Concours22 min de lectureGrande problématique

Que devons-nous aux autres êtres humains ?

Vous n’avez rien promis à cet inconnu, rien emprunté, rien vendu. Que lui devez-vous ?

Nous pensons pourtant spontanément que vous n’avez pas le droit de le torturer, de l’asservir, de le voler ou de le tuer arbitrairement.

Vous lui devez donc quelque chose avant même de le connaître. Mais jusqu’où ce quelque chose s’étend-il ?

Le point de départ#

Imaginez un inconnu.

Vous ne lui avez :

  • rien promis ;
  • rien emprunté ;
  • rien vendu ;
  • jamais parlé.

Que lui devez-vous ? Rien ?

Ce serait une réponse possible si tous nos devoirs provenaient de contrats.

Pourtant, nous pensons spontanément que vous n’avez pas le droit :

  • de le torturer ;
  • de l’asservir ;
  • de le voler ;
  • de le tuer arbitrairement.

Vous lui devez donc déjà quelque chose avant même de le connaître.

Mais jusqu’où ce quelque chose s’étend-il ?

  • Ne pas lui nuire ?
  • L’aider lorsqu’il souffre ?
  • Partager avec lui ?
  • Défendre ses droits ?
  • Nous sacrifier pour lui ?

La difficulté commence ici.

1. Le minimum : ne pas faire de l’autre une chose#

Kant fournit un premier niveau particulièrement puissant.

L’humanité présente en autrui doit être traitée comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.

La nature raisonnable possède pour Kant une valeur de fin en soi.

Ce principe interdit notamment :

  • instrumentalisation absolue ;
  • coercition ;
  • certaines formes de tromperie ;
  • esclavage.

C’est un immense point de départ. Mais est-ce suffisant ?

2. Ne pas faire de mal suffit-il à être moral ?#

Imaginez : vous passez devant une personne qui vient de s’effondrer.

Vous ne l’avez ni poussée, ni blessée.

Vous pourriez donc déclarer : « Je n’ai rien fait de mal. »

Mais si vous pouvez l’aider très facilement : n’avez-vous vraiment aucun devoir positif envers elle ?

La distinction décisive

Devoir négatif

Ne pas faire quelque chose à autrui.

Devoir positif

Faire quelque chose pour lui.

3. Kant ne s’arrête pas à « ne pas nuire »#

Le principe de l’humanité possède également chez Kant une dimension positive : reconnaître l’autre comme fin signifie aussi, dans certaines limites, prendre en considération ses propres fins.

Une traduction ancienne des Fondements explique que l’humanité comme fin en soi ne serait pas pleinement réalisée si les fins d’autrui ne devenaient pas « autant que possible » également les nôtres.

Autrement dit : respecter l’autre ne signifie pas seulement le laisser tranquille.

Il existe aussi une place pour :

  • bienfaisance ;
  • aide ;
  • soutien.

4. Mais « aider tous les hommes » semble impossible#

Vous disposez :

  • d’un temps limité ;
  • d’un argent limité ;
  • d’une attention limitée ;
  • d’une énergie limitée.

Et les besoins humains sont immenses.

Nous rencontrons alors un problème de priorité. Devons-nous aider d’abord :

  • nos enfants ?
  • nos proches ?
  • nos concitoyens ?
  • l’inconnu ?
  • les plus vulnérables ?
  • celui auquel nous pouvons être le plus utile ?

Une morale universelle ne supprime donc pas la question de la distribution concrète de nos obligations.

5. Levinas : autrui m’oblige avant le contrat#

Levinas radicalise encore le problème.

La responsabilité ne commencerait pas lorsque j’ai librement signé un accord avec l’autre.

La rencontre d’autrui vient déjà interrompre ma souveraineté et m’appeler à répondre.

L’idée est très forte : je ne suis peut-être pas d’abord un individu parfaitement isolé qui décide ensuite d’avoir éventuellement des obligations.

Ma relation aux autres appartient déjà à ma condition.

6. Le « tiers » et la justice#

7. Les droits humains : un minimum institutionnalisé#

La Déclaration universelle de 1948 affirme que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Son article premier ajoute qu’ils doivent agir les uns envers les autres dans un « spirit of brotherhood », un esprit de fraternité.

Le droit transforme ainsi une intuition morale en cadre institutionnel :

certains droits ne dépendent pas du fait que je vous connaisse ou que je vous apprécie.

Vous les possédez parce que vous êtes une personne humaine relevant de cet universel juridique.

8. Dois-je aimer celui dont je respecte les droits ?#

Non. Et cette distinction est libératrice.

Une société ne peut pas exiger que tous ses membres s’aiment.

Elle peut exiger qu’ils respectent certaines règles communes.

La morale universelle ne repose donc pas nécessairement sur AFFECTION mais sur OBLIGATION.

Kant est ici particulièrement précieux.

9. Droits contre moi, droits sur une institution#

Droit contre moi

Je ne dois pas le tuer.

Droit sur une institution

Il peut avoir droit à :

  • un procès équitable ;
  • une protection ;
  • une éducation ;
  • certains soins,

selon le système juridique considéré.

Nous passons donc de la morale individuelle à la justice collective.

Certaines obligations ne peuvent être efficacement assumées qu’ensemble.

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Sources

  • Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Kant’s Moral Philosophy »
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy - « Emmanuel Levinas »
  • Déclaration universelle des droits de l’homme - Nations unies, article 1

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