Concours22 min de lectureGrande problématique

Les animaux ont-ils une dignité ?

Bien-être, statut moral, droits, dignité : quatre notions distinctes. Selon le fondement moral choisi, le cercle de la considération change.

Le point de départ#

Nous savons assez facilement expliquer pourquoi il ne faut pas torturer un animal : parce qu’il souffre.

Mais la notion de dignité pose une question différente.

Un animal possède-t-il une dignité ?

Ou seulement un intérêt à ne pas souffrir ?

Cette distinction conduit au cœur de l’éthique animale.

Car plusieurs fondements moraux sont possibles :

  • sensibilité ;
  • conscience ;
  • autonomie ;
  • rationalité ;
  • relations ;
  • valeur intrinsèque ;
  • appartenance à une communauté.

Selon le fondement choisi, le cercle moral change.

1. Kant : la dignité est liée à la personne rationnelle#

Dans la philosophie morale kantienne classique, la dignité est rattachée à la capacité rationnelle et morale de se donner des fins.

Les animaux non humains ne sont donc pas, chez Kant lui-même, des fins en soi au même titre que les personnes.

Cependant Kant condamne la cruauté envers eux : il considère que notre manière de traiter les animaux peut endommager en nous les dispositions morales nécessaires à nos devoirs envers l’humanité.

Voilà une position subtile : nous avons des obligations concernant les animaux, mais leur fondement n’est pas pour Kant un devoir direct envers une personne animale.

2. Bentham change la question#

Jeremy Bentham produit à la fin du XVIIIe siècle l’un des déplacements les plus célèbres de toute l’éthique animale.

La question décisive n’est plus : Peuvent-ils raisonner ?

ni : Peuvent-ils parler ?

mais : Peuvent-ils souffrir ?

Dans sa philosophie utilitariste, la capacité à éprouver souffrance et plaisir devient moralement fondamentale.

C’est un bouleversement.

La morale ne demande plus prioritairement : « Cet être possède-t-il nos capacités supérieures ? »

Elle demande : « Cet être peut-il être affecté par ce que je lui fais ? »

3. La sensibilité suffit-elle pour parler de dignité ?#

Pas nécessairement.

Elle suffit peut-être à établir : des intérêts moralement pertinents.

Si un animal peut souffrir, il existe au minimum une raison morale de ne pas lui infliger gratuitement cette souffrance.

C’est précisément ce qu’on appelle lui reconnaître un certain statut moral : son bien-être compte pour lui-même, et pas seulement parce que sa souffrance dérange son propriétaire.

Intérêt à ne pas souffrir

Une raison morale de ne pas infliger gratuitement une souffrance.

Dignité au sens fort

Une valeur qui interdit certains traitements indépendamment d’un calcul d’utilité.

Ces deux notions ne sont pas conceptuellement identiques.

4. Le droit français fournit une distinction intéressante#

L’article 515-14 du Code civil français dispose actuellement :

« Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. »

Tout en précisant qu’ils demeurent, sous réserve des lois qui les protègent, soumis au régime des biens.

C’est philosophiquement remarquable.

Le droit reconnaît UNE PROPRIÉTÉ MORALEMENT IMPORTANTE, la sensibilité, tout en maintenant UNE CATÉGORISATION JURIDIQUE dans le régime des biens.

La frontière juridique elle-même porte donc une tension.

5. L’Union européenne reconnaît également la sentience#

L’article 13 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne indique que l’Union et les États membres doivent tenir pleinement compte des exigences du bien-être des animaux, précisément parce que ceux-ci sont des êtres sensibles, dans les domaines de politique visés par l’article.

Cela ne crée pas une égalité juridique générale entre homme et animal.

Mais cela signifie que l’animal ne peut plus être pensé juridiquement comme une matière totalement indifférente à son propre vécu.

6. Peter Singer : égalité ne signifie pas identité#

Peter Singer défend l’idée d’une égale considération des intérêts.

Cela ne veut pas dire : donner le droit de vote aux poulets.

Cela signifie : des intérêts similaires doivent recevoir une considération similaire indépendamment du seul fait que leur porteur appartienne ou non à notre espèce.

Singer décrit précisément sa position comme un refus de donner automatiquement priorité aux intérêts humains uniquement parce qu’ils sont humains.

