Sommes-nous responsables de la Terre ?
La planète existait des milliards d’années avant nous et pourrait continuer après notre disparition.
Nous ne sommes donc pas responsables de l’existence de la planète, mais peut-être de certaines transformations que nous provoquons et des conditions transmises aux générations suivantes.
Responsables de quoi, envers qui, et jusqu’où ?
1. Nous sommes responsables parce que nous sommes causes#
Une condition élémentaire de la responsabilité est : avoir un pouvoir causal.
Nous ne sommes pas moralement responsables d’une étoile qui explose dans une galaxie lointaine. Mais nous devons nous interroger lorsque nos activités modifient ce qui arrive.
Le GIEC conclut que l’influence humaine sur le réchauffement climatique est sans équivoque et que les changements causés par l’homme affectent déjà les extrêmes climatiques et de nombreux systèmes naturels et humains.
Plus notre causalité augmente, plus la question de notre responsabilité devient difficile à éviter.
2. Mais qui est « nous » ?#
Voilà une objection capitale.
Dire « L’humanité est responsable du changement climatique » peut être vrai à une échelle très générale. Mais cette formulation peut masquer :
- des contributions historiques très différentes ;
- des consommations très différentes ;
- des responsabilités économiques différentes ;
- des vulnérabilités différentes.
Le GIEC insiste précisément sur le caractère inégal des contributions historiques et présentes au changement climatique, entre régions, pays et individus.
Attention au contresens
Responsabilité collective ne signifie pas responsabilité identique.
3. Responsables seulement de ce qui menace l’humanité ?#
Voilà la question anthropocentrique. Pourquoi protéger une forêt ?
Deux justifications de la protection
Réponse A
Parce qu’elle nous fournit ressources, régulation, santé et services écosystémiques.
Réponse B
Parce que les êtres et systèmes qui la composent possèdent aussi une valeur qui n’est pas entièrement réductible à notre intérêt.
L’éthique environnementale contemporaine se construit largement autour de cette opposition entre conceptions anthropocentriques et conceptions reconnaissant une valeur intrinsèque au non-humain.
4. L’anthropocentrisme est-il nécessairement égoïste ?#
Non. Il existe une version beaucoup plus subtile.
On peut défendre l’environnement uniquement à partir des intérêts humains, tout en aboutissant à des protections environnementales très fortes.
Pourquoi ? Parce que notre santé, nos économies, notre alimentation et l’existence des générations futures dépendent d’écosystèmes viables.
La Stanford Encyclopedia distingue précisément cet anthropocentrisme éclairé des conceptions qui attribuent une valeur intrinsèque à la nature elle-même.
Deux chemins philosophiques peuvent donc mener à une même politique de protection pour des raisons différentes.
5. Le droit articule environnement et droits humains#
Le 28 juillet 2022, l’Assemblée générale des Nations unies a reconnu le droit à un environnement propre, sain et durable comme droit humain, par 161 voix pour, aucune contre et huit abstentions.
C’est philosophiquement intéressant.
L’écologie n’est plus seulement « protégeons les arbres ». Elle peut devenir une condition de l’exercice des droits humains eux-mêmes.
6. Hans Jonas : notre puissance a changé la morale#
L’idée centrale de Jonas devient ici presque incontournable.
Les morales anciennes pouvaient principalement s’intéresser à des actions proches et à des conséquences relativement limitées.
La technologie moderne donne à l’humanité la capacité :
- de transformer profondément la nature ;
- d’affecter très longtemps le futur ;
- voire, selon Jonas, de mettre en péril l’existence humaine elle-même.
C’est pourquoi il place la responsabilité au centre d’une nouvelle éthique de la technique.
7. Responsable signifie-t-il coupable ?#
Non. Très importante distinction.
Culpabilité / responsabilité
Culpabilité
Renvoie à une faute.
Responsabilité
Peut être beaucoup plus large.
Vous pouvez être responsable de protéger un enfant sans être coupable de sa vulnérabilité.
De même, une génération peut avoir une responsabilité envers un système naturel ou un risque futur même lorsque chaque membre individuel n’a pas personnellement créé le problème.
L’écologie réclame donc une conception de la responsabilité plus vaste que « Qui est le coupable ? ».
8. La responsabilité est aussi politique#
Éteindre une lumière est une action.
Organiser l’énergie, les transports, les bâtiments, l’agriculture et l’industrie est une autre échelle.
Une grande partie des problèmes environnementaux sont structurels. Ils ne peuvent être résolus uniquement par l’addition de bonnes consciences individuelles.
Cela signifie : une éthique de la Terre doit aussi devenir une politique.
9. « Sauver la planète » : une formule imparfaite mais utile#
La Terre n’est pas une personne fragile sur un lit d’hôpital.
Ce que nous voulons généralement préserver est :
- une biosphère habitable ;
- certaines espèces ;
- certains équilibres ;
- des conditions permettant aux sociétés humaines de vivre dignement.
La formule « sauver la planète » simplifie donc. Mais elle rappelle quelque chose d’important : notre puissance possède désormais une dimension planétaire.
Pour viser plus haut#
Pour viser plus haut
Trois modèles de responsabilité.
- Responsabilité pour nos actes : nous répondons de ce que nous faisons.
- Responsabilité pour ce qui dépend de nous : notre puissance crée des obligations.
- Responsabilité pour ce qui nous survivra : les conséquences dépassent notre propre existence.
Le troisième modèle transforme complètement la morale.
