Concours20 min de lectureGrande problématique

L’homme est-il un animal comme les autres ?

L’être humain est un animal. Mais aucune autre espèce connue n’a produit l’équivalent de nos langues, sciences, États ou bibliothèques. Toute la difficulté est dans le « comme les autres ».

Le point de départ#

Commençons par une évidence biologique : l’être humain est un animal.

Nous appartenons au vivant, nous avons un corps, nous naissons, nous mangeons, nous vieillissons, nous nous reproduisons et nous mourons.

Darwin a puissamment replacé l’homme dans cette continuité évolutive. Il soutient que les facultés mentales humaines et celles des animaux supérieurs ne diffèrent pas absolument « en nature », même si l’écart peut être immense en degré.

Mais une difficulté apparaît aussitôt.

  • Aucun chimpanzé n’a écrit Hamlet.
  • Aucun dauphin n’a fondé une université.
  • Aucun corbeau n’a rédigé une Constitution.
  • Aucune autre espèce connue n’a produit l’équivalent de nos langues, sciences, États, religions, bibliothèques ou réseaux numériques.

Nous devons donc tenir simultanément deux propositions :

L’homme est un animal.

et :

La forme de vie humaine présente une singularité extraordinaire.

Toute la difficulté est dans le « comme les autres ».

1. Aristote : l’homme est déjà un animal#

Nous l’avons vu : Aristote définit l’homme comme un zôon politikon.

Un animal politique.

Cette formule est importante parce qu’elle ne construit pas l’humanité par négation de toute animalité.

L’homme est :

  • animal,
  • mais un animal possédant notamment :
  • logos ;
  • délibération ;
  • institutions ;
  • vie politique.

La singularité s’inscrit donc à l’intérieur du vivant.

2. Descartes : une frontière beaucoup plus forte#

Au XVIIe siècle, Descartes propose une distinction autrement radicale.

Dans la cinquième partie du Discours de la méthode, il imagine des machines imitant certains comportements humains et soutient que le langage véritablement flexible constitue un signe décisif de pensée. Il oppose ainsi l’homme pensant au fonctionnement mécanique qu’il attribue aux animaux.

Attention cependant à la caricature.

Il vaut mieux retenir :

Descartes cherche un critère permettant de distinguer véritable pensée et comportement produit par un mécanisme.

Son problème devient extraordinairement contemporain avec l’intelligence artificielle.

3. Darwin déplace la frontière#

Darwin ne nie pas que l’écart entre les capacités mentales d’un homme et celles d’autres animaux puisse être immense.

Mais il conteste l’idée d’une rupture métaphysique évidente dans toutes les facultés.

Dans The Descent of Man, il passe en revue :

  • émotions ;
  • curiosité ;
  • imitation ;
  • attention ;
  • mémoire ;
  • imagination ;
  • raisonnement ;
  • outils ;
  • langage ;
  • conscience ;
  • sens moral.

Il défend une logique de continuité évolutive.

Cela change complètement la méthode.

Au lieu de demander : « L’animal possède-t-il absolument zéro raison ? »

nous pouvons demander : « Quelles formes de résolution de problèmes trouve-t-on chez quelles espèces ? »

Même chose pour :

  • communication ;
  • mémoire ;
  • coopération ;
  • émotions ;
  • apprentissage.

La frontière devient une carte détaillée plutôt qu’une ligne au feutre noir.

4. Une différence de degré peut-elle devenir une différence de condition ?#

Voilà une question excellente.

Prenons la température.

Une différence de quelques degrés reste quantitative.

Mais l’eau qui franchit certains seuils change d’état.

De même, des différences quantitatives très importantes entre capacités cognitives peuvent produire des effets qualitatifs.

Quelques capacités humaines, lorsqu’elles se combinent, permettent :

  • accumulation culturelle ;
  • institutions ;
  • technologies ;
  • écriture ;
  • sciences ;
  • mémoire historique.

Ainsi : continuité biologique n’implique pas absence de singularité culturelle.

5. La culture cumulative change la donne#

Supposons qu’un individu humain naisse aujourd’hui.

Il n’a pas à réinventer :

  • le feu ;
  • la roue ;
  • l’alphabet ;
  • l’algèbre ;
  • l’électricité ;
  • Internet.

Il reçoit des milliers d’années d’accumulation.

C’est l’un des aspects extraordinaires de notre forme de vie.

Un humain contemporain peut utiliser une technologie qu’il serait personnellement incapable de recréer à partir de zéro.

Notre puissance individuelle dépend donc d’une mémoire collective gigantesque.

L’humanité est un animal culturel qui hérite.

