L’Anthropocène change-t-il notre conception de L’humanité ?
Le terme suggère une époque dans laquelle l’action humaine devient une force capable de transformer le système terrestre à grande échelle.
Mais en mars 2024, la proposition d’en faire une époque géologique formelle a été rejetée, tout en reconnaissant que le mot continuerait d’être largement employé.
Concept très utilisé, mais pas époque géologique formellement ratifiée.
1. D’où vient la force du mot ?#
Statut du terme
Anthropocène : concept très utilisé, mais pas époque géologique formellement ratifiée.
En mars 2024, l’Union internationale des sciences géologiques a approuvé le rejet de la proposition visant à faire de l’Anthropocène une époque géologique formelle. L’IUGS a néanmoins précisé que le terme continuerait d’être largement employé dans les sciences de la Terre, les sciences sociales et le débat public.
Le mot assemble anthrôpos, l’être humain, et -cène, terminaison utilisée pour plusieurs subdivisions géologiques.
La provocation intellectuelle est claire : l’homme serait devenu suffisamment puissant pour donner son nom à une phase de l’histoire terrestre.
Même sans ratification géologique formelle, l’idée reste extraordinairement puissante.
2. Le débat géologique a tranché une question précise#
En 2024, les autorités stratigraphiques internationales ont refusé la proposition de formaliser une Anthropocene Epoch dans l’échelle géologique.
Cela ne signifie pas : « l’Anthropocène n’existe pas et le mot est faux ».
Cela signifie : les critères retenus pour créer une époque stratigraphique formelle n’ont pas été jugés satisfaits dans cette proposition.
Le terme continue donc d’être utilisé :
- comme concept scientifique informel ;
- comme concept historique ;
- comme concept politique ;
- comme concept philosophique.
Voilà une excellente nuance de copie.
3. Pourquoi le concept est-il philosophiquement fort ?#
Parce qu’il brouille deux histoires que nous avions l’habitude de séparer.
Histoire humaine / histoire naturelle
Histoire humaine
Révolutions, empires, économie, technique.
Histoire naturelle
Climat, atmosphère, océans, espèces.
Mais lorsque industrialisation, énergie, agriculture et consommation modifient le système terrestre, les deux histoires se croisent.
L’histoire de l’homme devient une partie visible de l’histoire physique de la planète.
4. Le GIEC fournit un fait décisif#
Le GIEC conclut que les activités humaines ont sans équivoque provoqué le réchauffement climatique et documente des changements rapides dans l’atmosphère, les océans, la cryosphère et la biosphère.
Nous pouvons donc dire philosophiquement : l’homme n’est plus seulement transformé par son environnement ; il transforme désormais à grande échelle les conditions environnementales de sa propre histoire.
Le cercle se referme.
5. Mais qui est « anthrôpos » dans Anthropocène ?#
Voilà l’objection la plus importante. Le mot semble désigner tous les humains.
Mais tous :
- n’ont pas industrialisé au même moment ;
- n’ont pas émis autant ;
- ne consomment pas autant ;
- ne disposent pas des mêmes pouvoirs ;
- ne subissent pas les mêmes conséquences.
Le GIEC souligne explicitement les contributions historiques et actuelles inégales aux émissions et au changement climatique.
Ainsi, le mot « Anthropocène » risque de produire une fiction : « L’humanité » comme agent homogène. Or L’humanité est un sujet collectif profondément différencié.
6. « Nous sommes tous responsables » : une phrase à manier#
Elle peut être vraie à un niveau très général.
Mais fausse si elle signifie « nous sommes tous responsables exactement de la même manière ».
Imaginez :
- un enfant né demain ;
- un industriel du charbon au XIXe siècle ;
- un habitant très pauvre ;
- un consommateur très riche.
Ils appartiennent tous à L’humanité. Mais leur responsabilité historique n’est pas identique.
Le concept collectif doit donc être articulé à la justice.
7. L’Anthropocène détruit-il la distinction nature / culture ?#
Pas totalement. Mais il la complique.
Une ville est culturelle. Une tempête est naturelle.
Mais si l’intensité statistique de certains événements est modifiée par un changement climatique anthropique, comment séparer proprement nature et histoire humaine ?
Notre monde devient de plus en plus hybride.
8. L’Anthropocène est aussi une humiliation#
À première vue, le concept semble glorifier l’homme : il est si puissant qu’il transforme la planète.
Mais le message inverse est tout aussi fort. Nous découvrons :
- que cette puissance peut devenir incontrôlable ;
- que nous dépendons de systèmes que nous perturbons ;
- que nous ne maîtrisons pas toutes les conséquences.
L’Anthropocène est donc simultanément le sommet de notre puissance et la découverte de notre vulnérabilité.
Magnifique paradoxe.
9. De l’homme maître à l’homme géologiquement responsable#
Descartes : puissance sur la nature.
Jonas : responsabilité liée à la puissance.
Anthropocène : la puissance change l’échelle du problème.
Nous ne pouvons plus simplement demander : « Que puis-je faire de la nature ? » Nous devons demander : « Quel monde rend mon action possible pour ceux qui viendront après moi ? »
Pour viser plus haut#
Pour viser plus haut
Le concept d’Anthropocène nous oblige à tenir trois propositions simultanément.
