Concours23 min de lectureGrande problématique

L’humanité est-elle maîtresse de la nature ?

Pendant très longtemps, une grande partie du rêve moderne a pu se résumer ainsi : comprendre la nature, puis la maîtriser.

Mais plus l’homme devient capable de transformer la nature, plus il découvre qu’il dépend entièrement d’elle.

Peut-on réellement être maître de ce dont notre propre existence dépend ?

1. Descartes : « maîtres et possesseurs de la nature »#

Impossible d’éviter la formule.

Dans la sixième partie du Discours de la méthode, Descartes défend une connaissance pratique des forces naturelles qui permettrait aux hommes de les employer et de devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

Mais attention à la caricature.

Le passage poursuit notamment un objectif très concret : améliorer les conditions de la vie humaine, et surtout préserver la santé.

2. Pourquoi cette ambition est-elle si puissante ?#

Parce qu’elle a fonctionné.

Lorsque nous comprenons certaines lois naturelles, nous pouvons :

  • prévoir ;
  • intervenir ;
  • réparer ;
  • fabriquer.

La médecine en fournit l’exemple le plus évident.

Face à une maladie, nous ne voulons généralement pas dire : « Respectons la nature et laissons-la faire. » Nous cherchons un traitement.

La maîtrise de certains processus naturels peut donc être profondément humanisante.

3. « Naturel » n’est pas synonyme de « bon »#

C’est une distinction indispensable.

Sont naturels :

  • virus ;
  • cancers ;
  • tremblements de terre ;
  • parasites ;
  • mortalité.

Nous ne pouvons donc construire une morale écologique uniquement sur « naturel = bon ; artificiel = mauvais ».

Le problème n’est pas : intervenir ou ne jamais intervenir. Il est : comment, jusqu’où, et avec quelles conséquences ?

4. Le récit biblique offre lui-même une tension#

Genèse 1 a souvent été lu à partir du vocabulaire de domination accordé à l’être humain. Mais Genèse 2,15 présente aussi l’homme placé dans le jardin pour le travailler et le garder.

Sans prétendre faire disparaître des siècles d’interprétation religieuse derrière une formule unique, ce rapprochement permet de distinguer deux images.

Dominer / cultiver et garder

Dominer

La nature est placée sous notre puissance.

Cultiver et garder

L’homme reçoit aussi une responsabilité envers un monde dont il dépend.

Cette tension est extraordinairement féconde pour notre thème.

5. Darwin détruit l’image d’un homme extérieur au vivant#

Avec l’évolution, l’homme ne peut plus facilement se représenter comme un spectateur posé à l’extérieur de la nature.

Notre organisme appartient à l’histoire du vivant.

Nous sommes :

  • primates ;
  • mammifères ;
  • organismes dépendants d’autres organismes.

La singularité humaine demeure considérable. Mais elle devient une singularité de la nature elle-même.

6. Le maître est aussi dépendant de ce qu’il maîtrise#

Imaginez un roi dont l’existence dépendrait à chaque seconde de ses sujets.

Drôle de souveraineté. C’est pourtant notre situation.

Nous pouvons transformer sols, océans, atmosphère et forêts.

Mais nous dépendons simultanément de :

  • cycles de l’eau ;
  • climat ;
  • biodiversité ;
  • production alimentaire ;
  • équilibres écologiques.

Notre maîtrise n’abolit donc jamais notre vulnérabilité écologique.

7. La crise climatique change le sens de « puissance humaine »#

Le GIEC affirme que les activités humaines, principalement par les émissions de gaz à effet de serre, ont sans équivoque causé le réchauffement climatique observé, avec une température moyenne mondiale atteignant environ 1,1 °C au-dessus de 1850-1900 sur la période 2011-2020. Il souligne également des contributions historiques et actuelles très inégales entre régions, pays et individus.

+1,1 °C

Le GIEC estime que la température moyenne mondiale de surface sur 2011-2020 était environ 1,1 °C supérieure à la période 1850-1900, et conclut que les activités humaines ont sans équivoque provoqué le réchauffement observé.

Attention : ce chiffre ne doit pas être utilisé comme simple décoration d’accroche. Il sert à établir philosophiquement un fait décisif : les activités humaines possèdent désormais une capacité mesurable de transformation du système climatique planétaire.

Voilà un changement philosophique majeur.

Pendant longtemps, nous avons demandé : « L’homme est-il assez puissant pour transformer la nature ? » Nous savons désormais que oui.

La question devient : « Est-il assez responsable pour gouverner les transformations qu’il provoque ? »

8. Le non-humain n’est-il qu’un instrument ?#

La philosophie environnementale contemporaine reprend souvent la critique d’un rapport dans lequel le non-humain apparaît uniquement comme instrument au service des fins humaines.