7. Tom Regan : les animaux ne sont pas de simples réceptacles#

Une autre tradition défend une approche en termes de droits.

Tom Regan soutient que certains animaux sont des « sujets d’une vie », possédant une existence qui peut aller mieux ou moins bien pour eux et une valeur qui interdit de les considérer comme de simples ressources.

Deux grandes familles

Singer

Considération des intérêts et de la souffrance.

Regan

Valeur du sujet et droits.

Elles ne sont pas interchangeables.

8. Alors, « dignité » ou « statut moral » ?#

Pour un étudiant, je recommande une grande prudence.

Au lieu d’affirmer immédiatement : « Les animaux ont une dignité exactement identique à l’homme », il vaut mieux construire le problème :

  • certains animaux sont sentients ;
  • leur vécu possède donc une importance pour eux ;
  • cela suffit-il à leur attribuer une dignité ?
  • faut-il réserver le mot dignité aux personnes rationnelles ?
  • pouvons-nous imaginer plusieurs formes ou degrés de statut moral sans hiérarchiser arbitrairement les espèces ?

Voilà un véritable débat.

9. La science ne résout pas seule la question morale#

Supposons que la science établisse avec une très forte probabilité qu’un poulpe est capable d’expérience consciente.

Cela nous apprend quelque chose de ce qu’est le poulpe.

Mais elle ne déduit pas automatiquement quels droits juridiques précis lui attribuer.

Le passage FAIT SCIENTIFIQUE → NORME MORALE exige encore un argument philosophique.

La déclaration de New York elle-même formule cette prudence : lorsque la possibilité réaliste d’une expérience consciente existe chez un animal, ignorer cette possibilité dans les décisions qui l’affectent est irresponsable.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

À rapprocher de#

Humanité et animalité : la carte du problème

QuestionDistinction à retenir
L’homme est-il un animal comme les autres ?continuité biologique ≠ absence de singularité
Où passe la frontière ?frontière biologique ≠ cognitive ≠ morale
L’animalité s’oppose-t-elle à l’humanité ?animalité réelle ≠ métaphore de la barbarie
Les animaux ont-ils une dignité ?dignité ≠ sentience ≠ droits ≠ bien-être
Qui appartient à la communauté morale ?espèce ≠ automatiquement statut moral

La progression

  1. Darwin

    Nous sommes des animaux.

  2. Éthologie et sciences de la conscience

    D’autres animaux possèdent davantage de capacités que nous ne le pensions.

  3. Bentham

    La souffrance devient moralement décisive.

  4. Kant / Singer / Regan

    Quel fondement donner au statut moral ?

  5. Question finale

    L’humanité est-elle une frontière biologique ou une frontière morale ?

Cette question prépare directement les débats contemporains sur l’intelligence artificielle, le transhumanisme et la possibilité de personnes non humaines.

Les 7 erreurs à ne plus faire

  1. 1. « L’homme n’est pas un animal. »

    Biologiquement faux.

  2. 2. « Darwin dit que l’homme descend du singe actuel. »

    Caricature.

  3. 3. « Les animaux fonctionnent uniquement par instinct. »

    Beaucoup trop général.

  4. 4. « Si un animal souffre, il possède automatiquement les mêmes droits qu’un humain. »

    La conclusion normative demande encore un argument.

  5. 5. « Tous les animaux ont les mêmes capacités. »

    Évidemment faux.

  6. 6. « Être différent signifie avoir moins de valeur. »

    La conclusion ne suit pas de la prémisse.

  7. 7. « Reconnaître des obligations envers les animaux diminue la dignité humaine. »

    L’élargissement du cercle moral n’implique pas de retirer des protections aux humains.

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  • Bentham et les animaux
  • Peter Singer et le spécisme
  • Les animaux ont-ils des droits ?

Sources

  • Darwin, The Descent of Man - continuités entre facultés humaines et animales
  • Descartes, Discours de la méthode - cinquième partie
  • New York Declaration on Animal Consciousness - 19 avril 2024
  • London School of Economics - revue scientifique sur la sentience des céphalopodes et décapodes
  • Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « The Moral Status of Animals »
  • Peter Singer - égale considération des intérêts, spécisme
  • Tom Regan - les animaux « sujets d’une vie »
  • Code civil français, article 515-14
  • TFUE, article 13

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