À utiliser en dissertation#
Utilisable en dissertation
Sujet : « L’humanité est-elle responsable de la Terre ? »
I. Sa puissance causale lui donne une responsabilité particulière envers les conséquences de son action - climat, Jonas.
II. Mais « L’humanité » ne doit pas masquer la distribution inégale des responsabilités et des vulnérabilités - GIEC.
III. La responsabilité écologique suppose enfin de décider si la nature doit être protégée seulement pour nous ou également pour sa valeur propre - anthropocentrisme / éthique environnementale.
Conclusion : l’homme devient responsable de la Terre non parce qu’elle lui appartiendrait, mais précisément parce qu’il possède désormais le pouvoir d’altérer durablement un monde dont il n’est qu’un habitant dépendant.
Les 5 choses à retenir#
À retenir
- Responsabilité environnementale et culpabilité individuelle ne sont pas synonymes.
- L’influence humaine sur le changement climatique est scientifiquement établie avec un très haut niveau de certitude.
- Les contributions à cette transformation sont très inégalement réparties.
- L’éthique environnementale demande si la nature possède seulement une valeur pour l’homme ou aussi une valeur en elle-même.
- Le droit international contemporain relie de plus en plus protection environnementale et droits fondamentaux.
Le territoire « Humanité, nature et planète »#
Humanité, nature et planète : les 5 questions du territoire
| Question | Réponse fondamentale |
|---|---|
| L’humanité est-elle maîtresse de la nature ? | Elle transforme ce dont elle dépend : maîtrise, interdépendance, responsabilité |
| Sommes-nous responsables de la Terre ? | Responsables de quoi, envers qui, et jusqu’où ? La causalité crée l’obligation |
| L’Anthropocène change-t-il notre conception de L’humanité ? | Force planétaire unique, mais sujet collectif profondément inégal |
| Avons-nous des devoirs envers les générations futures ? | Une responsabilité sans réciprocité, centrée sur l’irréversibilité |
| Faut-il sauver L’humanité ? | Sauver l’espèce n’est pas sauver ce qui donne sa valeur à l’existence humaine |
Grand duel : anthropocentrisme éclairé / valeur intrinsèque
Anthropocentrisme éclairé
Protéger la nature parce que nos vies en dépendent.
Valeur intrinsèque
Protéger la nature parce qu’elle vaut aussi indépendamment de nous.
La question
Deux justifications opposées peuvent-elles fonder la même politique écologique ?
7 dates à connaître
1637
Descartes, Discours de la méthode : ambition d’une science pratique rendant les hommes « comme maîtres et possesseurs de la nature ».
1859 / 1871
Darwin réinscrit progressivement l’humanité dans l’histoire évolutive du vivant.
1979
Hans Jonas publie en allemand Le Principe responsabilité.
1997
UNESCO : Déclaration sur les responsabilités des générations présentes envers les générations futures.
2022
Assemblée générale de l’ONU : reconnaissance du droit humain à un environnement propre, sain et durable.
2024
Rejet de la formalisation de l’Anthropocène comme époque géologique.
2024
ONU : adoption de la Déclaration sur les générations futures dans le Pacte pour l’avenir.
10 distinctions concours
1. Nature ≠ bon
Le naturel n’est pas automatiquement moralement souhaitable.
2. Artifice ≠ destruction
Une intervention humaine peut protéger ou restaurer.
3. Puissance ≠ maîtrise
Avoir le pouvoir de modifier ne signifie pas contrôler toutes les conséquences.
4. Responsabilité ≠ culpabilité
On peut avoir une responsabilité parce que quelque chose dépend de nous.
5. Responsabilité collective ≠ responsabilité identique
Les contributions au changement environnemental sont inégales.
6. Anthropocène ≠ époque géologique officielle
Depuis la décision de 2024, le terme n’est pas formalisé comme époque de l’échelle géologique.
7. Anthropocentrisme ≠ nécessairement anti-écologique
Un anthropocentrisme éclairé peut justifier une protection environnementale forte.
8. Générations futures ≠ personnes présentes invisibles
Leur statut produit des problèmes philosophiques spécifiques.
9. Sauver l’espèce ≠ sauver tout ce qui donne de la valeur à l’existence humaine
Survie biologique et dignité sont différentes.
10. Préserver ≠ immobiliser
Transmettre le monde ne signifie pas interdire aux futurs humains de le transformer.
Où en es-tu ?
Crée ton compte gratuit pour garder la trace de ce que tu as appris, sur tous tes appareils.
Ton geste est conservé : il s’applique tout seul dès que tu es connecté. Toutes les pages restent lisibles sans compte.
À lire ensuite
Les suites de lecture les plus proches de cette page, calculées automatiquement.
- Étape suivante recommandéeL’humanité est-elle maîtresse de la nature ?Concours23 min de lecture
- Étape suivante recommandéeAvons-nous des devoirs envers les générations futures ?Concours25 min de lecture
- Étape suivante recommandéeLes animaux ont-ils une dignité ?Concours22 min de lecture
- Étape suivante recommandéeHans Jonas et L’humanité : que devons-nous aux hommes qui n’existent pas encore ?Concours21 min de lecture
Bientôt disponible
- L’humanité est-elle anthropocentrique ?
- La nature a-t-elle des droits ?
- Humanité et changement climatique
Sources
- GIEC, Climate Change 2023: Synthesis Report - influence humaine sans équivoque et contributions inégales
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Environmental Ethics » - anthropocentrisme éclairé et valeur intrinsèque du non-humain
- Assemblée générale des Nations unies, résolution A/RES/76/300 - 28 juillet 2022, droit à un environnement propre, sain et durable
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Philosophy of Technology » - Hans Jonas et la responsabilité liée à la nouvelle puissance technologique

