérêts comptent moralement doivent-ils parfaitement coïncider ?

Le point de départ#

Imaginez deux cercles.

Dans le premier : l’humanité biologique.

Dans le second : les êtres dont les intérêts doivent compter moralement.

Sommes-nous certains que ces deux cercles doivent parfaitement coïncider ?

C’est l’une des questions les plus importantes de l’éthique contemporaine.

Car il faut distinguer être humain de être moralement considérable.

Un animal peut ne pas appartenir à notre espèce tout en pouvant :

  • souffrir ;
  • éprouver du plaisir ;
  • avoir peur ;
  • former des attachements ;
  • poursuivre certains buts.

Pourquoi ces faits devraient-ils devenir moralement nuls à la frontière de l’espèce ?

1. Qu’est-ce qu’une communauté morale ?#

Il ne s’agit pas d’un club dont les membres se réunissent le jeudi.

Entrer dans la communauté morale signifie au minimum que ce qui vous arrive doit compter dans les décisions morales pour votre propre bien, et pas seulement en fonction de l’intérêt des humains.

Si je ne frappe pas mon chien uniquement parce que cela rendrait mon enfant triste, alors je considère encore le chien essentiellement à travers l’humain.

Si je dis : « sa propre douleur est une raison de ne pas le frapper », alors son vécu obtient un poids moral propre.

Voilà la différence.

2. Pourquoi réserver le cercle aux humains ?#

Plusieurs réponses peuvent être proposées.

Parce que seuls les humains posséderaient pleinement :

  • raison ;
  • langage ;
  • autonomie ;
  • moralité ;
  • responsabilités réciproques ;
  • institutions.

Kant représente historiquement une version particulièrement importante d’un statut moral privilégié accordé aux êtres rationnels, même s’il condamne aussi la cruauté envers les animaux pour des raisons indirectes liées à notre devoir envers l’humanité.

3. L’espèce est-elle un critère moral suffisant ?#

Supposons que je dise : « Cette souffrance compte davantage uniquement parce qu’elle appartient à mon espèce. »

Pourquoi ?

C’est là qu’apparaît la critique du SPÉCISME.

Peter Singer utilise le concept pour dénoncer le fait d’accorder une priorité injustifiée aux intérêts des membres de notre espèce simplement en raison de leur appartenance d’espèce.

Attention : critiquer le spécisme ne signifie pas affirmer que toutes les espèces sont identiques.

Cela signifie : l’appartenance d’espèce doit elle-même être justifiée si elle sert de fondement à une différence de traitement moral.

4. Bentham : le critère de la souffrance#

Bentham pose une question d’une redoutable simplicité :

l’essentiel est-il qu’un être raisonne ou parle, ou qu’il puisse souffrir ?

Cette idée ouvre potentiellement le cercle moral à tous les êtres sentients.

Le raisonnement est puissant :

Si une souffrance existe réellement pour l’être qui la vit, pourquoi le nombre de pattes du sujet qui souffre devrait-il suffire à l’annuler moralement ?

5. Mais la souffrance est-elle le seul critère ?#

Imaginons deux êtres capables de ressentir une douleur physique comparable.

Mais l’un peut également :

  • former des projets à vingt ans ;
  • raconter son existence ;
  • comprendre sa mortalité ;
  • avoir des responsabilités ;
  • appartenir à des relations sociales extrêmement complexes.

Devons-nous ignorer ces différences ?

Pas nécessairement.

L’égale considération des intérêts ne signifie justement pas que tous les êtres possèdent exactement les mêmes intérêts.

Singer lui-même distingue l’égale considération de l’identité de traitement.

6. Une expérience de pensée qui dérange#

7. La sentience devient alors cruciale#

Si l’entrée minimale dans la communauté morale dépend de la possibilité d’un vécu positif ou négatif, nous devons savoir quels animaux sont susceptibles de posséder une expérience consciente.

La déclaration de New York de 2024 reflète un consensus scientifique croissant sur la conscience chez les autres mammifères et les oiseaux, ainsi qu’une possibilité réaliste chez beaucoup d’autres animaux.

C’est pourquoi la science modifie directement les prémisses factuelles de nos raisonnements moraux, même si elle ne détermine pas seule la conclusion normative.

8. Le droit commence déjà à traduire cette évolution#

La France reconnaît dans son Code civil que les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité.

L’Union européenne fonde également certaines exigences de bien-être sur leur qualité d’êtres sensibles.

