Concours22 min de lectureGrande problématique

La civilisation rend-elle les hommes meilleurs ?

Un homme parfaitement poli peut être profondément injuste. Une société extrêmement raffinée peut être violente.

Et celui dont les coutumes nous semblent étranges n’est pas moralement inférieur.

La question oblige donc à séparer deux idées que nous mélangeons constamment : raffinement des comportements et progrès moral.

Le point de départ#

Une personne « civilisée ». Que voulons-nous dire ?

Qu’elle :

  • mange correctement ;
  • parle poliment ;
  • connaît les arts ;
  • maîtrise ses émotions ;
  • respecte les lois ?

Mais un homme parfaitement poli peut être profondément injuste.

Une société extrêmement raffinée peut être violente.

Et inversement, celui dont les coutumes nous semblent étranges n’est pas moralement inférieur.

La question « La civilisation nous rend-elle meilleurs ? » nous oblige donc à séparer deux idées que nous mélangeons constamment : raffinement des comportements et progrès moral.

1. Le mot « civilisation » contient déjà une promesse#

Civiliser signifie historiquement sortir de brutalité, sauvagerie, désordre.

La civilisation serait donc ce qui transforme l’homme en membre d’une communauté réglée.

Droit. Éducation. Politesse. Arts.

Nous aurions alors un mouvement simple : nature brute → civilisation → humanité accomplie.

Rousseau vient immédiatement casser cette flèche.

2. Rousseau : la politesse peut être un masque#

Dans le Discours sur les sciences et les arts, Rousseau attaque précisément l’idée selon laquelle le raffinement des manières manifesterait nécessairement un progrès des mœurs.

Il imagine même qu’un observateur jugeant les Européens uniquement sur leur politesse pourrait se faire une représentation exactement inverse de leurs véritables mœurs.

La politesse peut donc devenir la technique sociale permettant de cacher ce que l’on pense.

Raffinement extérieur. Corruption intérieure.

3. Mais toute civilisation ne dégrade pas#

Ce serait encore une caricature.

La question est : qu’est-ce qui, dans la civilisation, humanise réellement ?

Certainement pas seulement luxe ; prestige ; sophistication.

Peut-être davantage : éducation véritable ; liberté ; institutions justes ; capacité de jugement.

Le problème devient qualitatif.

4. Freud : la civilisation est nécessaire#

Freud est beaucoup moins romantique que la caricature d’un retour à la nature.

Sans renoncements, interdits et règles, la coexistence humaine devient extrêmement difficile.

La civilisation protège donc les individus les uns contre les autres.

Elle contient certaines tendances agressives.

Elle permet coopération ; sécurité ; création culturelle.

Mais elle produit aussi frustration ; contrainte ; culpabilité.

L’humanisation n’est donc pas sans coût.

5. Une personne civilisée est-elle une personne morale ?#

Pas nécessairement.

Imaginez un individu cultivé ; ponctuel ; élégant ; parfaitement poli.

Il exploite pourtant délibérément ses employés et méprise les personnes qu’il considère inférieures.

Est-il civilisé ? Dans un sens social : oui.

Est-il moralement humain ? Beaucoup moins évidemment.

Trois niveaux à ne pas confondre

Civilité

Manières.

Culture

Formation.

Moralité

Relation au bien et au juste.

Ces trois niveaux peuvent diverger.

6. Montaigne : pas de monopole de l’humain#

Montaigne nous avait déjà appris à nous méfier de celui qui nomme « barbare » toute coutume étrangère.

Une civilisation peut se déclarer plus avancée, puis transformer ce jugement en droit à dominer.

Nous retrouvons la colonisation.

Le mot « civiliser » peut alors devenir l’habillage noble d’une relation de pouvoir.

7. Le XXe siècle : le choc#

Une civilisation scientifiquement avancée peut développer :

  • techniques de communication ;
  • transports ;
  • industrie ;
  • bureaucratie ;

et utiliser précisément ces capacités à des fins destructrices.

C’est pourquoi la philosophie de l’histoire contemporaine considère les catastrophes de la première moitié du XXe siècle comme un coup majeur porté aux philosophies naïvement linéaires du progrès.

La civilisation ne vaccine donc pas automatiquement contre la barbarie.

8. Mais l’institution civilisatrice reste essentielle#

Attention à l’excès inverse.

Parce que les institutions peuvent être détournées, il ne faut pas conclure : institutions = inutiles.

Une justice indépendante. Des droits. Une éducation. Une presse libre. Des règles protégeant les faibles.

Tout cela peut réduire certaines possibilités de violence arbitraire.

La civilisation morale n’est peut-être pas l’absence d’institutions, mais la capacité à construire des institutions qui se limitent elles-mêmes.

9. Kant : cultiver, civiliser, moraliser#

Le grand intérêt de Kant consiste à refuser de confondre le développement des facultés et des comportements sociaux avec l’accomplissement moral.

Sa philosophie de l’histoire et de la société distingue le développement culturel et institutionnel de la moralité proprement dite et pense un processus dans lequel les dispositions humaines peuvent se développer sans que la vertu soit mécaniquement acquise.

Cette distinction est parfaite pour la dissertation.

Les 8 erreurs à ne plus faire#

Les 8 erreurs à ne plus faire

  1. 1. « Nous avons plus de technologie, donc nous avons progressé moralement. »

    Faux.

  2. 2. « Il existe encore des guerres, donc aucun progrès n’a jamais existé. »

    La conclusion est tout aussi excessive.

  3. 3. « Rousseau est contre la science. »

    Caricature. Il interroge surtout son rapport à la vertu.

  4. 4. « Kant pense que l’histoire devient automatiquement meilleure. »

    Trop simple.

  5. 5. « Hegel dit que tout ce qui arrive est bien. »

    Caricature à proscrire.

  6. 6. « Connaître l’histoire empêche de la répéter. »

    Aucun automatisme de ce type.

  7. 7. « Si l’histoire n’a pas de finalité, elle n’a aucun sens. »

    Il faut distinguer direction prédéterminée et intelligibilité.

  8. 8. « Le progrès est irréversible. »

    Précisément non.

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Les 5 choses à retenir#

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Sources

  • Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 1750 - raffinement des manières et corruption des mœurs
  • Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation
  • Montaigne, Essais, I - « Des cannibales »
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Progress » et philosophie kantienne : cultiver, civiliser, moraliser

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