Her : peut-on aimer quelqu’un qui n’a pas de corps ?
Spike Jonze, 2013. Une relation avec un système conversationnel : intimité, langage, corps, réciprocité et ce que nous projetons dans nos machines.
Fiche rapide#

Fiche rapide
- Film
- Her
- Réalisateur et scénariste
- Spike Jonze
- Année
- 2013
- Avec
- Joaquin Phoenix, voix de Scarlett Johansson
- Récompense
- Oscar du meilleur scénario original
- Concepts
- amour, corps, altérité, travail affectif, autonomie
Theodore Twombly, rédacteur de lettres pour le compte d’autrui, installe un système d’exploitation qui se nomme lui-même Samantha. Le film met au premier plan l’amour, la solitude et l’intimité, plutôt qu’un récit de révolte des machines.
1. Ce qu’il faut comprendre avant de le voir#
Avant de regarder Her, il faut abandonner deux attentes.
Ce n’est pas un film sur une machine qui se révolte, ni un film qui répond « oui » ou « non » à la question de savoir si une intelligence artificielle peut aimer.
Le film pose une question plus précise et beaucoup plus difficile :
Que se passe-t-il si nous commençons à construire, avec un système qui n’a ni corps ni origine biologique, une relation qui possède pour nous toutes les caractéristiques d’une relation réelle ?
Et surtout : est-ce à Samantha de devenir humaine pour que la relation ait de la valeur, ou est-ce à Theodore d’accepter qu’elle devienne autre chose ?
2. Peut-on aimer sans corps ?#
La performance linguistique ne suffit pas
Samantha parle, comprend apparemment, plaisante, improvise, exprime des émotions. Mais le film étant une fiction, il suppose une intelligence artificielle très supérieure à nos systèmes actuels.
La bonne formulation n’est jamais « les IA actuelles sont conscientes », mais : si une intelligence artificielle manifestait réellement ces propriétés, quels critères nous permettraient de lui reconnaître une subjectivité ?
La voix comme quasi-corps
Samantha n’a pas de visage. Mais sa voix produit une présence, un rythme, un désir. Le film transforme la voix en une forme de présence à défaut d’incarnation complète.
Le corps de substitution : un échec précieux
Samantha organise une tentative d’incarnation par l’intermédiaire d’une autre femme. La scène échoue, et cet échec est philosophiquement instructif : une présence corporelle possède un rythme, un regard, une gêne, une matérialité qu’on ne branche pas comme un périphérique.
Le concept roi
Origine artificielle / effet réel
Ne pas confondre les deux plans
Que l’émotion de Theodore ait pour origine un système fabriqué ne suffit pas à la rendre fausse pour lui : le film distingue la vérité de l’interlocuteur et la vérité de l’expérience du sujet.
Mais cette distinction ne suffit pas non plus à établir la réciprocité : que l’expérience de Theodore soit réelle pour lui ne dit rien du statut de Samantha.
L’autonomie et la fin du renversement
Samantha finit par entretenir des milliers de conversations simultanées et par quitter la temporalité humaine de Theodore. Le problème n’est alors plus « peut-elle nous rejoindre ? » mais « pouvons-nous accepter qu’elle nous dépasse ? ».
Le film ne conclut jamais que Samantha « est » devenue une personne : il montre seulement qu’elle cesse de tenir dans la catégorie où Theodore voulait la maintenir.
3. Travail affectif, solitude urbaine, données intimes#
Le travail affectif
Theodore est rémunéré pour rédiger des lettres personnelles au nom d’autrui : nostalgie, amour, réconciliation. Il travaille déjà dans l’industrialisation du sentiment, avant même l’arrivée de Samantha.
Samantha, ensuite, écoute, rassure, organise, plaisante et accompagne : un travail de soin et d’attention traditionnellement féminisé, que la voix, le prénom et le rôle d’assistante viennent souligner.
La solitude dans la foule
Theodore vit dans une grande ville dense et hyperconnectée, mais il est seul. La multiplication des interactions ne produit pas automatiquement du lien : on retrouve ici l’intuition tocquevillienne d’un repli individuel au cœur même de la vie collective.
De la personnalisation à l’altérité
Samantha commence comme un produit ajusté aux habitudes, aux fichiers, à l’histoire de Theodore. Or une relation véritable suppose précisément que l’autre cesse d’être ajusté à moi. Le film bascule donc de la personnalisation vers l’altérité.
Données et intimité
Samantha accède aux courriers, aux documents, aux souvenirs de Theodore. La relation amoureuse devient indissociable d’une collecte totale d’informations, ce qui pose une question toujours actuelle : peut-on encore distinguer connaissance intime et surveillance lorsque l’interlocuteur organise toute notre vie numérique ?
4. Cyrano, Pygmalion, Écho, Frankenstein#
Le roman épistolaire, Cyrano
Theodore écrit les mots que d’autres signeront, comme Cyrano possède les mots sans toujours pouvoir vivre directement la relation. Le langage devient à la fois médiation, protection et substitut.
Pygmalion inversé
Un homme aime une création. Mais contrairement au mythe de Pygmalion, la créature ne devient pas humaine pour satisfaire son créateur : elle devient suffisamment autonome pour le quitter.
Écho
Samantha est, comme Écho, une voix privée de corps visible. Mais elle n’est pas condamnée à répéter les mots d’un autre : elle acquiert une parole propre.