- L’humanité est une : son activité cumulée possède désormais des effets planétaires.
- L’humanité est divisée : pouvoirs, responsabilités et vulnérabilités sont très inégalement distribués.
- L’humanité est intergénérationnelle : les conséquences traversent des générations qui ne coexistent jamais.
Voilà pourquoi le concept est philosophiquement si riche.
À utiliser en dissertation#
Utilisable en dissertation
Sujet : « L’Anthropocène change-t-il notre conception de L’humanité ? »
I. Oui : l’homme apparaît désormais comme une puissance capable d’affecter l’ensemble du système terrestre - GIEC.
II. Mais le concept risque de transformer artificiellement une humanité très inégalitaire en sujet homogène - responsabilités différenciées.
III. L’Anthropocène oblige surtout à repenser L’humanité comme communauté de responsabilité étendue dans l’espace et dans le temps - Jonas, générations futures.
Conclusion : l’Anthropocène ne fait pas seulement de L’humanité une puissance planétaire ; il lui impose de découvrir qu’une puissance collective sans responsabilité collective devient une menace pour ses propres conditions d’existence.
Le contresens à éviter#
« Depuis 2024, les scientifiques ont décidé que l’Anthropocène n’existe pas. » Faux.
La décision de 2024 porte sur la formalisation de l’Anthropocène comme époque de l’échelle géologique. Le terme reste largement utilisé dans de nombreux champs.
Les 5 choses à retenir#
À retenir
- L’Anthropocène désigne l’idée d’une humanité devenue force de transformation planétaire.
- Sa formalisation comme époque géologique a été rejetée en 2024.
- Le terme demeure néanmoins largement utilisé.
- Les activités humaines causent sans équivoque le réchauffement climatique actuel, mais les contributions sont très inégales.
- Le concept oblige à penser simultanément unité de l’espèce, inégalités de responsabilité et avenir commun.
Le territoire « Humanité, nature et planète »#
Humanité, nature et planète : les 5 questions du territoire
| Question | Réponse fondamentale |
|---|---|
| L’humanité est-elle maîtresse de la nature ? | Elle transforme ce dont elle dépend : maîtrise, interdépendance, responsabilité |
| Sommes-nous responsables de la Terre ? | Responsables de quoi, envers qui, et jusqu’où ? La causalité crée l’obligation |
| L’Anthropocène change-t-il notre conception de L’humanité ? | Force planétaire unique, mais sujet collectif profondément inégal |
| Avons-nous des devoirs envers les générations futures ? | Une responsabilité sans réciprocité, centrée sur l’irréversibilité |
| Faut-il sauver L’humanité ? | Sauver l’espèce n’est pas sauver ce qui donne sa valeur à l’existence humaine |
Le triangle à mémoriser
Puissance
Ce que L’humanité peut faire.
Anthropocène
Concept largement utilisé ; proposition de formalisation comme époque géologique rejetée en 2024.
Dépendance
Ce dont elle a besoin pour vivre.
Responsabilité
Ce qu’elle doit faire de sa puissance compte tenu de cette dépendance.
Le grand renversement
Descartes
Comment devenir plus puissant grâce à la connaissance de la nature ?
Darwin
L’homme découvre qu’il appartient lui-même au vivant.
Écologie
Le monde non humain n’est pas seulement un stock de ressources.
GIEC
Les activités humaines transforment désormais le climat planétaire.
Anthropocène
L’humanité peut être pensée comme force terrestre, même si le terme n’est pas une époque géologique formellement ratifiée.
Jonas
La puissance devient responsabilité.
Générations futures
Notre communauté morale commence à inclure des êtres qui ne sont pas encore nés.
L’humanité peut-elle apprendre à se considérer non plus comme le propriétaire du monde, mais comme un puissant dépositaire d’un monde qu’elle n’a ni créé ni le droit d’épuiser ?
Où en es-tu ?
Crée ton compte gratuit pour garder la trace de ce que tu as appris, sur tous tes appareils.
Ton geste est conservé : il s’applique tout seul dès que tu es connecté. Toutes les pages restent lisibles sans compte.
À lire ensuite
Les suites de lecture les plus proches de cette page, calculées automatiquement.
- Étape suivante recommandéeL’humanité est-elle maîtresse de la nature ?Concours23 min de lecture
- Étape suivante recommandéeL’humanité progresse-t-elle ?Concours22 min de lecture
- Étape suivante recommandéeDarwin et L’humanité : sommes-nous des animaux comme les autres ?Concours19 min de lecture
- Étape suivante recommandéeHans Jonas et L’humanité : que devons-nous aux hommes qui n’existent pas encore ?Concours21 min de lecture
Bientôt disponible
- Qu’est-ce que l’Anthropocène ?
- Humanité et changement climatique
- Peut-on sacrifier le présent au futur ?
Sources
- International Union of Geological Sciences / International Commission on Stratigraphy - déclaration du 20 mars 2024 sur le rejet d’une Anthropocene Epoch formelle et la poursuite de l’usage du terme
- GIEC, Climate Change 2023: Synthesis Report - réchauffement d’origine humaine et contributions historiques inégales
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Environmental Ethics » - responsabilités environnementales et statut du non-humain