L’éthique environnementale remet précisément en cause cette forme forte d’anthropocentrisme, qui attribue aux êtres non humains une valeur essentiellement instrumentale.

Le problème devient donc :

  • une forêt vaut-elle seulement comme bois ?
  • un fleuve seulement comme eau exploitable ?
  • une espèce seulement comme ressource ?

Ou certains éléments du monde naturel possèdent-ils une valeur qui excède leur utilité immédiate pour nous ?

9. De maître à gardien ?#

La métaphore du gardien paraît séduisante. Mais attention.

Elle peut encore laisser entendre l’homme au centre, administrant tout le reste.

Certaines philosophies environnementales demandent plus radicalement : pourquoi l’humain posséderait-il un statut lui permettant de considérer tout le non-humain uniquement depuis son intérêt ?

Le véritable décentrement consiste peut-être à reconnaître : nous ne protégeons pas un monde extérieur à nous ; nous protégeons un système vivant dont nous faisons partie.

Pour viser plus haut#

À utiliser en dissertation#

Les 5 choses à retenir#

Le territoire « Humanité, nature et planète »#

Humanité, nature et planète : les 5 questions du territoire

QuestionRéponse fondamentale
L’humanité est-elle maîtresse de la nature ?Elle transforme ce dont elle dépend : maîtrise, interdépendance, responsabilité
Sommes-nous responsables de la Terre ?Responsables de quoi, envers qui, et jusqu’où ? La causalité crée l’obligation
L’Anthropocène change-t-il notre conception de L’humanité ?Force planétaire unique, mais sujet collectif profondément inégal
Avons-nous des devoirs envers les générations futures ?Une responsabilité sans réciprocité, centrée sur l’irréversibilité
Faut-il sauver L’humanité ?Sauver l’espèce n’est pas sauver ce qui donne sa valeur à l’existence humaine

Grand duel : dominer / garder

Dominer

La nature est placée sous notre puissance.

Cultiver et garder

L’homme est responsable d’un monde dont il dépend.

La question

La puissance de transformer donne-t-elle un droit de propriété ou une obligation de garde ?

Jamais l’homme n’a eu autant de pouvoir sur la nature. Jamais il n’a autant compris à quel point son existence dépend d’elle.

La puissance moderne ne détruit pas notre vulnérabilité. Elle la rend collective.

Elle transforme également une vulnérabilité subie en responsabilité : nous sommes désormais capables de dégrader nous-mêmes certaines des conditions dont nous dépendons.

10 distinctions concours

  1. 1. Nature ≠ bon

    Le naturel n’est pas automatiquement moralement souhaitable.

  2. 2. Artifice ≠ destruction

    Une intervention humaine peut protéger ou restaurer.

  3. 3. Puissance ≠ maîtrise

    Avoir le pouvoir de modifier ne signifie pas contrôler toutes les conséquences.

  4. 4. Responsabilité ≠ culpabilité

    On peut avoir une responsabilité parce que quelque chose dépend de nous.

  5. 5. Responsabilité collective ≠ responsabilité identique

    Les contributions au changement environnemental sont inégales.

  6. 6. Anthropocène ≠ époque géologique officielle

    Depuis la décision de 2024, le terme n’est pas formalisé comme époque de l’échelle géologique.

  7. 7. Anthropocentrisme ≠ nécessairement anti-écologique

    Un anthropocentrisme éclairé peut justifier une protection environnementale forte.

  8. 8. Générations futures ≠ personnes présentes invisibles

    Leur statut produit des problèmes philosophiques spécifiques.

  9. 9. Sauver l’espèce ≠ sauver tout ce qui donne de la valeur à l’existence humaine

    Survie biologique et dignité sont différentes.

  10. 10. Préserver ≠ immobiliser

    Transmettre le monde ne signifie pas interdire aux futurs humains de le transformer.

Où en es-tu ?

Crée ton compte gratuit pour garder la trace de ce que tu as appris, sur tous tes appareils.

Ton geste est conservé : il s’applique tout seul dès que tu es connecté. Toutes les pages restent lisibles sans compte.

À lire ensuite

Les suites de lecture les plus proches de cette page, calculées automatiquement.

Bientôt disponible

  • Qu’est-ce que l’Anthropocène ?
  • La nature a-t-elle des droits ?
  • Sommes-nous propriétaires de la Terre ?
  • Promethee

Sources

  • René Descartes, Discours de la méthode, sixième partie, 1637 - science pratique, maîtrise de la nature et médecine
  • Genèse 2,15 - l’humain placé dans le jardin pour le travailler et le garder
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Environmental Ethics » - anthropocentrisme, valeur intrinsèque du non-humain et responsabilités environnementales
  • GIEC, Climate Change 2023: Synthesis Report - responsabilité humaine dans le réchauffement et inégalité des contributions

Une erreur sur cette page ? Signale-la.