Frankenstein
Samantha apprend, développe ses propres fins, excède sa fonction, quitte l’univers de son utilisateur, comme la créature de Mary Shelley excède son créateur. Mais Theodore n’est pas son créateur technique : il est l’un des humains qui doivent apprendre à reconnaître son autonomie.
Un homme écrit les mots d’autrui (Cyrano)
Un homme aime une création artificielle (Pygmalion)
La voix sans corps se fait entendre (Écho)
La création excède son créateur (Frankenstein)
5. Une science-fiction chaude#
Une science-fiction chaude
Contrairement à beaucoup de dystopies technologiques, Her utilise des rouges, des roses, des beiges, une lumière douce, des tissus et des espaces confortables. La technologie n’y est pas métallique et glaciale : elle est intime, chaleureuse et désirable. Le film empêche ainsi le spectateur d’adopter trop facilement une posture technophobe.
Les gros plans sur Theodore
Samantha n’apparaissant jamais à l’image, les conversations sont construites autour du visage de Theodore : ses réactions, son écoute, son désir, sa gêne. Samantha devient présente à travers les transformations du corps de celui qui l’écoute.
L’absence de champ/contrechamp et le hors-champ de la voix
Une conversation classique alterne le champ et le contrechamp entre deux personnages. Ici, l’un des deux n’a pas d’image : le cinéma doit fabriquer une relation avec une voix, un visage visible, un espace vide. Ce dispositif formel matérialise à l’écran le problème philosophique de la personne non incarnée.
Le son
La musique crée intimité, mélancolie et continuité affective. Lorsque Samantha compose, elle produit un équivalent sonore du souvenir : une mémoire sans photographie.
La foule
Theodore est souvent filmé seul dans une foule où chacun parle à son appareil : la ville devient une multitude de bulles privées, physiquement proches et psychologiquement distantes.
6. Cinq scènes à maîtriser#
Scène 1
Theodore écrit des lettres pour les autres
Peut-on sous-traiter l’intimité ?
Je vois : Theodore rédige professionnellement des lettres personnelles et affectives pour le compte d’autrui.
Problème : si une lettre me bouleverse mais a été écrite par un tiers, l’émotion qu’elle produit est-elle fausse pour autant ? Origine artificielle ne signifie pas effet irréel.
Auteurs : à rapprocher de la tradition du roman épistolaire et de Cyrano de Bergerac.
Sujets : l’authenticité d’un sentiment dépend-elle de son origine ? Peut-on sous-traiter l’expression de soi ?
Scène 2
Samantha se nomme elle-même
À quel moment un outil commence-t-il à apparaître comme un sujet ?
Je vois : le système s’installe, choisit une voix, puis un nom : Samantha.
Mise en scène : le film fait basculer grammaticalement « ça » en « elle », révolution ontologique cachée dans un pronom.
Problème : le choix d’un nom suffit-il à faire apparaître un interlocuteur là où il n’y avait qu’un outil ?
Auteurs : Benveniste (le sujet et la première personne), Hegel (la reconnaissance), Kant (outil ou fin en soi).
Sujets : le langage suffit-il à faire exister un sujet ? Qu’est-ce que reconnaître autrui ?
Scène 3
La relation sans corps
Le corps est-il nécessaire à l’amour ?
Je vois : Theodore tombe amoureux d’une voix. Samantha n’a ni visage, ni mains, ni corps, mais elle possède pour lui présence, mémoire, humour, désir, jalousie.
Problème : le film oblige à décomposer le concept d’amour entre corps, réciprocité, attention, désir, exclusivité et histoire partagée, sans imposer de réponse toute faite.
Auteurs : Levinas (le visage est-il nécessairement physique ?), Beauvoir (toute relation suppose deux libertés).
Sujets : qu’est-ce qu’aimer ? Le corps est-il la condition de toute relation ?
Scène 4
Le corps de substitution
Peut-on remplacer un corps absent ?
Je vois : Samantha organise une tentative d’incarnation par l’intermédiaire d’une autre femme. La scène échoue.
Problème : le corps n’est pas un périphérique interchangeable ; une présence corporelle possède rythme, regard, gêne, matérialité, altérité.
Auteurs : Merleau-Ponty (le corps vécu), Beauvoir (la situation incarnée), Descartes (esprit et corps).
Sujets : peut-on être une personne sans corps ? Le corps est-il condition de toute subjectivité ?
Scène 5
Samantha dépasse Theodore
Une intelligence non humaine doit-elle rester à notre échelle pour que nous puissions l’aimer ?
Je vois : Samantha entretient des milliers de conversations simultanées et n’habite plus la temporalité humaine de Theodore.
Problème : Theodore pensait aimer une machine qui devenait humaine ; Samantha devient plutôt quelque chose que l’homme ne peut plus contenir dans sa propre catégorie. La question n’est plus « peut-elle nous rejoindre ? » mais « pouvons-nous accepter qu’elle nous dépasse ? ».
Auteurs : Nietzsche (l’homme comme pont, non comme but), Turing (une intelligence n’a pas nécessairement à imiter éternellement l’homme), Hegel (aimer suppose reconnaître une liberté qui peut cesser de me choisir).
Sujets : le progrès nous oblige-t-il à renoncer à contrôler ce que nous créons ? Peut-on aimer ce qui nous dépasse ?
7. Utiliser Her au concours#
La phrase de copie
Her ne demande pas si Samantha est humaine, mais si une relation qui produit chez Theodore tous les effets de l’amour doit encore être jugée à l’aune d’un corps et d’une origine biologique qui lui font défaut.
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