La disparition de L’humanité serait-elle un mal ?
Imaginons une extinction sans violence : plus aucune naissance, aucun meurtre, les derniers humains meurent paisiblement.
Pour qui cette disparition serait-elle mauvaise ? Peut-il exister un mal sans victime existante pour le subir ?
1. Extinction violente et extinction paisible#
Ne confondez pas.
Deux extinctions
Extinction violente
Extinction paisible
C’est beaucoup plus difficile.
2. Épicure revient par une porte inattendue#
Si la mort est « rien pour nous » lorsque nous n’existons plus, nous pourrions appliquer une intuition voisine : les futurs humains qui n’existeront jamais ne peuvent pas souffrir de leur absence.
Alors : où se trouve le dommage ?
Nous retrouvons exactement les difficultés philosophiques liées à la mort, à la privation et à la non-identité.
3. Une absence de victime implique-t-elle une absence de perte ?#
Supposons que l’humanité future aurait pu :
- créer des œuvres magnifiques ;
- produire des relations heureuses ;
- découvrir de nouvelles connaissances ;
- réduire des souffrances.
Si tout cela n’arrive jamais : est-ce une perte ?
Ce ne sont pas des individus existants auxquels nous retirons ces biens. Nous supprimons la possibilité même de futurs porteurs de ces biens.
La réflexion sur les générations futures rencontre précisément ce genre de difficulté.
4. L’extinction détruit aussi le sens de certains projets présents#
Imaginez apprendre que L’humanité disparaîtra définitivement dans trente ans. Votre travail sur l’éducation, la recherche, le patrimoine ou l’environnement pourrait perdre une partie de son horizon.
Cela suggère que le futur humain possède déjà une valeur pour les vivants présents. Nous sommes attachés à des projets dont l’accomplissement dépasse notre propre durée de vie.
5. L’humanité a-t-elle une valeur collective indépendamment des individus ?#
Voilà le cœur du problème. Nous pouvons valoriser une langue, une œuvre, une civilisation, une histoire.
Mais ces réalités n’ont de sens qu’à travers des individus capables de les vivre.
Il faut donc éviter de transformer « L’humanité » en une sorte de personne géante possédant des droits contre tous les hommes. Kant nous rappelle : le collectif ne doit pas transformer les personnes en moyens.
6. Et la planète, elle, s’en remettrait probablement#
La disparition humaine ne signifie pas disparition de toute vie.
D’un point de vue non anthropocentrique, certaines formes de vie pourraient même bénéficier de notre absence. Cette objection retire un argument facile : « L’humanité doit continuer parce que la Terre a besoin de nous. » Non.
La question doit être posée autrement : l’existence d’une forme de vie humaine consciente, culturelle et morale possède-t-elle une valeur qui mérite d’être préservée ?
7. The Road : qu’est-ce qui mérite d’être transmis ?#
The Road, dans son adaptation cinématographique de 2009, imagine un monde post-apocalyptique où civilisation, abondance et sécurité ont pratiquement disparu. Le BFI le situe dans une tradition de récits qui dépouillent les humains des infrastructures modernes et les ramènent vers isolement, faim et survie.
L’intérêt philosophique n’est pas seulement « survivront-ils ? ». Il devient : qu’est-ce qui mérite d’être conservé de l’humanité lorsqu’il ne reste presque plus rien ?
Compassion ? Lien parental ? Refus du cannibalisme ? Espérance ?
L’humanité cesse alors d’être un nombre. Elle redevient une certaine manière de se comporter dans le monde.
8. Children of Men : la naissance comme événement politique#
Dans Children of Men, le retour d’une grossesse transforme instantanément le sens du monde. Pourquoi ? Parce qu’un enfant signifie : quelqu’un viendra après nous.
La survie collective n’est plus abstraction statistique. Elle prend un corps vulnérable. Le futur a un visage.
C’est exactement le point de rencontre entre Arendt, Levinas et Jonas.
9. Le mal de l’extinction est peut-être un mal de fermeture#
La mort individuelle ferme une existence.
L’extinction ferme toutes les existences humaines futures.
Plus aucun commencement, débat, projet, souvenir nouveau, pardon, découverte.
Elle ferme donc un espace de possibilités. Voilà une réponse philosophique possible.
10. Attention au « futur à tout prix »#
Une civilisation pourrait utiliser cet argument pour déclarer : « Puisque le futur humain possède une valeur immense, tout sacrifice présent est autorisé. » Non.
Le futur humain ne doit jamais devenir l’idole qui justifie la destruction des humains présents. La conservation de L’humanité doit rester liée à dignité, liberté, justice.
Sinon, nous sauverions le futur en détruisant ce qui devait lui donner sa valeur.
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Les 5 choses à retenir#
Le territoire « Finitude, mort et destin de L’humanité »#
Finitude, mort et destin de L’humanité : les 5 questions du territoire
| Question | Tension centrale |
|---|---|
| La mortalité fait-elle partie de notre humanité ? | subir la mort / vivre avec la finitude |
| Une humanité immortelle serait-elle encore humaine ? | prolonger la vie / transformer la structure de l’existence |
| Pourquoi voulons-nous que L’humanité continue ? | reproduire le présent / permettre du nouveau |
| La disparition serait-elle un mal ? | dommage individuel / perte de futurs possibles |
| Faut-il accepter nos limites ? | résignation / autolimitation responsable |
Grand duel : dommage individuel / perte de futurs possibles
Le dommage subi
Un mal suppose une victime existante privée d’un bien. Sans victime, pas de dommage.
La perte de possibilités
L’extinction ferme définitivement l’espace où de nouvelles vies humaines auraient pu commencer.
La question
Peut-il exister un mal sans victime existante pour le subir ?
Nous passons notre vie à lutter contre des limites qui font en même temps partie de la forme que prend notre existence.
Nous combattons la maladie, et nous avons raison.
Nous retardons la mort, et nous avons raison de vouloir préserver des vies.
Mais plus notre puissance grandit, plus une question nouvelle apparaît : le but est-il de vivre mieux, de vivre plus longtemps, ou de ne plus jamais avoir à rencontrer aucune limite ?
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Sources
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Death » - privation et dommage sans sujet
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Intergenerational Justice » - problème de la non-identité
- BFI - The Road et les récits de fin du monde

