Une humanité immortelle serait-elle encore humaine ?
Longévité accrue, longévité indéfinie, immortalité stricte : trois scénarios très différents que l’on confond trop souvent.
Supprimer la mort ne reviendrait pas seulement à ajouter du temps. Cela transformerait l’identité, les générations, la justice et la manière même d’habiter le temps.
1. Pourquoi vouloir vivre plus longtemps ?#
La réponse paraît simple. Parce que la vie contient :
- personnes aimées ;
- plaisirs ;
- projets ;
- découvertes ;
- créations.
Si ces biens ont de la valeur, pourquoi leur continuation n’en aurait-elle pas ? C’est l’intuition associée à certaines conceptions dites privationnistes.
Une mort prématurée paraît mauvaise précisément parce qu’elle prive d’une continuation de vie qui aurait pu être bonne.
2. Épicure : une vie heureuse n’a pas besoin d’être infinie#
Épicure prend une direction opposée au fantasme selon lequel plus long serait nécessairement meilleur.
Dans la Lettre à Ménécée, il compare la vie à un repas dont le sage recherche non la plus grande quantité, mais ce qui est le plus agréable.
La question devient donc qualitative : une vie accomplie a-t-elle besoin d’être interminable ?
3. Bernard Williams : et si l’immortalité finissait par nous ennuyer ?#
Voilà l’une des objections philosophiques les plus célèbres.
Le débat contemporain sur l’immortalité oppose notamment Thomas Nagel, pour qui la mort reste une privation d’un bien lorsque la vie pourrait continuer favorablement, à Bernard Williams, qui soutient qu’une vie véritablement immortelle risquerait de détruire les projets et désirs capables de maintenir notre identité et notre intérêt pour l’existence.
L’objection est vertigineuse. Imaginez avoir absolument tout le temps. Combien de projets resteraient urgents ? Combien de répétitions finiraient par produire lassitude ?
4. Mais pourquoi supposer que nous finirions par nous ennuyer ?#
Objection à Williams. Peut-être pourrions-nous :
- changer ;
- apprendre ;
- oublier ;
- découvrir de nouveaux mondes ;
- développer de nouveaux désirs.
Si l’univers de nos expériences reste suffisamment ouvert, pourquoi l’ennui serait-il fatalement total ? Le problème devient alors celui de notre identité.
5. Si je change trop, est-ce encore moi qui suis immortel ?#
Supposons qu’après 10 000 ans, vous ne possédiez :
- presque aucun des souvenirs actuels ;
- aucun des goûts actuels ;
- aucun des projets actuels ;
- aucune relation actuelle.
En quel sens l’être de l’an 12026 est-il encore vous ?
L’immortalité biologique rencontre ainsi le problème de l’identité personnelle. Pour durer indéfiniment, faudrait-il rester soi ou devenir constamment autre ?
6. Et la société immortelle ?#
L’expérience devient encore plus explosive.
Si les générations anciennes ne meurent jamais :
- qui possède ?
- qui gouverne ?
- qui hérite ?
- qui accède aux postes ?
- faut-il limiter les naissances ?
L’immortalité individuelle devient immédiatement un problème collectif. Une technologie produisant une vie extraordinairement longue pourrait transformer famille, économie, démographie, politique et justice intergénérationnelle.
7. L’immortalité pour qui ?#
Supposons que la technologie existe mais coûte 10 millions d’euros. Une petite minorité pourrait prolonger considérablement sa vie.
Imaginez les mêmes personnes accumulant pendant des siècles capital, expertise, pouvoir et réseaux.
Nous obtiendrions peut-être la plus grande inégalité intergénérationnelle de l’histoire. Le problème de la longévité est donc aussi une question de justice.
8. Faut-il accepter la mort comme une fatalité sacrée ?#
Le transhumaniste peut répondre : pourquoi romantiser la mortalité ?
Lorsque nous guérissons une infection, un cancer ou une insuffisance cardiaque, nous repoussons déjà la mort.
Pourquoi tracer une frontière métaphysique entre prolonger la vie de dix ans et la prolonger énormément ?
Le problème est sérieux. Dire simplement « la mort est naturelle » ne suffit pas : la maladie l’est aussi.
9. Une condition humaine sans mortalité transformerait l’humain#
Voilà le vrai débat.
La question n’est pas : avons-nous le droit de soigner ? Évidemment.
Elle est : certaines limites structurent-elles si profondément nos institutions, notre temporalité et nos relations que leur suppression change la forme entière de l’existence humaine ?
C’est une question beaucoup plus difficile.
10. Interstellar : le temps comme condition humaine#
Interstellar offre ici une référence magnifique. La relativité temporelle du film sépare brutalement les personnages : quelques heures vécues par certains peuvent correspondre à des décennies pour ceux restés ailleurs.
Le film fait donc ressentir physiquement une vérité simple : nous ne disposons pas tous du même temps avec ceux que nous aimons.
Le BFI souligne combien Interstellar réfléchit à la fois au futur potentiellement sombre de l’humanité et à la mortalité qui nous attend tous. La question de la survie de l’espèce reste ainsi attachée à la perte et au vieillissement des individus.
Pour viser plus haut#
À utiliser en dissertation#
Les 5 choses à retenir#
Le territoire « Finitude, mort et destin de L’humanité »#
Trois scénarios à ne jamais confondre
Longévité accrue
Longévité indéfinie
Immortalité stricte
Finitude, mort et destin de L’humanité : les 5 questions du territoire
| Question | Tension centrale |
|---|---|
| La mortalité fait-elle partie de notre humanité ? | subir la mort / vivre avec la finitude |
| Une humanité immortelle serait-elle encore humaine ? | prolonger la vie / transformer la structure de l’existence |
| Pourquoi voulons-nous que L’humanité continue ? | reproduire le présent / permettre du nouveau |
| La disparition serait-elle un mal ? | dommage individuel / perte de futurs possibles |
| Faut-il accepter nos limites ? | résignation / autolimitation responsable |
Grand duel : Heidegger / transhumanisme
Heidegger
La finitude structure l’existence humaine.
Transhumanisme
Pourquoi accepter comme définitive une limitation que nous pourrions peut-être modifier ?
La question
Une limite constitutive reste-t-elle constitutive le jour où elle devient techniquement modifiable ?
Les 10 distinctions concours à connaître
1. Mort ≠ mortalité
Événement / condition.
2. Mortalité ≠ finitude
La finitude désigne plus largement le caractère limité de notre existence et de nos possibilités.
3. Peur de mourir ≠ mal de la mort
Épicure distingue puissamment les deux.
4. Longévité ≠ immortalité
Vivre davantage n’est pas vivre éternellement.
5. Immortalité biologique ≠ identité personnelle éternelle
Un être peut durer tout en changeant radicalement.
6. Survie de l’espèce ≠ qualité de la vie humaine
Faire survivre biologiquement ne suffit pas nécessairement.
7. Extinction ≠ catastrophe violente
Une extinction peut être pensée abstraitement sans souffrance immédiate.
8. Valeur du futur ≠ droit de sacrifier le présent
Les individus actuels restent des fins.
9. Accepter une limite ≠ se résigner à tout
La médecine est précisément une lutte légitime contre certaines limites.
10. Dépasser une limite ≠ nier toute finitude
La puissance humaine a besoin d’une réflexion sur ses propres bornes.
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Sources
- Épicure, Lettre à Ménécée - la quantité de vie n’est pas la qualité
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Death » - Nagel, Williams et le débat sur l’immortalité
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Personal Identity » - continuité psychologique et durée indéfinie
- BFI - Interstellar, temps relatif et mortalité