Cela ne signifie évidemment pas : égalité juridique générale entre humains et animaux.

Mais cela montre que le droit lui-même distingue désormais une chose inerte et un vivant capable d’être affecté.

9. Faut-il alors parler de « droits des animaux » ?#

Deux stratégies se distinguent.

STRATÉGIE 1 : LE BIEN-ÊTRE - l’homme peut utiliser certains animaux à certaines conditions, mais doit limiter souffrance, mauvais traitements et conditions indignes.

STRATÉGIE 2 : LES DROITS - certains usages seraient intrinsèquement inadmissibles parce que l’animal ne doit pas être traité comme une simple ressource.

Tom Regan appartient à cette seconde tradition et défend une valeur inhérente des animaux qu’il qualifie de « sujets d’une vie ».

Il faut donc distinguer améliorer l’exploitation et contester la légitimité de certaines formes d’exploitation.

10. Sommes-nous responsables de tout être sentient ?#

La difficulté pratique devient immense.

Si nous élargissons le cercle moral :

  • jusqu’où ?
  • avec quelle intensité ?
  • quels devoirs ?
  • quelles priorités ?
  • que faire des conflits entre intérêts humains et animaux ?
  • que faire des conflits entre espèces animales elles-mêmes ?

L’éthique animale ne fournit donc pas une morale simpliste.

Elle agrandit le problème moral.

11. Et demain, les machines ?#

Voilà pourquoi cette page prépare directement l’IA.

Si notre critère est ESPÈCE HUMAINE, une IA est exclue par définition.

Si notre critère est RATIONALITÉ, une future IA extrêmement autonome pourrait devenir un candidat sérieux.

Si notre critère est SENTIENCE, tout dépendra de sa capacité réelle à éprouver.

Nous ne pourrons donc pas résoudre le problème des machines futures sans avoir d’abord clarifié pourquoi nous accordons aujourd’hui un statut moral aux humains et aux animaux.

L’animal est déjà le laboratoire philosophique du posthumain.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

À rapprocher de#

Humanité et animalité : la carte du problème

QuestionDistinction à retenir
L’homme est-il un animal comme les autres ?continuité biologique ≠ absence de singularité
Où passe la frontière ?frontière biologique ≠ cognitive ≠ morale
L’animalité s’oppose-t-elle à l’humanité ?animalité réelle ≠ métaphore de la barbarie
Les animaux ont-ils une dignité ?dignité ≠ sentience ≠ droits ≠ bien-être
Qui appartient à la communauté morale ?espèce ≠ automatiquement statut moral

La progression

  1. Darwin

    Nous sommes des animaux.

  2. Éthologie et sciences de la conscience

    D’autres animaux possèdent davantage de capacités que nous ne le pensions.

  3. Bentham

    La souffrance devient moralement décisive.

  4. Kant / Singer / Regan

    Quel fondement donner au statut moral ?

  5. Question finale

    L’humanité est-elle une frontière biologique ou une frontière morale ?

Cette question prépare directement les débats contemporains sur l’intelligence artificielle, le transhumanisme et la possibilité de personnes non humaines.

Les 7 erreurs à ne plus faire

  1. 1. « L’homme n’est pas un animal. »

    Biologiquement faux.

  2. 2. « Darwin dit que l’homme descend du singe actuel. »

    Caricature.

  3. 3. « Les animaux fonctionnent uniquement par instinct. »

    Beaucoup trop général.

  4. 4. « Si un animal souffre, il possède automatiquement les mêmes droits qu’un humain. »

    La conclusion normative demande encore un argument.

  5. 5. « Tous les animaux ont les mêmes capacités. »

    Évidemment faux.

  6. 6. « Être différent signifie avoir moins de valeur. »

    La conclusion ne suit pas de la prémisse.

  7. 7. « Reconnaître des obligations envers les animaux diminue la dignité humaine. »

    L’élargissement du cercle moral n’implique pas de retirer des protections aux humains.

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Sources

  • Darwin, The Descent of Man - continuités entre facultés humaines et animales
  • Descartes, Discours de la méthode - cinquième partie
  • New York Declaration on Animal Consciousness - 19 avril 2024
  • London School of Economics - revue scientifique sur la sentience des céphalopodes et décapodes
  • Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « The Moral Status of Animals »
  • Peter Singer - égale considération des intérêts, spécisme
  • Tom Regan - les animaux « sujets d’une vie »
  • Code civil français, article 515-14
  • TFUE, article 13

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