Concours25 min de lectureGrande problématique

Faut-il sauver L’humanité ?

La réponse semble tellement évidente qu’on pourrait ne pas poser la question. Mais un sujet de culture générale commence précisément lorsque l’évidence demande : pourquoi ?

Puis une autre difficulté apparaît : jusqu’où pouvons-nous aller au nom du salut de L’humanité ?

1. Les humains présents ont une valeur#

Cette réponse est la plus simple.

Si les êtres humains possèdent dignité, droits et intérêts, alors une catastrophe détruisant massivement des vies constitue un mal immense.

Nous n’avons donc pas besoin de commencer par une métaphysique grandiose de « L’Espèce ».

Sauver L’humanité commence par sauver des humains.

2. Mais l’extinction ajoute quelque chose de plus#

Supposons deux catastrophes.

  • Catastrophe A : elle tue un milliard de personnes mais L’humanité survit.
  • Catastrophe B : elle tue les mêmes personnes puis entraîne l’extinction de tous les survivants et de toutes les générations possibles.

Pourquoi B semble-t-elle encore plus grave ? Parce qu’elle détruit aussi tout futur humain.

Plus aucun enfant, livre nouveau, amour futur, découverte, musique, culture, projet.

L’extinction ne détruit pas seulement des vies existantes. Elle ferme la possibilité de toute histoire humaine ultérieure.

3. Mais les personnes futures n’existent pas encore#

Nous retrouvons notre problème précédent.

Peut-on dire qu’une extinction prive une personne précise de sa vie si cette personne n’existera jamais ?

La philosophie intergénérationnelle montre précisément pourquoi ces questions deviennent très complexes lorsque nos décisions affectent l’identité et l’existence mêmes des générations futures.

Pourtant, beaucoup d’éthiques considèrent intuitivement qu’une décision détruisant volontairement tout avenir humain posséderait une gravité particulière. Il reste à expliquer pourquoi.

4. L’UNESCO parle de perpétuation de L’humanité#

La Déclaration de 1997 sur les responsabilités envers les générations futures affirme que les générations présentes devraient s’efforcer d’assurer le maintien et la perpétuation de L’humanité dans le respect de la dignité humaine.

Voilà une affirmation remarquable.

La continuation de l’humanité devient un objet explicite de responsabilité.

5. Faut-il sauver L’humanité à n’importe quel prix ?#

Non.

Imaginez un gouvernement déclarant : « L’avenir de L’humanité est menacé. » Puis : « Nous suspendons donc définitivement toutes les libertés. » Puis : « Nous pouvons sacrifier qui nous voulons pour la survie collective. »

Dostoïevski, Kant et Levinas reviennent tous dans le débat.

6. Sauver L’humanité ou ce qui fait son humanité ?#

Voilà la question la plus belle.

Supposons que nous puissions garantir la survie biologique de notre espèce au prix de :

  • toute liberté ;
  • toute relation personnelle ;
  • toute créativité ;
  • toute mémoire ;
  • toute autonomie.

L’espèce survivrait. Mais aurions-nous sauvé L’humanité dans le sens le plus intéressant du terme ?

La survie biologique n’épuise donc peut-être pas la valeur de l’existence humaine.

7. Le transhumanisme complique encore le problème#

Supposons que Homo sapiens puisse disparaître progressivement parce que ses descendants se transforment volontairement en formes posthumaines.

Est-ce l’extinction de L’humanité ? Ou sa continuation sous une autre forme ?

Sauver l’espèce et sauver l’humain ne sont déjà plus exactement la même question.

Nietzsche et le transhumanisme rouvrent le dossier.

8. Sauver L’humanité contre la nature ?#

Autre paradoxe.

Supposons que nous cherchions à maximiser la survie humaine en exploitant jusqu’au dernier moment sols, océans, espèces et ressources.

Ce serait absurde. Parce que les conditions écologiques font partie des conditions de notre propre survie.

L’opposition « L’humanité ou la nature » est souvent mal construite. Sauver l’une peut exiger de protéger l’autre.

9. L’extinction humaine serait-elle un mal pour la Terre ?#

Voilà une objection dérangeante.

D’un point de vue strictement non anthropocentrique, la planète n’a pas besoin des humains pour continuer à exister. Certaines formes de vie pourraient même mieux se porter sans nous.

Alors pourquoi sauvegarder L’humanité ? Réponse possible : parce que la valeur de l’homme ne dépend pas uniquement de son utilité écologique.

Il existe dans l’humanité conscience, relation, culture, mémoire, création et capacité morale.

