L’humanité apprend-elle de son histoire ?
Nous enseignons l’histoire, nous commémorons, nous répétons : « Il faut se souvenir. »
Mais si l’histoire suffisait à enseigner automatiquement les hommes, pourquoi les guerres et les persécutions reviennent-elles sous des formes nouvelles ?
L’histoire donne peut-être des leçons. Elle n’a aucun moyen de nous obliger à les écouter.
Le point de départ#
Nous enseignons l’histoire.
Nous construisons des musées.
Nous commémorons.
Nous ouvrons des archives.
Nous répétons : « Il faut se souvenir. »
Pourquoi ?
Parce que nous espérons qu’une connaissance du passé permette de ne pas recommencer.
Mais si l’histoire suffisait à enseigner automatiquement les hommes : pourquoi les guerres, les persécutions, les nationalismes, les violences reviennent-ils sous des formes nouvelles ?
Peut-être l’histoire donne-t-elle des leçons.
Mais elle ne possède aucun moyen de nous obliger à les écouter.
1. Connaître le passé ne suffit pas#
On peut être extraordinairement cultivé historiquement et politiquement désastreux.
La connaissance factuelle ne produit pas automatiquement jugement ; courage ; prudence ; vertu.
Nous retrouvons le problème de Rousseau : savoir davantage n’est pas être meilleur.
2. Qu’est-ce qu’une « leçon de l’histoire » ?#
Supposons qu’une guerre ait été provoquée par peur ; rivalité ; propagande ; crise économique.
Doit-on conclure : « Toutes les crises économiques produisent la guerre » ?
Non.
L’histoire ne fonctionne pas comme une expérience de laboratoire que l’on reproduit à paramètres identiques.
Chaque situation combine continuités ; nouveautés ; acteurs différents ; institutions différentes.
La bonne leçon historique n’est donc pas une recette.
Elle est une capacité à reconnaître des mécanismes sans effacer les différences.
3. L’analogie historique est utile et dangereuse#
À chaque crise, nous entendons :
- « C’est exactement comme 1938. »
- « C’est un nouveau Vietnam. »
- « C’est un nouveau Munich. »
Ces comparaisons peuvent éclairer.
Mais elles peuvent aussi enfermer le présent dans un scénario déjà écrit.
L’histoire devient alors non une aide au jugement, mais un distributeur automatique d’analogies.
Il faut donc apprendre à COMPARER sans CONFONDRE.
4. Nietzsche : trop d’histoire peut paralyser la vie#
Voilà pourquoi Nietzsche est précieux.
Son essai de 1874 sur l’usage et les désavantages de l’histoire pour la vie critique une culture historique qui transformerait la connaissance du passé en fin en soi et rendrait les hommes incapables de créer ou d’agir.
C’est un merveilleux paradoxe :
Nous pouvons manquer d’histoire.
Mais nous pouvons aussi être écrasés par elle.
5. À quoi doit donc servir l’histoire ?#
Pour Nietzsche, l’histoire doit être rapportée à la vie.
Cela signifie notamment qu’elle peut :
- fournir des modèles ;
- conserver ce qui mérite de l’être ;
- permettre une critique du passé.
Mais aucune de ces fonctions ne doit transformer le passé en maître absolu du présent.
L’humanité apprend vraiment lorsqu’elle ne se contente ni d’oublier, ni d’adorer.
6. 1948 : une leçon transformée en norme#
Après la Seconde Guerre mondiale, les Nations unies présentent la Déclaration universelle comme directement nourrie par l’expérience du conflit mondial.
Voilà un exemple particulièrement clair d’un apprentissage historique possible :
- ÉVÉNEMENT - catastrophe.
- INTERPRÉTATION - certaines protections ont fait terriblement défaut.
- NORME - affirmer universellement dignité et droits.
- INSTITUTION - construire un droit international plus développé.
Mais l’apprentissage n’est jamais terminé.
7. Une leçon peut-elle être oubliée ?#
Évidemment.
Parce que la mémoire humaine :
- disparaît avec les générations ;
- peut être manipulée ;
- peut être sélective ;
- peut devenir mythologique ;
- peut être instrumentalisée.
Voilà pourquoi les sociétés construisent écoles ; archives ; monuments ; institutions mémorielles.
L’histoire doit être retransmise.
Elle n’entre pas biologiquement dans les gènes politiques d’une génération.
8. Arendt : certains événements sont réellement nouveaux#
Autre leçon essentielle.
Dans son analyse du totalitarisme, Arendt soutient que ce phénomène a rompu avec des catégories politiques antérieures et ne peut pas être simplement absorbé dans les anciennes classifications de tyrannie ou de despotisme.
Cela signifie que le passé ne contient pas nécessairement un modèle tout prêt pour comprendre chaque nouveauté.
L’histoire apprend aussi à reconnaître lorsque quelque chose ne s’était encore jamais produit sous cette forme.
9. L’histoire ne parle pas : nous l’interprétons#
Une phrase comme « L’histoire nous enseigne que... » devrait immédiatement déclencher une alarme intellectuelle.
Qui parle ? L’histoire ?
Ou un historien, un philosophe, un responsable politique qui sélectionne certains événements et leur attribue un sens ?
L’histoire ne livre pas ses « leçons » avec un corrigé officiel au fond de la boîte.
Nous devons argumenter l’interprétation.
10. Alors L’humanité apprend-elle ?#
Oui, lorsqu’elle transforme le passé en connaissance ; vigilance ; institutions ; principes.
Non, si l’on entend par apprendre : devenir définitivement incapable de recommencer.
Une leçon historique ne supprime jamais la liberté, l’oubli, le conflit, le changement de circonstances.
La grande progression#
La grande progression
Rousseau
Le savoir et le raffinement ne garantissent pas la vertu.
Kant
L’espèce peut néanmoins développer ses capacités et ses institutions à travers les générations.
Hegel
Peut-être l’histoire possède-t-elle même une direction vers davantage de liberté.
Nietzsche
Attention à ne pas transformer le passé et le « processus historique » en idoles qui empêchent d’agir.
Arendt
L’histoire reste capable de ruptures et l’homme capable de commencer du nouveau.
Jonas
Si aucun progrès n’est garanti, notre responsabilité envers l’avenir devient décisive.
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Sources
- Friedrich Nietzsche, De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie, 1874 - Stanford Encyclopedia of Philosophy et Project Gutenberg
- Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Hannah Arendt » : rupture totalitaire, action, pluralité, possibilité du nouveau
- Nations unies - texte et histoire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948

