Concours23 min de lectureGrande problématique

Sommes-nous responsables de la Terre ?

La planète existait des milliards d’années avant nous et pourrait continuer après notre disparition.

Nous ne sommes donc pas responsables de l’existence de la planète, mais peut-être de certaines transformations que nous provoquons et des conditions transmises aux générations suivantes.

Responsables de quoi, envers qui, et jusqu’où ?

1. Nous sommes responsables parce que nous sommes causes#

Une condition élémentaire de la responsabilité est : avoir un pouvoir causal.

Nous ne sommes pas moralement responsables d’une étoile qui explose dans une galaxie lointaine. Mais nous devons nous interroger lorsque nos activités modifient ce qui arrive.

Le GIEC conclut que l’influence humaine sur le réchauffement climatique est sans équivoque et que les changements causés par l’homme affectent déjà les extrêmes climatiques et de nombreux systèmes naturels et humains.

Plus notre causalité augmente, plus la question de notre responsabilité devient difficile à éviter.

2. Mais qui est « nous » ?#

Voilà une objection capitale.

Dire « L’humanité est responsable du changement climatique » peut être vrai à une échelle très générale. Mais cette formulation peut masquer :

  • des contributions historiques très différentes ;
  • des consommations très différentes ;
  • des responsabilités économiques différentes ;
  • des vulnérabilités différentes.

Le GIEC insiste précisément sur le caractère inégal des contributions historiques et présentes au changement climatique, entre régions, pays et individus.

3. Responsables seulement de ce qui menace l’humanité ?#

Voilà la question anthropocentrique. Pourquoi protéger une forêt ?

Deux justifications de la protection

Réponse A

Parce qu’elle nous fournit ressources, régulation, santé et services écosystémiques.

Réponse B

Parce que les êtres et systèmes qui la composent possèdent aussi une valeur qui n’est pas entièrement réductible à notre intérêt.

L’éthique environnementale contemporaine se construit largement autour de cette opposition entre conceptions anthropocentriques et conceptions reconnaissant une valeur intrinsèque au non-humain.

4. L’anthropocentrisme est-il nécessairement égoïste ?#

Non. Il existe une version beaucoup plus subtile.

On peut défendre l’environnement uniquement à partir des intérêts humains, tout en aboutissant à des protections environnementales très fortes.

Pourquoi ? Parce que notre santé, nos économies, notre alimentation et l’existence des générations futures dépendent d’écosystèmes viables.

La Stanford Encyclopedia distingue précisément cet anthropocentrisme éclairé des conceptions qui attribuent une valeur intrinsèque à la nature elle-même.

Deux chemins philosophiques peuvent donc mener à une même politique de protection pour des raisons différentes.

5. Le droit articule environnement et droits humains#

Le 28 juillet 2022, l’Assemblée générale des Nations unies a reconnu le droit à un environnement propre, sain et durable comme droit humain, par 161 voix pour, aucune contre et huit abstentions.

C’est philosophiquement intéressant.

L’écologie n’est plus seulement « protégeons les arbres ». Elle peut devenir une condition de l’exercice des droits humains eux-mêmes.

6. Hans Jonas : notre puissance a changé la morale#

L’idée centrale de Jonas devient ici presque incontournable.

Les morales anciennes pouvaient principalement s’intéresser à des actions proches et à des conséquences relativement limitées.

La technologie moderne donne à l’humanité la capacité :

  • de transformer profondément la nature ;
  • d’affecter très longtemps le futur ;
  • voire, selon Jonas, de mettre en péril l’existence humaine elle-même.

C’est pourquoi il place la responsabilité au centre d’une nouvelle éthique de la technique.

7. Responsable signifie-t-il coupable ?#

Non. Très importante distinction.

Culpabilité / responsabilité

Culpabilité

Renvoie à une faute.

Responsabilité

Peut être beaucoup plus large.

Vous pouvez être responsable de protéger un enfant sans être coupable de sa vulnérabilité.

De même, une génération peut avoir une responsabilité envers un système naturel ou un risque futur même lorsque chaque membre individuel n’a pas personnellement créé le problème.

L’écologie réclame donc une conception de la responsabilité plus vaste que « Qui est le coupable ? ».

8. La responsabilité est aussi politique#

Éteindre une lumière est une action.

Organiser l’énergie, les transports, les bâtiments, l’agriculture et l’industrie est une autre échelle.