6. Et la conscience animale ?#

Le débat scientifique contemporain interdit d’opposer naïvement :

humains conscients

et : animaux entièrement automatiques.

La New York Declaration on Animal Consciousness, publiée le 19 avril 2024, affirme qu’il existe un fort soutien scientifique pour attribuer une expérience consciente aux autres mammifères et aux oiseaux, et qu’il existe au minimum une possibilité réaliste de conscience chez l’ensemble des vertébrés ainsi que chez plusieurs groupes d’invertébrés.

Cela ne signifie pas : « Tous les animaux pensent comme nous. »

Cela signifie : la conscience n’est probablement pas une propriété que l’on peut réserver sans examen à l’espèce humaine.

7. Même le homard entre dans le cours de philosophie#

Cela peut faire sourire, mais c’est intellectuellement très sérieux.

Une vaste expertise dirigée par la London School of Economics a examiné la littérature scientifique sur la sentience des céphalopodes et des crustacés décapodes et recommandé de les considérer comme sentients dans les politiques de bien-être animal.

Cela concerne notamment :

  • poulpes ;
  • calmars ;
  • homards ;
  • crabes ;
  • écrevisses.

Notre représentation morale du vivant évolue donc aussi avec les connaissances scientifiques.

8. Alors qu’est-ce qui reste à l’homme ?#

Beaucoup de choses.

Mais elles doivent être formulées précisément.

Il semble notamment exceptionnel par :

  • le degré de complexité de son langage ;
  • l’ampleur de la culture cumulative ;
  • les institutions normatives ;
  • la réflexivité ;
  • la transmission symbolique massive ;
  • sa capacité à transformer technologiquement la planète ;
  • sa capacité à se représenter lui-même comme espèce.

Mais une singularité ne doit pas être confondue avec une sortie du règne animal.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

À rapprocher de#

Humanité et animalité : la carte du problème

QuestionDistinction à retenir
L’homme est-il un animal comme les autres ?continuité biologique ≠ absence de singularité
Où passe la frontière ?frontière biologique ≠ cognitive ≠ morale
L’animalité s’oppose-t-elle à l’humanité ?animalité réelle ≠ métaphore de la barbarie
Les animaux ont-ils une dignité ?dignité ≠ sentience ≠ droits ≠ bien-être
Qui appartient à la communauté morale ?espèce ≠ automatiquement statut moral

La progression

  1. Darwin

    Nous sommes des animaux.

  2. Éthologie et sciences de la conscience

    D’autres animaux possèdent davantage de capacités que nous ne le pensions.

  3. Bentham

    La souffrance devient moralement décisive.

  4. Kant / Singer / Regan

    Quel fondement donner au statut moral ?

  5. Question finale

    L’humanité est-elle une frontière biologique ou une frontière morale ?

Cette question prépare directement les débats contemporains sur l’intelligence artificielle, le transhumanisme et la possibilité de personnes non humaines.

Les 7 erreurs à ne plus faire

  1. 1. « L’homme n’est pas un animal. »

    Biologiquement faux.

  2. 2. « Darwin dit que l’homme descend du singe actuel. »

    Caricature.

  3. 3. « Les animaux fonctionnent uniquement par instinct. »

    Beaucoup trop général.

  4. 4. « Si un animal souffre, il possède automatiquement les mêmes droits qu’un humain. »

    La conclusion normative demande encore un argument.

  5. 5. « Tous les animaux ont les mêmes capacités. »

    Évidemment faux.

  6. 6. « Être différent signifie avoir moins de valeur. »

    La conclusion ne suit pas de la prémisse.

  7. 7. « Reconnaître des obligations envers les animaux diminue la dignité humaine. »

    L’élargissement du cercle moral n’implique pas de retirer des protections aux humains.

Où en es-tu ?

Crée ton compte gratuit pour garder la trace de ce que tu as appris, sur tous tes appareils.

Ton geste est conservé : il s’applique tout seul dès que tu es connecté. Toutes les pages restent lisibles sans compte.

À lire ensuite

Les suites de lecture les plus proches de cette page, calculées automatiquement.

Bientôt disponible

  • Humanité et conscience
  • Faut-il manger les animaux ?

Sources

  • Darwin, The Descent of Man - continuités entre facultés humaines et animales
  • Descartes, Discours de la méthode - cinquième partie
  • New York Declaration on Animal Consciousness - 19 avril 2024
  • London School of Economics - revue scientifique sur la sentience des céphalopodes et décapodes
  • Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « The Moral Status of Animals »
  • Peter Singer - égale considération des intérêts, spécisme
  • Tom Regan - les animaux « sujets d’une vie »
  • Code civil français, article 515-14
  • TFUE, article 13

Une erreur sur cette page ? Signale-la.