Le débat revient donc finalement à : quelle valeur accordons-nous à l’existence humaine elle-même ?

10. Jonas : ne pas jouer avec les conditions de l’avenir humain#

Jonas considère que notre puissance technologique peut désormais mettre en danger la Terre, l’humanité et même transformer la nature humaine, ce qui justifie pour lui une éthique centrée sur la responsabilité.

Le principe est puissant : lorsqu’un dommage possible est :

  • gigantesque ;
  • irréversible ;
  • transmis au futur,

la prudence morale doit changer d’échelle.

11. Mais attention à la politique de la peur#

Une menace existentielle peut justifier la prudence.

Elle peut également être instrumentalisée pour justifier n’importe quelle mesure.

Il faut donc tenir simultanément la gravité du risque et les limites morales des moyens utilisés pour y répondre.

Sauver L’humanité ne peut devenir une permission de déshumaniser les hommes.

12. La question finale#

Pourquoi voulons-nous que L’humanité continue ?

Peut-être parce qu’elle est un avenir ouvert. Nous ignorons :

  • quelles œuvres seront écrites ;
  • quelles connaissances seront découvertes ;
  • quelles relations existeront ;
  • quels nouveaux problèmes seront résolus ;
  • quelles nouvelles erreurs seront commises.

Sauver L’humanité signifie alors préserver la possibilité que quelque chose d’humain continue à commencer.

Arendt pourrait appeler cela natalité. Chaque naissance introduit du nouveau. La disparition de L’humanité fermerait définitivement cette possibilité.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 6 choses à retenir#

Le territoire « Humanité, nature et planète »#

Humanité, nature et planète : les 5 questions du territoire

QuestionRéponse fondamentale
L’humanité est-elle maîtresse de la nature ?Elle transforme ce dont elle dépend : maîtrise, interdépendance, responsabilité
Sommes-nous responsables de la Terre ?Responsables de quoi, envers qui, et jusqu’où ? La causalité crée l’obligation
L’Anthropocène change-t-il notre conception de L’humanité ?Force planétaire unique, mais sujet collectif profondément inégal
Avons-nous des devoirs envers les générations futures ?Une responsabilité sans réciprocité, centrée sur l’irréversibilité
Faut-il sauver L’humanité ?Sauver l’espèce n’est pas sauver ce qui donne sa valeur à l’existence humaine

Grand duel : survie de l’espèce / valeur de l’humain

Sauver l’espèce

Éviter l’extinction, préserver la continuation biologique.

Sauver l’humain

Préserver dignité, liberté, pluralité et avenir ouvert.

La question

Une humanité qui survivrait en perdant ce qui fait sa valeur aurait-elle été sauvée ?

Jamais l’homme n’a eu autant de pouvoir sur la nature. Jamais il n’a autant compris à quel point son existence dépend d’elle.

La puissance moderne ne détruit pas notre vulnérabilité. Elle la rend collective.

Elle transforme également une vulnérabilité subie en responsabilité : nous sommes désormais capables de dégrader nous-mêmes certaines des conditions dont nous dépendons.

Le triangle à mémoriser

Puissance

Ce que L’humanité peut faire.

Anthropocène

Concept largement utilisé ; proposition de formalisation comme époque géologique rejetée en 2024.

Dépendance

Ce dont elle a besoin pour vivre.

Responsabilité

Ce qu’elle doit faire de sa puissance compte tenu de cette dépendance.

Le grand renversement

  1. Descartes

    Comment devenir plus puissant grâce à la connaissance de la nature ?

  2. Darwin

    L’homme découvre qu’il appartient lui-même au vivant.

  3. Écologie

    Le monde non humain n’est pas seulement un stock de ressources.

  4. GIEC

    Les activités humaines transforment désormais le climat planétaire.

  5. Anthropocène

    L’humanité peut être pensée comme force terrestre, même si le terme n’est pas une époque géologique formellement ratifiée.

  6. Jonas

    La puissance devient responsabilité.

  7. Générations futures

    Notre communauté morale commence à inclure des êtres qui ne sont pas encore nés.

L’humanité peut-elle apprendre à se considérer non plus comme le propriétaire du monde, mais comme un puissant dépositaire d’un monde qu’elle n’a ni créé ni le droit d’épuiser ?

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Sources

  • UNESCO, Declaration on the Responsibilities of the Present Generations Towards Future Generations - 12 novembre 1997, maintien et perpétuation de l’humanité dans le respect de la dignité
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Intergenerational Justice » - existence, identité et obligations envers les futurs
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Philosophy of Technology » - Jonas, puissance technologique et responsabilité

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