L’étranger est-il nécessairement notre semblable ?
Celui qui est étranger à mon pays est chez lui dans le sien. L’étrangeté n’est donc pas une propriété de la personne : c’est une relation entre elle et moi.
Cette relation peut-elle aller jusqu’à cacher notre humanité commune ?
Le point de départ#
« Étranger » est un mot étrange.
Il peut désigner celui qui n’a pas ma nationalité.
Mais aussi celui dont je ne comprends pas les habitudes.
Et parfois ce qui m’est radicalement inconnu.
Pourtant, celui qui est étranger à mon pays est chez lui dans le sien.
L’étrangeté n’est donc pas nécessairement une propriété de la personne.
Elle est une relation entre elle et moi.
Et cette relation peut-elle aller jusqu’à cacher notre humanité commune ?
1. Qui est « étranger » ?#
Supposons un Français au Japon. Il est étranger.
Le même homme revient en France. Il ne l’est plus juridiquement.
Son corps n’a pas changé. Sa raison n’a pas changé. Son humanité n’a pas changé.
Cela montre immédiatement : l’étrangeté politique est une relation de statut, pas une différence d’espèce.
Cette évidence mérite d’être rappelée tant l’histoire a souvent transformé distinction politique en infériorité humaine.
2. L’étranger trouble parce qu’il ne nous ressemble pas assez#
Une langue que je ne comprends pas.
Des rites inconnus. Des vêtements nouveaux. Une nourriture étrange.
Je peux alors conclure : « Ils sont bizarres. »
Puis : « Ils sont moins civilisés. »
Puis éventuellement : « Ils sont moins humains. »
Montaigne démonte précisément cette chaîne en montrant que nous utilisons spontanément nos propres usages comme étalon du normal et du barbare.
L’étranger devient alors un test de notre capacité à ne pas confondre familiarité et humanité.
3. Être semblable ≠ se ressembler culturellement#
Voilà l’une des distinctions les plus importantes de tout le hub.
Semblable et ressemblance
Ne pas se ressembler
Aucune langue, aucune religion, presque aucune coutume en commun.
Être semblable
Vulnérabilité, capacité à souffrir, besoins, mortalité, dignité, appartenance à L’humanité.
Le semblable n’est donc pas celui dont je pourrais faire une copie de moi.
4. Kant : l’étranger ne doit pas être traité en ennemi#
Dans Vers la paix perpétuelle, Kant consacre un article au droit cosmopolitique et à l’hospitalité universelle.
Il précise qu’il ne s’agit pas de philanthropie mais d’un droit : l’étranger arrivant pacifiquement ne doit pas être traité comme un ennemi. Ce droit d’hospitalité reste chez lui limité et ne correspond pas à un droit illimité d’installation.
La distinction est superbe.
Je n’ai pas besoin de vous aimer.
Je n’ai pas nécessairement l’obligation de vous accueillir sans aucune condition.
Mais votre étrangeté ne m’autorise pas à vous traiter comme un ennemi par principe.
Nous sommes déjà dans le cosmopolitisme.
5. Kant relie ce droit à la Terre elle-même#
Son argument repose notamment sur une intuition :
les hommes habitent ensemble une Terre finie.
Nous ne pouvons pas nous disperser à l’infini.
Nous sommes donc condamnés, en quelque sorte, à coexister sur la même surface terrestre.
Ce vieux texte de 1795 possède une actualité philosophique saisissante.
L’humanité n’est pas une collection de peuples vivant sur des planètes séparées.
Nous partageons un monde limité.
6. L’hospitalité comme critique de la colonisation#
C’est un passage absolument essentiel.
Kant condamne la manière dont les puissances européennes ont abordé des territoires déjà habités comme s’ils n’appartenaient à personne et transforme sa réflexion sur l’hospitalité en critique explicite de conquêtes et exploitations coloniales.
Quel renversement !
Les Européens prétendaient souvent apporter la civilisation.
Kant demande aussi : de quel droit arrivent-ils chez les autres comme propriétaires ?
L’étranger n’est pas toujours celui qui arrive chez nous.
Nous sommes parfois l’étranger chez lui.
7. Levinas : l’étranger comme figure d’autrui#
Levinas mobilise explicitement parmi les figures de la vulnérabilité celle de la veuve, l’orphelin, l’étranger.
Sa philosophie insiste sur le fait que la relation à autrui ne doit pas être fondée sur sa réduction à ma propre identité.
L’étranger devient alors philosophiquement précieux. Pourquoi ?
Parce qu’il me retire mon argument le plus facile : « Je l’aide parce qu’il est exactement comme moi. »
8. L’étranger peut-il être plus proche que le proche ?#
Oui, dans un sens moral.