Une grande partie des problèmes environnementaux sont structurels. Ils ne peuvent être résolus uniquement par l’addition de bonnes consciences individuelles.

Cela signifie : une éthique de la Terre doit aussi devenir une politique.

9. « Sauver la planète » : une formule imparfaite mais utile#

La Terre n’est pas une personne fragile sur un lit d’hôpital.

Ce que nous voulons généralement préserver est :

  • une biosphère habitable ;
  • certaines espèces ;
  • certains équilibres ;
  • des conditions permettant aux sociétés humaines de vivre dignement.

La formule « sauver la planète » simplifie donc. Mais elle rappelle quelque chose d’important : notre puissance possède désormais une dimension planétaire.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

Le territoire « Humanité, nature et planète »#

Humanité, nature et planète : les 5 questions du territoire

QuestionRéponse fondamentale
L’humanité est-elle maîtresse de la nature ?Elle transforme ce dont elle dépend : maîtrise, interdépendance, responsabilité
Sommes-nous responsables de la Terre ?Responsables de quoi, envers qui, et jusqu’où ? La causalité crée l’obligation
L’Anthropocène change-t-il notre conception de L’humanité ?Force planétaire unique, mais sujet collectif profondément inégal
Avons-nous des devoirs envers les générations futures ?Une responsabilité sans réciprocité, centrée sur l’irréversibilité
Faut-il sauver L’humanité ?Sauver l’espèce n’est pas sauver ce qui donne sa valeur à l’existence humaine

Grand duel : anthropocentrisme éclairé / valeur intrinsèque

Anthropocentrisme éclairé

Protéger la nature parce que nos vies en dépendent.

Valeur intrinsèque

Protéger la nature parce qu’elle vaut aussi indépendamment de nous.

La question

Deux justifications opposées peuvent-elles fonder la même politique écologique ?

7 dates à connaître

  • 1637

    Descartes, Discours de la méthode : ambition d’une science pratique rendant les hommes « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

  • 1859 / 1871

    Darwin réinscrit progressivement l’humanité dans l’histoire évolutive du vivant.

  • 1979

    Hans Jonas publie en allemand Le Principe responsabilité.

  • 1997

    UNESCO : Déclaration sur les responsabilités des générations présentes envers les générations futures.

  • 2022

    Assemblée générale de l’ONU : reconnaissance du droit humain à un environnement propre, sain et durable.

  • 2024

    Rejet de la formalisation de l’Anthropocène comme époque géologique.

  • 2024

    ONU : adoption de la Déclaration sur les générations futures dans le Pacte pour l’avenir.

10 distinctions concours

  1. 1. Nature ≠ bon

    Le naturel n’est pas automatiquement moralement souhaitable.

  2. 2. Artifice ≠ destruction

    Une intervention humaine peut protéger ou restaurer.

  3. 3. Puissance ≠ maîtrise

    Avoir le pouvoir de modifier ne signifie pas contrôler toutes les conséquences.

  4. 4. Responsabilité ≠ culpabilité

    On peut avoir une responsabilité parce que quelque chose dépend de nous.

  5. 5. Responsabilité collective ≠ responsabilité identique

    Les contributions au changement environnemental sont inégales.

  6. 6. Anthropocène ≠ époque géologique officielle

    Depuis la décision de 2024, le terme n’est pas formalisé comme époque de l’échelle géologique.

  7. 7. Anthropocentrisme ≠ nécessairement anti-écologique

    Un anthropocentrisme éclairé peut justifier une protection environnementale forte.

  8. 8. Générations futures ≠ personnes présentes invisibles

    Leur statut produit des problèmes philosophiques spécifiques.

  9. 9. Sauver l’espèce ≠ sauver tout ce qui donne de la valeur à l’existence humaine

    Survie biologique et dignité sont différentes.

  10. 10. Préserver ≠ immobiliser

    Transmettre le monde ne signifie pas interdire aux futurs humains de le transformer.

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  • La nature a-t-elle des droits ?
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Sources

  • GIEC, Climate Change 2023: Synthesis Report - influence humaine sans équivoque et contributions inégales
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Environmental Ethics » - anthropocentrisme éclairé et valeur intrinsèque du non-humain
  • Assemblée générale des Nations unies, résolution A/RES/76/300 - 28 juillet 2022, droit à un environnement propre, sain et durable
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Philosophy of Technology » - Hans Jonas et la responsabilité liée à la nouvelle puissance technologique

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