Un compatriote peut me mépriser.
Un étranger peut me sauver.
La nationalité ne garantit donc ni solidarité, ni bonté, ni proximité affective.
Inversement, la différence de nationalité ne supprime pas notre capacité à former des relations extrêmement fortes.
Cela montre une nouvelle fois : communauté politique et communauté morale ne coïncident pas parfaitement.
9. Faut-il supprimer toutes les frontières ?#
Non. Cette conclusion ne suit pas.
Reconnaître une même dignité n’oblige pas automatiquement à conclure qu’aucune frontière politique ne peut être légitime.
On peut défendre : États, citoyenneté, règles d’entrée ;
tout en affirmant simultanément qu’un non-citoyen reste une personne.
C’est précisément pourquoi les notions de CITOYENNETÉ et HUMANITÉ doivent être distinguées.
10. Le vrai danger : du « pas des nôtres » au « pas comme nous »#
Le glissement peut être extrêmement rapide :
- Il n’est pas citoyen.
- Il n’appartient pas à notre communauté.
- Il ne partage pas nos coutumes.
- Il ne partage pas nos valeurs.
- Il n’est pas vraiment comme nous.
- Sa souffrance compte moins.
Voilà le glissement que l’universalisme cherche à interrompre.
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Les 5 choses à retenir#
Synthèse du cluster#
Une ou plusieurs humanités ? Les 5 questions à retenir
| Question | Réponse fondamentale |
|---|---|
| Existe-t-il une seule humanité ? | Oui comme espèce et communauté morale ; non comme culture uniforme |
| L’humanité est-elle universelle ? | Son universalité normative doit être distinguée de l’uniformité réelle |
| L’universalisme est-il ethnocentrique ? | Il peut le devenir s’il transforme sa particularité en modèle de tous |
| La diversité menace-t-elle l’unité ? | Pas nécessairement ; le vrai enjeu est le pluralisme |
| L’étranger est-il notre semblable ? | Oui dans son humanité, sans devoir devenir culturellement identique |
Le grand mouvement
Unité biologique
Nous appartenons à une même espèce.
Diversité culturelle
Nous produisons plusieurs manières d’habiter la condition humaine.
Risque ethnocentrique
Ma manière d’être humain peut se prendre pour L’humanité entière.
Universalisme
Certaines normes doivent pourtant dépasser chaque culture particulière.
Pluralisme
Le commun doit permettre aux différences d’exister.
Comment dire « nous, les humains » sans transformer ce « nous » en « soyez tous comme nous » ?
Le grand duel : Kant / Lévi-Strauss
Kant
Chercher ce qui peut valoir universellement.
Dignité, droit, cosmopolitisme
Lévi-Strauss
Se méfier de la culture qui se croit universelle parce qu’elle domine.
Diversité, ethnocentrisme, pluralité
La bonne question
Peut-on construire un universel suffisamment fort pour protéger chaque homme et suffisamment modeste pour ne pas vouloir fabriquer tous les hommes à la même image ?
C’est une question de très haut niveau concours.
Le triangle à mémoriser
Universalisme
Il existe du commun.
Humanité
Pluralisme
Le commun peut prendre plusieurs formes.
Relativisme
Attention à ne pas conclure que toutes les normes se valent nécessairement.
Le défi consiste à défendre simultanément l’égale dignité des êtres humains et leur droit à ne pas être culturellement identiques.
L’UNESCO formule précisément cette articulation entre unité humaine, droit à la différence et refus de la discrimination.
Les 8 erreurs à ne plus faire
1. « Tous humains = tous identiques »
Faux.
2. « Toutes les cultures sont différentes = aucune humanité commune »
Faux.
3. « Universel = occidental »
Trop simple.
4. « Une idée née en Occident ne peut jamais être universelle »
Origine et validité ne sont pas identiques.
5. « Lévi-Strauss dit que tout se vaut »
Caricature.
6. « Respecter les cultures signifie accepter toutes les pratiques »
L’UNESCO refuse explicitement cette conclusion pour les violations des droits humains.
7. « Reconnaître L’humanité de l’étranger oblige à supprimer toute frontière politique »
La conclusion ne suit pas.
8. « Pour devenir mon semblable, l’étranger doit devenir comme moi »
C’est précisément le piège ethnocentrique.
À rapprocher de#
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Sources
- Montaigne, Essais, I - « Des cannibales »
- Kant, Vers la paix perpétuelle - droit cosmopolitique, hospitalité universelle, critique de la colonisation
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Emmanuel Levinas » : la veuve, l’orphelin, l’étranger
- Nations unies, Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948

